IL — ALEXIS LAMBERT
Le choix du successeur de du Bouzet s'était fait sans difficulté. À l’époque où le commissaire extraordinaire, inquiet des menées des radicaux, se croyait menacé d’un enlèvement, il avait désigné au Gouvernement, pour lui succéder, le préfet d'Oran, Alexis Lambert.
Fils d’un imprimeur de Besançon qui avait eu Proudhon pour associé, il était venu en Algérie en 1850 et avait fondé neuf ans plus tard « L’Indépendant de Constantine », où il avait collaboré avec du Bouzet. Radical, de tendances socialistes, il avait combattu le régime militaire et l’Empire, et à la chute de ce régime, il était devenu sous-préfet de Bône. Il avait alors contribué à ruiner le mouvement communaliste de novembre 1870 en provoquant le refus de la municipalité bônoise. Son habileté dans cette circonstance et l’amitié de du Bouzet l'avaient fait nommer, au départ de celui-ci pour Alger, préfet d'Oran (1). Son entente avec lies radicaux d'Oran ayant été bonne, il allait s'efforcer d'appliquer à Alger la même politique de conciliation, tout en ne se dissimulant pas les difficultés de sa tâche (2).
Etant lui-même partisan d’une large autonomie coloniale, il désirait établir ce système en Algérie, pensant que satisfaits par cette mesure, les Algériens se tiendraient en paix. C’est pourquoi il demandait au Gouvernement, dont on commençait à craindre les improvisations constitutionnelles, de ne nommer à aucun emploi important et de ne publier aucun décret rouveau avant de l’avoir consulté (2). En même temps il exposait, dans sa proclamation aux habitants, ses principes
« Après l'assimilation politique, il nous conviendra d'obtenir la décentralisation administrative avec la faculté de coloniser l'Algérie et de régler nous-mêmes tous les intérêts intérieurs du pays. Le libre développement de toutes les forces algériennes trouvera son essor et ses garanties dans l’autonomie des départements et des communes... » (3).
(1) Préfet à Gambetta et Crémieux, Oran, 8 février : « Vous m'imposez une tâche non au-dessus de mon dévouement, maïs au-dessus de mes forces ef de mes capacités, il y à tant de réformes à opérer dans les choses el les personnes que toute votre confiance me sera indispensable... » Lambert. Arch. Nat., F. 80, 1682.
(2) Alexis Lambert à Gouvernement, 14 février 1871. Rapport La Sicotière, p. 123 et seq. Proclamation #0 Ki rode de l'Algérie, 15 février 1871. Bulletin Officiel du Gouvernement. Général de l'Algérie. Ù Bu, Te AT
(3) Proclamatiom:aux habitants. de l'Algérie, 15 février 1871, Bulletin Officiel du Gouvernement Général de l'Algérie. Rapport La Sicotière, p. 129 c.
Le commissaire venait, selon sa propre expression, < sonner les funérailles du gouvernement général », il promettait la colonisation libre, rien ne pouvait plaire davantage à ses administrés. Le droit de réaliser le cantonnement des indigènes, d’acquérir les terres qu’ils convoitaient depuis longtemps, allait être accordé aux colons. Ils interprétaient du moins ainsi les paroles du commissaire extraordinaire et sans doute ne faussaient-ils pas sa pensée. Ils auraient eu mauvaise grâce à repousser un gouverneur qui proposait de leur donner toutes les réformes qu’ils demandaient sous le régime impérial.
En don de joyeux avènement, il leva l’état de siège qu'avait établi du Bouzet. Le général Laliemand et le contre-amiral Fabre La Maurelle voyaient dans le maintien de cette situation le seul gage de la tranquillité d'Alger, mais Lambert ne voulut pas écouter ces militaires imbus d’idées autoritaires. Il connaissait les radicaux, ils étaient ses amis, il les traiterait comme tels.
Son geste lui valut, en effet, une réelle popularité et amena une heureuse détente. Le commissaire fréquentait Vuillermoz et les chefs du parti républicain, se rendait familièrement au café avec eux, ne se choquait pas de l'allure débraillée de certains d’entre eux (1). Sa politique, pleinement approuvée par Vuillermoz, n’était critiquée que par quelques violents qu'aucun gouvernement n'aurait pu satisfaire. La presse elle-même se montrait bienveillante à son égard. « Je puis vous promettre aujourd’hui que la tranquillité matérielle ne sera pas troublée chez les Européens », écrivait-il au Ministre de l'Intérieur (2).
La restriction était sage, car les indigènes manifestaient depuis la chute de du Bouzet une nervosité insolite. La victoire de Vuillermoz avait été attribuée à son alliance avec les chefs de la communauté israélite d'Alger. Les indigènes de la ville, qui voyaient d’un œil peu sympathique les Israélites manœuvrer avec la milice, porter un uniforme et des armes, commencèrent à tourner en dérision ou à injurier ceux-ci. Une altercation sans importance, survenue au retour d’une marche des tirailleurs israélites, provoqua la condamnation d’un indigène. Furieux, ses coreligionnaires attaquèrent, à la sortie de l’audience du tribunal, le poste de garde du palais du gouverneur, qui était composé de miliciens israélites. Le bruit de la rixe
(1) Actes du Gouvernement de la Défense) Nationale. Déposition Hélot, p. so c. {2) Ibid. Déposition Liber p. 243. Arch. Nat., F. 80, 1682.
étant parvenu au quartier arabe, les indigènes envahirent le quartier israélite et entreprirent de piller et de mettre à sac les boutiques des marchands israélites (1).
Cette émeute fut pour beaucoup d’Algériens une révélation. Les Arabes étaient donc capables de se révolter et de tenir en échec la police ? Les insurrections n'étaient donc pas seulement provoquées par les bureaux arabes ? Les nouvelles inquiétantes qui parvenaient de Kabylie méritaient alors vraiment qu'on y prît garde ? Vuillermoz s'était vanté de « maintenir tranquilles les indigènes avec quatre hommes et un caporal » (2). La leçon du 1°” mars montrait que cette tranquille assurance ne se justifiait pas. Pour apaiser la colère des émeutiers, le commissaire extraordinaire et le préfet, d'accord avec l'opinion, demandaient au Gouvernement l’abrogation du décret de naturalisation des israélites (3).
Placés brusquement en face d’un péril qu’ils avaient toujours nié, les Algériens sensés renonçaient aux imprudences.