IV. — LA CRISE ÉCONOMIQUE
Une situation économique déficiente allait favoriser leurs entreprises. Les dix dernières années avaient été marquées par une sécheresse persistante, mais l’ère des vaches maigres avait été de pair avec les plaies d'Egypte. En avril 1866, les sauterelles s'étaient abattues sur le pays causant de grands dommages à l’agriculture. En juillet, les criquets achevèrent de ravager les champs. Les indigènes n'ayant pas de réserves disponibles, la famine se déclara. Réduits à une misère épouvantable, ils essayaient d’émigrer ou de vivre en volant ou en assassinant les colons ou les marchands qu’ils surprenaient sur les routes. Certains, pour ne pas mourir de faim, mangeaient des herbes ou même la chair des cadavres. On connut même quelques cas d’anthropophagie (1). Le choléra se déclara au mois d'août 1867 dans une population affaiblie et il ne cessa qu'au mois de novembre. Des tremblements de terre détruisirent de nombreux villages. Jamais sous la domination française une telle succession de désastres n'avait autant appauvri le pays.
L'année 1870 avait été meilleure pour la Colonie, mais la sécheresse avait encore gravement éprouvé les colons. Au trois septembre 18790, il n’avait pas plu depuis cinq mois et les hôpitaux regorgeaient de malades (2).
Pour assurer le ravitaillement de la France, les colons avaient travaillé nuit et jour en juillet et en août afin de livrer leurs récoltes aux ports d'embarquement. Hommes et bêtes étaient épuisés. C’est à ce moment que la Banque de l’Algérie prit une décision malheureuse en refusant aux colons la prorogation des échéances qui avaient été accordées dans la métropole. Ayant livré leur blé en France au prix d'énormes fatigues, les agriculteurs, qui ne pouvaient pas rembourser à la banque les avances qu’elle leur avait faites, étaient récompensés par des menaces. L'économie algérienne dépendant de la prospérité des colons, c'était le commerce du pays tout entier qui se
(1) Presse Algérienne, 1867-1868. Lettre de l’Archevêque d'Alger Lavigerie aux , journaux, 1®'" janvier 1868. Lettre de Lavigerie à l'Empereur, 22 avril 1868. Abbé Burzer. Histoire des désastres de l'Algérie, Alger 1869
(2) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Warnier, séance du 26 mars 1874,
trouvait compromis. L'inquiétude et la nervosité grandirent de ce fait.
Un autre effet malheureux de la guerre avait été l’arrêt des travaux publics auxquels on employait une dizaine de milliers d'hommes. Le Gouvernement avait suspendu tous les travaux d'assainissement ou de colonisation et licencié ses ouvriers qui étaient revenus dans les villes, et s'étaient concentrés surtout à Alger. Les salaires qu’on leur donnait variant de 4 à 7 francs étaient trop maigres pour qu’ils eussent de fortes économies. Ces journaliers se trouvèrent donc rapidement réduits à la gêne, puis à la misère, mécontents, aigris, prêts à devenir les soldats de l’émeute révolutionnaire si on les invitait à la révolte (1).