II. — L'ORGANISATION DES RÉPUBLICAINS
Les vainqueurs de la Révolution étaient partagés entre le désir de convertir les partisans du régime déchu à leur idéal et la crainte de voir, comme en 1848, la République être étouffée par les réactionnaires qu’elle avait trop libéralement accueillis.
L'avocat Emile Thuillier, ancien déporté de 1848, exposait dans « L'Algérie Française », l’attitude que devaient adopter les dirigeants et les partisans du nouveau régime :
« Se montrer calmes mais énergiques ; rendre la souveraineté populaire respectable, ne rien tenter que de sérieux, n’agir qu'après avoir raisonné; proscrire l'agitation stérile, rassurer les gens prompts à s’alarmer, prouver enfin que la République est le règne de la justice et de la fraternité ».
« Nous ne voulons point rééditer la loi des suspects, mais éclairés par l'expérience, nous voulons veiller sur notre liberté reconquise comme l’avare sur son trésor » (3).
(1) Lettre de Chapuis à Crémieux, /bid (2) Algérie Française, 6 septembre 1870 {8) Ibid.
.I1 ne fallait pas user de représailles, mais épurer l’Administration par « l’expulsion rigoureuse des valets de l’Empire dont la participation aux affaires de la République serait à la fois une honte et un danger ».
Ces martyrs de la Démocratie pensaient que leur a leur donnait le droit de prendre les premières places de la Colonie et de défendre le régime contre tous ses adversaires. Ils le demandaient donc non par ambition, mais pour servir (1).
Ce programme était celui de tous les clubs républicains. Il n’y avait pas, en effet, jusqu'alors, un parti homogène, l’Empire ne l’aurait pas permis, mais des sociétés, secrètes, qui s’organisèrent dès la proclamation de la République. On ne sait à peu près rien du Comité Central de propagande républicaine, fondé par un certain Griess, qui ne devait jouer qu’un rôle obscur par la suite et dont l’existence fut éphémère. Sa rivale, l’Association Républicaine d’Alger, qui l’absorba dès le mois d’octobre, devait, par contre, être le centre de l’agitation. Fondée par les républicains les plus ardents, elle avait des ramifications dans toute l’Algérie. On la croyait affiliée à l’Internationale, pour laquelle, en tout cas, ses membres affichaient de la sympathie (2). Elle comptait des ouvriers, surtout des imprimeurs ou des maçons, des petits bourgeois et tous les militants républicains dont les articles faisaient l'opinion de leurs partisans, Georges Jourdan, rédacteur de « La Jeune République » ; Flasselière, ancien commissaire de la Deuxième République à Dijon; Basset, ancien avoué, tous deux déportés en 1851; Lelièvre, Thuillier, Pérennes, “un parent de Fourier et de Considérant élevé par Proudhon, et le plus ardent de tous Alexandre Lambert (3).
C'était un ancien secrétaire de George Sand, qui, déporté au deux décembre 1851, avait exercé son métier de journaliste dans les gazettes d'opinions les plus diverses. « Homme sans mœurs, lâche et à vendre, le jugeait-on (4), il avait été subventionné, en 1862, par le Préfet d'Oran Majorel, alors qu’il
(1) Chapuis à Crémieux : « Je ne veux rien vous demander qu’une chose, c’est l'établissement à toujours du Gouvernement républicain, à celà je sacrifierai tout ! Non, non, je ne suis pas encore prêt à me retirer de la lutte. La chose que j'ambitionne c'est la Mairie de Bône, où je crois que je peux rendre des services, ne serait-ce que celui de chasser les vendeurs du Temple !I! »
(2) Actes du Gouvernement de la D. N. Rapp. La Sicotière, page 46. Dépositions Helot de Gueydon et Alexis Lambert.
(3) Lettre du 11 février 1871 de Du Bouzet au Gouv. de là D. N. :
(4) Actes du Gouv. de la D. N. Rapport La Sicotière. Dépositions du Bouzet et Helot, p. 205 a. Moniteur de l'Algérie, 7 décembre 1870.
