‹ La Commune d'AlgerChapitre 27 sur 36 · D ÉCURIES · texte numérisé non relu

D ÉCURIES

L'élection des membres de la commission provisoire devait être faite au théâtre, dans l'après-midi. Vuillermoz et son Conseil y furent accueillis avec enthousiasme. Ils représentaient le jacobinisme intégral, qui seul pouvait encore sauver la patrie. On les acclamait comme des sauveurs. Lorsque leurs orateurs proposèrent de leur confier sans élection les attributions du Conseil, l’assemblée approuva. Ces adhésions verbales tinrent lieu de vote. Désignés suivant cette procédure sommaire, Vuillermoz et ses amis se rendirent au Palais d’hiver et signifièrent à du Bouzet la volonté du peuple, mais ils reconnaissaient que leur pouvoir prendrait fin après les élections algériennes. En gage, ils réclamaient la libre disposition du télégraphe, qui leur eût permis peut-être de recommencer leur tentative de fédération communale de novembre.

Le commissaire, hors d'état de résister, reprit sa tactique de temporisation. Il objecta que les membres du Conseil municipal ne devaient pas, dans sa pensée, participer au Conseil de Gouvernement, que ce serait fausser cette institution avant sa création, qu'il demandait toutefois à réfléchir. Les délégués finirent par lui accorder un délai jusqu’au soir et se retirèrent, suivis de leurs partisans (1).

Du Bouzet retrouvait donc sa liberté d’action, grâce à la patience surprenante de ses adversaires. C’est que Vuillermoz ne se prêtait qu'avec répugnance à ces coups de force. Il obéissait à l'impulsion que donnaient à ses partisans Lambert et ses amis, mais en cherchant plus à les freiner qu’à en profiter. Effrayé de participer à une révolution, il faisait des vœux pour qu’elle ne réussit point. Réussir dans ces conditions eût été bien étrange (2). Pour pousser la comédie jusqu’au bout, il somma toutefois du Bouzet, à l'heure dite, de lui donner sa réponse (3).

Le commissaire, qui avait réuni les compagnies de francstireurs et de miliciens, dont il était sûr, et l’armée, lui fit notifier l’état de siège, et cette solution rassura les radicaux. Ils avaient fait leur devoir de révolutionnaires. On s’y opposait,

(1) « Il fallait gagner du temps; je répondis à ces Messieurs que j'avais besoin

de réfléchir un peu...; ils me répondirent « La France est en péril. ik faut prendre des résolutions immédiates, nous ne pouvons pas attendre ». Je répétai que j'avais besoin de réfléchir. « Eh bien nous attendrons jusqu’à neuf heures ». Déposition

du Bouzet. Rapport de La Sicotière, p. 119 a.

(2) Déposition du Bouzet et Rapport La Sicotière, p. 119. Trier, op. cit., p. 7 et seq.

(3) Nous attendons la réponse que nous vous avons demandée. Le salut du pays, de la France, té permettent aucun retard. Salut et fraternité. Vuillermoz. Ibid.

ils n’insistaient pas contre la force. Sans doute, le Gouvernement avait-il fort peu d'effectifs sous la main, mais pour le renverser il eût fallu livrer bataille et c’est ce que leurs chefs ne voulaient pas. Une fois de plus, ils rédigèrent une proclamation éloquente qui exposait leurs scrupules civiques. Entreprendre la guerre civile, c'était gaspiller les dernières chances de succès de la France, ils se refusaient à faire ce geste impie. Par une curieuse ironie du sort, ces partisans du régime civil, ayant par leur agitation contribué à faire donner les pouvoirs les plus étendus à un général, s’inclinaient devant le fait accompli (1). Les néo-Jacobins rentrèrent dans leur coquille.

Quelques cris d’ « A bas les Jésuites » retentirent, la proposition de recourir à l'insurrection ne suscita aucun enthousiasme. À une heure du matin, il ne restait dans les rues que la cavalerie, la milice et les ivrognes qui avaient trouvé dans l’alcoo!l l’oubli des malheurs de la Patrie et du despotisme gouvernemental (2).

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