I. — ALGER
Siège du Gouvernement militaire, Alger était la ville la plus susceptible d’être troublée par un mouvement révolutionnaire. Bien qu’au plébiscite de Mai, les partisans de l’ordre eussent obtenu une légère majorité, la plus grande partie de la population était acquise aux idées républicaines. Les Démocrates étaient les seuls éléments capables d'action, car ni les hauts fonctionnaires, ni les grands bourgeois n'avaient le désir de combattre pour leur idéal politique.
La capitale algérienne se distinguait alors par son caractère cosmopolite. « Alger est un faubourg de Marseille » disait un homme politique algérien. Tous les gens qui n'avaient pas réussi dans la Colonie ou qui y étaient venus pour s’y faire oublier résidaient dans la capitale où les luxueux cafés et les dames de la Kasbah charmaient leurs loisirs (1). C’est en partie à cause de ces agréments que les chômeurs des travaux publics s'étaient concentrés à Alger, mais ils y avaient vite connu la misère. Ils vivaient dans les cabarets auprès des compatriotes de France, d'anciens patrons, parfois d'anciens compagnons de travail moins infortunés qu'eux. Les prêcheurs de révolution trouvaient en eux une clientèle attentive et ardente qui, ayant faim, maudissait une société qui ne faisait rien pour soulager sa misère (2).
C’est dans ces conditions que la population apprit dans la nuit du 4 au 5 septembre, la révolution parisienne. On avait connu, la veille, le désastre de Sedan dont la nouvelle atterra le Gouverneur général Durieu au point de lui enlever toute initiative (3).
(1) Actes du Gouv. Gén. de la D. I. Déposition du Bouzet, p. 211 c.
(2) Ibid. Déposition Warnier. On s’était borné « à organiser des fourneaux économiques qui les empêchaient de mourir de faim », p. 260 c.
(3) Ibid. Rapp..La Sicotière, p. 11. Dépositions Warnier, Brunet.
Pour calmer l'opinion, il avait alors rédigé une proclamation recommandant le sang-froid et l’ordre et demandant d’attendre les volontés de la France pour les accomplir docilement. Dans la nuit, il reçut la visite d’une délégation de démocrates qui venait lui demander de faire connaître au Peuple l’avènement de la République par une salve d’artillerie. Le Gouverneur y consentit (1).
Le lendemain, un Comité républicain s'était constitué. Il comprenait des extrémistes fort exaltés, la plupart anciens déportés, le journaliste Charles Jourdan, l’imprimeur Juillet Saint-Laget, l'avocat Vuillermoz, et deux propriétaires, le conseiller général Lelièvre, transporté en Afrique après l’attentat d’Orsini, et Georges Tillier. La police se disait informée d’un complot destiné à enlever les représentants du Gouvernement. Connaissant leur faiblesse, ceux-ci se réunirent et le Gouverneur, sur les conseils du Commissaire général Brunet, rédigea une proclamation à la population dans laquelle il annonçait que « les autorités civiles et militaires conserveraient. leurs fonctions jusqu’à ce qu’elles eussent été relevées régulièrement par le Gouvernement national ». Le Commissaire dut alerter les empioyés de l’Imprimerie du Gouvernement, les afficheurs et, grâce à son activité, les habitants connurent de bonne heure la décision du Gouverneur (2).
Confiants dans les décisions des républicains de Paris, les Algérois ne manifestaient pas. Les plus exaltés seulement formèrent avec des « Espagnols de la dernière classe » des bandes qui parcouraient les rues, au son du tocsin, arrachant les aigles des drapeaux, et plantant finalement au milieu de la place du Gouvernement un mât surmonté d’un bonnet phrygien (3). Dans son ancien fief militaire, l’Empire s’effondrait aussi facilement qu'à Paris. Le découragement du Gouverneur avait. facilité la tâche des républicains qui triomphaiïent sans s’inquiéter du désastre national. Quelques-uns trouvaient celui-ci cruel, mais ils s’en consolaient en pensant que la République: renaissait grâce à lui (4).
() Actes du Gouvernement de la D. N. Déposition Warnier, p. 261 a.
(2) Tbid. Déposition Brunet, p. 339.
(3) Ibid. Rapp. La Sicotière. Déposition du Premier Président Pierrey, p. 313 c. Arch. Nat., F. 80, 1681.
(4) Une lettre de Chapuis, notaire à Bône, à Crémieux dit : « quelle a été ma douleur en apprenant le désastre de l’armée de ma nalion ! Quelle honte ! 40.000: hommes mettant bas les armes. I} est vrai qu'ils avaient le Bonaparte avec eux et que depuis longtemps déjà cet homme était marqué comme loin du doigt de Dieu.
La seule chose qui me console, c’est que cette République que j’aime depuis à longtemps en est sortie ». Arch. Nat., F. 80, 1681.
IIS espéraient depuis si longtemps en elle qu'ils croyaient
qu’elle allait remédier à tous les maux de la Nation. Leurs
souffrances, leur exil, l’Empire triomphant, tout cela disparaissait comme un mauvais rêve. La justice immanente des choses avait raison de « l’homme du Deux Décembre ».
« Je vous avoue que j'ai pleuré comme un enfant qui revoit sa mère perdue », écrivait l’un d’eux (1).
Cette joie, au milieu de circonstances aussi périlleuses pour le pays, semblerait sacrilège si l’on ne tenait pas compte des espoirs que les démocrates mettaient dans le régime. Les armées de l’Empire étaient battues, le France était envahie, mais la République, c'était la victoire. Ils évoquaient les soldats de l’An II, la levée en masse, ils voyaient la France entière, debout,
Chassant les Prussiens :
« L’invasion ne nous inquiète plus. 600.000 Prussiens qui menaçaient l’Empire se briseront contre la liberté. À nous de conserver cette précieuse conquête » (2).