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était rédacteur de « L'Echo d'Oran », et en 1865, il avait proposé dans « Le Tell » de Blida d’édifier une statue à l’'Empereur (1). Mais le plus souvent il avait participé à la lutte contre l’Empire et le régime militaire dans « L'Algérie Nouvelle », & L’Akhbar » et, au moment de la révolution, dans « Le Colon ». Violent et sarcastique, il devait exercer une influence considérable sur les gens simples auxquels le langage académique des autres orateurs de l’assemblée plaisait moins.
A l’exemple du Club des Jacobins, les séances étaient publiques et les délibérations sanctionnées par des votes. L’entrée y était difficile : il fallait être présenté par deux membres et avoir réuni les 4/5 des suffrages des membres présents. De cette façon, ces gens méfiants étaient sûrs de rester entre purs et de ne pas introduire d’espions ou de faux démocrates parmi eux (2).
Le Comité républicain, qui s'était spontanément formé à la nouvelle de 12 révolution du 4 septembre, avait de nombreux liens avec cette association. Il prétendit, dès le premier jour, à la direction de la colonie, alléguant que les hauts fonctionnaires de l’Empire étaient disqualifiés aux yeux des républicains. Le général Durieu, indécis, demanda des instructions au Gouvernement provisoire, qui lui répondit de se concerter avec le Comité. Ainsi, des citoyens qui avaient eu l’audace de demander le pouvoir sans que rien ne les y autorisât, devenaient, grâce à la faiblesse de l'Etat, des personnages officiels. En vain, le Conseil municipal d’Alger, tout en reconnaissant son insuffisance à un moment aussi trouble, demandait l'élection régulière d’un nouveau Comité. Les représentants du peuple improvisés prétendaient faire la loi (3).
Le ministre de l'Intérieur avait remplacé le préfet Le Myre de Vilers, par le candidat qui, aux élections au Conseil général, avait obtenu le plus grand nombre de suffrages, le docteur Warnier (4).
Agé de 60 ans, il avait été nommé chirurgien sous-aide à l'hôpital d'Oran en 1832 et, depuis ce temps, il avait habité l'Algérie. Tour à tour attaché au Consulat français à Mascara
(1) Akhbar, 25 novembre 1870, 5 février 1871. Ibid. Déposition du Bouzet, p.219 c.
(2) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Vuillermoz, page 344 b.
(3) Ibid. Rapport La Sicotière, p. 12. Télégrammes Durieu à Trochu, Trochu à Durieu, 5 septembre. Akhbar, Algérie Française, Moniteur de l'Algérie, 7, 8 et 9 septembre 1870.
(4) Intérieur à Gouverneur Général, 5 septembre. Moniteur de l’Algérie, 8 septembre 1870.
auprès d’Abd-El-Kader, directeur des affaires civiles de la province d'Oran en 1848, rapporteur au Conseil supérieur de l’Administration de l’Algérie en 1849, puis mis à la retraite par l’Empire, il avait consacré ses loisirs à la défense des intérêts coloniaux par de nombreux livres dont le retentissement avait été considérable en Algérie (1). Il avait rédigé « Les Cahiers Algériens » que les colons considéraient comme leur charte, et mené une campagne ardente contre le régime impérial au moment du plébiscite. Aussi, sa nomination fut-elle bien accueillie par la population.
Il passait pour l’homme d'Algérie le plus compétent en matière indigène. C’est pourquoi il redoutait vivement qu’une insurrection n'’éclatât à la nouvelle des défaites françaises. Ses premiers mots furent pour proclamer sa volonté d’apaisement et annoncer que, sauf ordres contraires du Gouvernement, il maintiendrait tous les fonctionnaires de son département (2).
Cette modération exaspéra les déportés au nom desquels le Comité républicain protesta, affirmant que « Warnier n'était pas républicain » (3). Dans « Le Siècle », Jourdan tonnait contre « cette victoire de la réaction » (4).
Désormais, entre la chapelle des membres de l'Association républicaine, qui seuls se déclaraient assez purs pour guider la population algérienne dans la voie démocratique, et les fonctionnaires de l’Administration une âpre lutte allait s'engager.