I — LA GUERRE À OUTRANCE
Lorsque les républicains algériens parlaient de continuer la guerre en envoyant en France toutes leurs troupes, ils ne cédaient pas à la rhétorique, ils croyaient encore sincèrement à la possibilité d’une victoire française (1). Leur éloignement, loin de leur permettre de juger la situation de sang-froid, leur inspirait les projets les plus extravagants. L’un d’eux proposait de recouvrir les routes de fer et d’y lancer un courant électrique lorsque les Prussiens passeraient, ce qui devait infailliblement les foudroyer. D’autres mettaient tout leur espoir dans « les fusées Lucifer », qui pulvériseraient les ennemis.
Avant les élections à l’Assemblée Nationale, Gambetta avait dit : « Il faut maintenir la résistance ». Ils reprirent cette phrase avec enthousiasme. Gambetta était le seul membre du gouvernement de Bordeaux qui échappait à leur mépris, parce qu’il prêéchait la guerre à outrance. L'Association républicaine le désigna aux électeurs, ainsi que Garibaldi, « le héros de la liberté, le champion de la République universelle ».
Pour ces patriotes exaspérés par les malheurs publics, une seule solution demeurait possible : la continuation de la guerre. « Point de paix d'aucune espèce, la guerre dût-elle durer vingt ans », écrivaient-ils à Garibaldi (2). Dans un appel aux électeurs, l'Association républicaine écrivait :
(1) Il restait à cette époque un régiment d’infanterie aux frontières algéro-maro-
caines.
(2) Vuillermoz, Leroux, Crispo, Lormand, Juillet Saint-Laget, Genella, Marais,
Bru, Blanc et Basset à Garibaldi, 10 février 1871. Rapport La Sicotière, p. 208 a.
« Périsse une nation, citoyens, plutôt que son honneur. La guerre, la guerre à outrance, la guerre sans paix ni trêve, la guerre de buisson, d’embuscade, la guerre partout, sans pitié ni merci, jusqu’à l’expulsion des sauvages la guerre jusqu’à l’anéantissement de l’envahisseur.… Telle doit être la signifcation de notre vote » (2).
Ne pouvant pas accepter l’idée d’une défaite qui aurait ruiné la République plus que la France, ces démocrates envisageaient des solutions chimériques. Le président du Comité garibaldien, un Italien, Crispo, écrivait à Garibaldi : « L'Algérie peut devenir le boulevard de l'indépendance » (2). Ce n’était pas qu’un mot. Si la France se déshonorait par une paix honteuse, si elle acceptait le rétablissement du despotisme monarchique ou impérial, ils la renieraient et feraient de l’Algérie une république indépendante (3).
D'autres, dans la crainte d’une restauration bonapartiste, conseillaient d'intégrer l’Algérie dans l’Empire britannique.
« Tout plutôt que d'accepter le sinistre hibou de décembre, qui a voué une haiïine de Corse à notre colonie, qui l’a condamnée à l’étiolement à perpétuité. Plutôt devenir Turcs, Malgaches ou Cosaques !
« L'Algérie, avec ses 150.000 âmes de population française et 80.000 Européens non Français au milieu de deux millions d’Arabes et de Kabyles, ne pourrait résister à une armée de bonapartistes qui débarqueraient à Sidi Ferruch. Il nous faut donc un protectorat à l’ombre duquel nous pourrions grandir, ne pas être étouffés au berceau et former un jour une nation nouvelle.
« Plutôt que de subir encore ce chenapan, nous préférerions nous donner à l’Angleterre.
« Sans doute, dans ce cas, nous n’aurions peut-être pas le nom de République, nous serions nominalement soumis à une reine, mais nous aurions effectivement notre autonomie et ia plus grande somme de liberté que nous puissions rêver ici même sous la République.
(1) Tell, 8 février. Rapport La Sicotière, p. 202 c et seq.
(2) Crispo à Garibaldi, 10 février 1871. Ibid, p. 203 a.
(8) Vuillermoz disait de son côté au Général Garibaldi : « Nous comptons sur vous, le cas échéant, pour vous replier sur l’Algérie avec les braves gens qui voudront vous suivre. Vous nous aiderez à garder coûte que coûte envers et contre tous l’Algérie, la France et la République au monde »; et à Gambetta : « Si la France accepte la paix, venez en Algérie avec Garibaldi garder la République », 10 février 1871. Ibid.
« Mieux vaut cela, nous ne craignons pas de le dire, que d’appartenir à la France restituée à un Bonaparte quelconque numéro 4 ou 5. » (1)
Cette propagande obtint un plein succès. Gambetta et Garibaldi furent élus à des majorités écrasantes (2). Mais l’Association républicaine décida d'envoyer près d’eux des observateurs qui pourraient les renseigner lors des discussions sur les questions algériennes. Au cours d’une réunion publique au théâtre Malakof, les membres du club désignèrent le journaliste Alexandre Lambert, un jeune interne à l’hôpital d'Alger, qui écrivait dans « La Jeune République », Calvinhac et l’adjoint au maire, Lormand (3).
