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III. — LA REFORME ALGERIENNE

I1 y avait beaucoup d’injustice dans ces critiques, mais le régime militaire et la conception du royaume arabe avaient un défaut capital : ils tendaient à maintenir un état de fait périmé. Les crises agricoles, les famines et les épidémies qui

(1) Bésv. La vérité sur le régime militaire en Algérie, p. 15 et 23 et seq. ‘ (2) Le capitaine Doineau avait été condamné à mort le 23 août 1857 pour avoir organisé l’assassinat de l’Agha Ben Abdallah. Grâcié, il réussit à s évader et fut plus tard le complice de l’évasion de Bazaine

frappèrent l'Algérie soulignèrent cruellement les imperfections ce la Société orientale, dont Napoléon avait voulu respecter les cadres. Plus de 500.000 indigènes étaient morts en quelques années (1). Le Gouvernement dut reconnaître qu'il avait fait fausse route. Une Commission d'enquête agricole du Corps législatif entendit les doléances des colons qui exprimaient leur découragement et dénonçaient le « régime du sabre ». Son président, le comte Léopold Le Hon, membre de la majorité, se fit, à son retour, leur porte-parole. L'Empire autoritaire s'était toujours opposé aux réformes algériennes. Au mois de juillet 1868, Jules Favre et ses collègues républicains ayant demandé l'élection des Conseils Généraux algériens et la représentation de chaque province algérienne au Corps législatif, Rouher avait répondu que les colons ne payant pas d'impôt et échappant à la loi du recrutement, ne devaient pas disposer des droits politiques, et il avait fait repousser ces propositions. Cette fois, le Gouvernement céda et une Commission présidée par le maréchal Randon, ancien gouverneur général de l’Algérie, fut chargée de préparer un projet de constitution.

Cette décision provoqua une activité intense en Algérie. De tous les points de la colonie arrivèrent des pétitions et des adresses précisant les désirs des populations (2). La thèse de l'assimilation avait rallié le plus grand nombre d’adhérents. Le plus connu de ces projets, les « Cahiers Algériens », rédigé par un des vétérans de la colonisation, le docteur Warnier, se prononçait pour la répartition des affaires algériennes dans les départements ministériels de la métropole. Pour assurer la transition, un Gouverneur général civil assisté d’un Conseil de trente membres élus au suffrage universel représenterait à Alger l’ensemble du Cabinet. Mais, dès qu’on pourrait s’en passer, on les suppritmerait et les départements algériens seraient administrés de même façon que les départements français. Enfin, trois députés algériens siégeraient immédiatement au Corps législatif.

Les députés favorables à l’Algérie intervinrent alors de nou-

(1) Au recensement de 1866, la population musulmane comptait 2.652.072, en 1872 : 2.125.052.

(2) Pétition de 3.650 habitants de la province de Constantine au Corps Législatif, novembre 1869. Les Français de l’Algérie au Corps Electoral de France, Alger 1869. Pétition adressée au Sénat sur le projet de constitution de l'Algérie, Miliana, 15 août 1869. À nos concitoyens de France, Alger, 5 décembre 1869. Adresse des Algériens au Corps Législatif, Alger 1870. Pétition du 25 février 1870 à MM. les Députés des 89 départements de France (Cahiers Algériens).

veau. Sur une interpellation du comte La Hon, de longs débats s’engagèrent au Corps législatif et, après plusieurs jours de discussion, l’Assemblée vota à l'unanimité un ordre du jour favorable au régime civil (1).

L'opinion algérienne en sut peu gré au Gouvernement. Alors que les milieux militaires manifestaient leur émotion, que Mac-Mahon donnait sa démission en apprenant ce désaveu, elle se montrait méfiante. Il y avait dix-huit ans qu'on lui avait promis une Constitution qui était encore dans les limbes, elle se demandait si le régime civil n'aurait pas le même sort. Aussi demandait-elle vivement l’exécution des projets gouvernementaux.

