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IV. — LA VICTOIRE DE LA MUNICIPALITE

Le général Lallemand, qui recevait la charge d’assurer l’ordre dans l’arrondissement d’Alger, avait échappé jusqu'alors aux attaques des radicaux. Ceux-ci l’avaient bien accueilli grâce à sa réputation de démocrate; par la suite, la protection qu’il avait assurée à du Bouzet l’avait quelque peu discrédité à leurs yeux, mais ses relations avec eux étaient restées correctes (3). Les rapports qu’il recevait lui traçaient un tableau assez sombre de la situation politique de l’intérieur du pays. Les çofs s’agitaient dangereusement en Kabylie, les officiers des bureaux arabes devaient employer toute leur habileté à réconcilier les chefs rivaux (4). Le moment n'était pas venu de s’user en de stériles querelles. Le général essaya donc de concilier les passions de chacun par un compromis. Il empêcherait le Conseil municipal d’usurper les fonctions du Conseil de Gouvernement,

(1) Arch. Nat., F. 80, 1682. Ibid.

(2) Ibid. Akhbar, 3 février 1871.

(3) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du capilaine d'Hincourt, p. 312 a. (4) Arch Gouv. Gén., E.E. 30. Rapports des 10, 17, 26 janvier 1871.

mais les élections auraient lieu le 5 février et la Municipalité Vuillermoz serait maintenue en fonction jusqu’à ce JOurTE CI)

Satisfaits, les clans effectuèrent sagement leur propagande. Quelques incidents troublèrent des réunions publiques sans nuire à la sérénité de la cité. Contre les radicaux de Vuillermoz, le commissaire extraordinaire avait fait appel à Warnier, qui avait réuni de bons républicains, qui prétendaient se cantonner à leurs attributions municipales et réprouvaient, dans un balancement harmonieux, « les exaltés de l'extrême gauche et les arriérés de la droite ». Du Bouzet ne cachait pas sa satisfaction d’avoir de si bons candidats; il se croyait sûr du succès. « La lutte est entre le parti de la commune révolutionnaire et le parti de la commune républicaine, écrivait-il à Crémieux la veille du scrutin. Je suis sur le champ de bataille et je compte triompher. L'essentiel est de vaincre et j'y compte » (2).

C'était trop compter sur la sagesse d’un corps électoral que l'introduction de la masse des Israélites indigènes avait largement modifié. Jusqu'au décret du 24 octobre, ceux-ci comptaient au Conseil municipal deux représentants spéciaux désignés par un petit nombre de notables (3). C’est l’adjonction de ceux-ci que du Bouzet avait réclamée au mois de décembre. Mais les radicaux avaient justement fait observer qu'ayant été déclarés tous Français, les Israélites devaient jouir également des droits électoraux, et Crémieux leur avait donné raison (4).

Les Israélites algériens étaient encore, en grande majorité, des Orientaux illettrés, guidés par une aristocratie de marchands et de banquiers instruite et puissante. Ce n’était pas un décret qui pouvait modifier leur organisation ancestrale. Les pauvres gens, qui formaient la clientèle des riches Israélites, votèrent suivant leurs ordres. Or, Vuillermoz comptait parmi ses conseillers trois de ces notables, dont l’un, David Kanoui, le chef du parti conservateur israélite, lui assurait les voix de la plèbe juive. Les Israélites se prononcèrent en bloc pour ies

radicaux, assurant une majorité écrasante à certains d’entre

(1) Rapport La Sicotière, p. 121 a et b. Proclamation et arrêté du général Lallemand, 2 février 1871. ;

(2) Déposition Crémieux, p. 324 b. Lamy, op. cit., p. 153 et seq. Akhbar, 5 février

(3) Il fallait 25 ans d’âge et la qualité de propriétaire ou être fermier rural patenté ou employé à un service public. Rapport La Sicotière, p. 70 a. à

(4) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du Bouzet, p. 218 a. Moniteur Algérien, 31 janvier 1871. Tucrer, op. cit. Rapport La Sicotière, p. 69 et seq.

eux et aux autres une avance suffisante pour distancer les modérés (1).

Toutefois, le déclin de la popularité de Vuillermoz, qui passait du premier au quatorzième rang de sa liste, était évident. Mais il était réélu maire et gardait comme adjoints Gastu et Lormand, auxquels venait se joindre l’Israélite Cohen-Solal. Ils demandèrent aussitôt le renvoi de du Bouzet.

« Débarrassez-nous de M. du Bouzet, commissaire par trop extraordinaire, écrivait un radical à Gambetta, c’est une incapacité, un homme sans initiative, sans énergie, qui n’a pas la confiance des républicains d'Alger. Si vous ne supprimez pas la place, changez l’homme. Un commissaire de la République qui aurait de l'initiative et de l'énergie aurait fait partir de l'Algérie 50.000 hommes de plus qu’il n’en est allé en France...» (2).

Les notables israélites d'Alger, avec lesquels Crémieux était resté en excellentes relations, son ami Le Batteux, que le commissaire extraordinaire avait suspendu, ne parlaient pas un autre langage. Du Bouzet, après le 5 février, était un vaincu compromis par une légèreté et un optimisme incurables. Il fut sacrifié. Le Gouvernement lui offrit une Préfecture qu’il repoussa et, persuadé d’avoir sauvé l’ordre dans le pays et vaincu la commune révolutionnaire, cet homme de lettres égaré un moment dans la politique s’embarqua pour la France, après une Sernière prédiction : l'insurrection kabyle n’éclaterait pas (3).

(1) Il y avait environ mille électeurs israélites à Alger, selon les « Archives Israélites ». Les radicaux obtenaient : Mongellas, 4.031 voix; Ranc, 5.029: David Kanoui, 3.891; Gastu, 2.561, et leurs co-listiers descendaient jusqu’à 2.391 voix, contre 1.789 voix à Warnier, 1758, Dru, etc... Les Israélites avaient donc assuré la victoire de la plupart des colistiers de Vuillermoz. Cf. « Les Israélites d'Algérie de 1830 à 1902 ». Lamy, op. cit., p. 156. Rapport La Sicotière, p. 122.

(2) Rapport de La Sicotière, p. 121 c et 122. Lettre du 2 février 1871.

(3) Du Bouzet à Crémieux et au Gouvernement, 8 et 11 février 1871.

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