Ce dernier, pensant qu’un mandat de cette sorte ne pouvait qu'émaner du suffrage universel, refusa, mais les deux autres élus acceptèrent, et comme ils étaient plus riches d'idées grandioses que d'argent, ils demandèrent au général Lallemand des passages. Le général les leur accorda volontiers. Alexandre Lambert était de beaucoup le révolutionnaire le plus dangereux de la troupe radicale. A parler vrai, c'était même le seul qui ne reculât pas devant l’action illégale et la violence. Ses articles, ses discours à l’Association républicaine, son ascendant sur les déportés, faisaient de lui le véritable chef des émeutiers. Eloigner un individu aussi dangereux sembla judicieux.
Il avait été question de faire accompagner les délégués par les hommes d’une compagnie garibaldienne que Crispo et Lambert organisaient au moment de la conclusion de l’armistice, mais la collecte destinée à couvrir les frais de transport étant insuffisante, les commissaires du peuple partirent seuls.
Les idées de l’Assemblée Nationale les indignèrent. D'accord avec les deux députés algériens Andrieu et Colas, ils publièrent à leur arrivée un manifeste contre toute cession du territoire national et proclamant l’intangibilité de la République. Après quelques démarches infructueuses pour obtenir la validation de
(1) Indépendant de Constantine, 9 février 1871. ; LA
(2) Gambetta obtint dans le département d’Alger 12.423 voix, Garibaldi 16.606. Warnier n’en avait que 4.973 et Bertholon, l’ancien chef de l'opposition à Alger sous l’Empire 1955. À Oran, Gambetta était également élu avec 6.142 voix. Andrieu, démocrate ardent, obtenait 7.000. Constantine n'élut qu’un radical, Colas, 3.846 voix, le Préfet modéré Lucct recueillant 4304 suffrages. Rapport La Sicotière, . 202:c:.
* (3) Calvinhac, âgé de 22 ans, était parti en octobre 1870 pour l’armée du Sud à la tête de la Phalange algérienne, compagnie franche de soixante-dix-huit hommes, mais l’armée lui avait déplu et il était revenu en Algérie où il s’occupait de littérature révolutionnaire. pi
Garibaldi, ils abandonnèrent les réactionnaires de Bordeaux. On les vit reparaître au moment de la Commune de Paris, dont les principes s’accordaient avec les leurs et dont les chefs n'avaient pas peur du tribunal correctionnel.
Au nom de l'Algérie, ils rédigèrent, en compagnie d’un ancien journaliste, qui, nommé sous-préfet à Mostaganem par la délégation de Tours, s'était rendu insupportable à la population et avait dû être rappelé en France, une déclaration solennelle d'adhésion à la Commune de Paris (1). Lambert avait participé aux conciliabules des extrémistes parisiens avant l’insurrection. Quelques jours auparavant, il annonçait, dans une lettre adressée à ses amis de l'Association républicaine, de grands événements et il les adjurait d’agir pour sauver la République :
« Une révolution nouvelle, grande comme celle de 93, se prépare, écrivait-il. Algériens, soyons les premiers pour la servir. Donc, unissons-nous et agissons.
« Mais pénétrons-nous bien de cette pensée que tous les départements de France comptent sur nous. Si l’on touche à la République, gardons-la chez nous quand même.
« Mieux vaut nous séparer que de subir les conséquences désastreuses d’une restauration monarchique quelconque.
« Sachons-le bien, 100.000 républicains sont prêts à quitter la France pour maintenir la République en Algérie.
< Qu'’Alger soit le Cadix de la Révolution, sa citadelle, comme Cadix a été le dernier refuge de l'Indépendance espagnole. » (2)
La révolution parisienne avait trouvé en lui un adepte enthousiaste. Très vite, il avait été nommé chef de bureau au Ministère de l'Intérieur, chargé de la rédaction des communiqués (3). Mais, malgré ses appels à ses amis d'Algérie, ces derniers restaient immobiles. L'absence de Lambert contribuait sans doute à cet affaiblissement des exaltés. Mais depuis son départ, la situation des provinces algériennes était devenue si grave que. les plus exaltés avaient dû reconnaître l'évidence du péril arabe et s’assagir.
(1) Les soussignés déclarent, au noin dé trois départenients de l'Algérie : 1° la France n’a pas le droit de céder aucune portion de son territoire; 2 la République est de droit individuel, elle né peut être mise en question dans aucune Assemblée par aucun plébiscite. Colas, représentant de Constantine, Joseph Andrieu, représéntant d'Oran, Alexandre Lambert et Calvinhac, délégués d'Alger. Lucet, représentant de Constantine, libéral, n'avait pas signé. Garibaldi avait été invalidé comme étranger et Gambella avait renoncé à représenter les départements d'Alger êt d'Oran. Rapport La Sicotière, p. 202 b et se. \ (2) Solidarité, Moniteur de l'Algérie, 15 mars 1871. Rapport La Sicotière, p. 205. (8) Rapport La Sicotière; p. 202 à 206. Il devait être fusillé à Ja répression delà Commune. M ARAE AU EE
LA COMMUNE D'ALGER, 1879-1871 oo