La préparation du plébiscite donna le branle à toute l’opposition républicaine. Le Gouvernement impérial ayant déclaré que la presse aurait toute liberté de discussion pendant la durée du plébiscite, les républicains avaient obtenu de Mac-Mahon la même faveur, et avaient fondé à Alger de nouveaux journaux : « L'Algérie Française », « La Démocratie Algérienne », qui correspondaient au « Siècle » à Paris, et « Le Colon », dont les tendances jacobines faisaient songer au « Rappel » et à « La Marseillaise ». Par précaution, ils reproduisaient les articles les plus violents de ces journaux, car l'Administration algérienne ne pouvant pas proscrire ce que le Gouvernement de Paris autorisait, étant rendue impuissante de ce fait (2). Ils faisaient le procès du Deux Décembre, dressaient le bilan sanglant des guerres ou des expéditions inutiles, des dépenses somptuaires, des folies du royaume arabe. Des réunions publiques présidées à Alger par le Docteur Warnier, Bertholon, un ancien représentant du peuple sous la seconde République, et un autre vétéran républicain, Joly, engageaient à voter « non ». A Constantine, la présence de Jules Favre avait déterminé un mouvement plus vigoureux encore. Contre eux, les gens d’ordre montraient peu d'énergie et leur manque d’expérience du système électoral les desservait encore. La partie n'était pas

égale (3).

(1) Corps Législatif, séances des 7, 8 et 9 mars 1870. « Le Corps Législatif, après avoir entendu les déclarations du Gouvernement sur les modifications qu'il se propose d’apporter au régime législatif auquel l’Algérie est actuellement soumise et considérant que dans l’état actuel des choses en Algérie, l’avènement du régime civil paraît concilier les intérêts ds Européens et des Indigènes, passe à l’ordre du jour ». Voté par 242 voix contre 0. ni

(2) Arch. Gouv. Gén. E.E. Mac-Mahon, ministre de la Guerre, 26 février et

28 avril 1870. è @) Ibid. Mac-Mahon, le Ministre de la Guerre, 4 mai 1870.

Seule la province d’Alger, où les fonctionnaires étaient plus nombreux qu'ailleurs, donna une légère majorité à l’Empire. Celle d'Oran se prononçait nettement contre le régime et, à Constantine, la majorité républicaine était plus forte encore. L'armée, par contre, restait fidèle au régime, bien que‘le nombre des réponses négatives dépassât les prévisions officielles (1).

Cette défaite locale de l’Empire faisait oublier la majorité qu’il avait obtenue en France. Elle exalta prodigieusement les républicains de la Colonie. L'Empire leur sembla condamné à disparaître sous peu, les progrès du peuple devant avoir Rate de l'ignorance et instaurer la démocratie.

Les premières mesures tendant à établir le régime civil les trouvèrent disposés à redoubler leurs attaques et non à collaborer avec l'Etat. Déjà, en 1867, lorsqu'on ieur avait rendu le droit d’élire les Conseils municipaux, ils avaient désigné des hommes de l'opposition qui s'étaient signalés par leur zèle anti-clérical (2). Le décret du 11 juin 1870 rendant électifs les Conseils Généraux, leur fournit une nouvelle campagne électorale et une nouvelle occasion de manifester contre l’Empire en favorisant des candidats extrémistes.

4 A priori, je suis pour ma part très effrayé de la composition politique de ces Conseils qui ont été élus bien moins dans une pensée administrative que dans celle d'attaquer le Gouvernement dans son principe et les indigènes dans leurs droits de propriété », écrivait le successeur de Mac-Mahon, le général Durieu (3).

A ce moment, la guerre contre l’Allemagne venait d’éclater, mais emportés par leur passion partisane, les démocrates algériens ne voyaient dans cet événement qu’un contre-temps fâcheux qui retardait l'établissement du régime civil Une victoire française, qui aurait consolidé l’Empire et assuré le prestige de l’armée, aurait pu entraîner le retour au pouvoir des militaires et leur semblait la pire des éventualités. Dix-huit ans d’exil leur avaient fait une mentalité de révolutionnaires, attachés à un idéal étroit dont rien ne pouvait les détourner.

() Alger, 5.929 oui contre 5.065 non; Constantine, 2.149 oui contre 4.635 non: Oran, 3:008 oui contre 4.152 non. L”’ armée et la marine donnaient sn 272 oui contre 6.035 non. — Ibid, 10 mai 1870.

(2) Arch. Gour. Gén. Mac-Mahon, ministre de la Guerre, 10 mai 1870.

(3) Ibid. Durieu au Ministre de la Guerre, sans qe; No 466.

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