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III — LES CONCESSIONS DU GOUVERNEMENT

Aucune difficulté ne pouvait être résolue par le Gouverneur Général, qui n'avait plus d'autorité. L’indécision du Gouvernement de la Défense Nationale à son égard le laissait perplexe. Ne sachant pas s’il devait conserver son poste ou s’il allait être relevé de ses fonctions, il n’osait pas, dans cette incertitude, prendre une attitude nette. Plusieurs jours d'attente l’inclinèrent à croire à son maintien, aussi demanda-t-il au Gouver-

(1) Yver. Correspondance du Capitaine Daumas, consul à Mascara (Alger, 1912), p. 60.

(2) Moniteur de l'Algérie. Proclamation du Préfet, 8 septembre 1870. Arch. Milit. de la Guerre. Warnier à Ministre Intérieur, 8 septembre 1870.

(3) Arch. Nat., F. 80, 1681.

(4) Ibid. Siècle, 19 septembre 1870.

Ab

nement une « déclaration établissant nettement sa situation » (1).

Vieil algérien, lui aussi, il estimait, d'accord avec Warnier, que le péril arabe existait réellement. L'organisation des milices locales qu’il menait avec le Préfet le rassurait pourtant un peu. Mais l'essentiel était de paraître forts et de rester unis. C’est pourquoi, afin de donner satisfaction à la population, il leva le 10 septembre l’état de siège qui avait été décrété au début de la guerre. Il comptait par cette mesure, acquérir la neutralité des démocrates, qui l'avaient réclamée au lendemain de la révolution (2). Il ne fit que leur donner plus d’audace, l'impunité leur étant désormais acquise.

Le 11 septembre, les membres du Comité républicain de défense se rendirent à la réception solennelle des membres des administrations par Warnier et, lui reprochant en termes très vifs sa faiblesse envers les ennemis de la démocratie et les fonctionnaires de l’Empire, ils lui demandèrent de se mettre à leur tête pour exiger de Durieu sa démission.

Le Préfet refusa, précisant que nommé pour maintenir l’ordre, il n’accepterait aucune transaction. Les chefs démocrates se retirèrent alors pour délibérer. Ils firent placarder une affiche convoquant tous les corps de la milice à une réunion au théâtre et, après avoir entendu plusieurs discours, l'assistance vota un ordre du jour prenant acte du refus du Préfet de collaborer, selon les directives du ministre de l'Intérieur, avec le Comité de défense. Ils faisaient état, en effet, d’une circulaire de Gambetta, datée du 10 septembre, qui prescrivait aux préfets de s’aboucher avec les Comités de défense. Thèse absurde, car ces comités n'avaient aucune signification en Algérie, leurs membres professant que les indigènes étaient d’enthousiastes républicains qui n’avaient aucune raison de se révolter. Mais, se souvenant des formules jacobines, ils s’apprêtaient à combattre « l'ennemi de l’intérieur ». C’est pourquoi ils avaient pris ce titre et fait ratifier leur décision par l'assemblée populaire (3).

Leur chef semblait être le bâtonnier de l’ordre des avocats, Romuald Vuillermoz. Déporté en 1851, il avait été interné à

(1) Gouverneur à Ministre de la Guerre, 11 septembre 1870. ; (2) Lettre de Chapuis à Crémieux. Arrêts et lettre explicative de Durieu. Arch.

Nat., F. 80, 1681. l (3) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Warnier, p. 262 et 263. Arch. Nat.,

F. 80, 1681. Akhbar, 13 septembre. Écho d'Oran, 18 sept. 1870.

Douera jusqu'en 1865, et, à sa mise en liberté, il s'était fait inscrire au barreau d’Alger. Orateur brillant, il n'avait pas abandonné son idéal politique, mais il s'était tenu assez éloigné des campagnes contre l’Empire, se contentant de prononcer quelques discours au moment du plébiscite. Joly mort, Bertholon parti en France, Warnier, préfet, il prit la place laissée vacante (1).

A ce moment toutefois, le Comité était peu dangereux, la milice demeurant fidèle aux autorités. Le colonel de celle-ci s'était trouvé choqué de la convocation de son corps par les démocrates, sans que ceux-ci eussent pris son avis. Il s’en était plaint à Warnier qui fit battre le rappel de la milice et rassembler celle-ci loin du théâtre. Chaque compagnie s'étant rendue à son poste, le but des orateurs n'était pas atteint. Quelques désordres insignifiants ne pouvaient pas dissimuler l’échec du Comité (2).

Mais la population avait été agitée et inquiétée par ces événements. Les indigènes surtout s’en étaient émus. Pour en empêcher le retour, Durieu fit connaître que la circulaire de Gambetta n’était pas applicable en Algérie, et Warnier prononça la dissolution du Comité de défense en ayant soin d’interdire toute association analogue pour en empêcher la formation sous un autre nom (3).

Cependant, l’incontestable qualité de républicains des agitateurs, la connaissance de leur passé, empêchaient Warnier de sévir plus vigoureusement. Ils pouvaient se contenter, pensaiton, de la dissolution par le Gouvernement des Conseils municipaux qu'ils avaient demandée auparavant, les élections municipales étant fixées au 25 septembre. Mais cette mesure isolée ne les satisfaisant pas (4), ils adressaient au Préfet de vifs reproches pour sa timidité. S'il avait destitué, dès son arrivée au pouvoir, les maires, les adjoints et les fonctionnaires de l’Empire, « il eût trouvé dans le concours de la démocratie l’autorité, la sanction morale propres à suppléer les pouvoirs réguliers dont il manquait », écrivait Thuillier (5).

(1) nn Le Livre d'Or de l'Algérie, p. 586. Tirixer. La Coterie Vuillermoz,

P. et 6.

(2) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Warnier, p. 263 a. Démocrate, 12 sept., Indépendant de Constantine, Alkhbar, 13 sept., Echo d'Oran, 18 sept. 1870.

(3) Ibid. « Tezz », 16 sept. 1870. Décision préfectorale du 12 sept. 1870.

(4) Arrêté préfectoral du 13 septembre 1870. Rapport La Sicotière, p. 14 b.

(5) Algérie Française, 12 sept. 1870.

Chaque jour, la presse radicale invectivait sur un ton véhément les « Valets de l’Empire ».

« O consciences d’osier ! âmes de caoutchouc ! on vous a vus à l’œuvre ! mais n'’espérez point que nous manquions de mémoire et que nous soyons assez stupides, assez lâches pour tout pardonner. Retirez-vous donc », leur criait Emile Thuillier (1).

Et « Le Colon » exposait leur doctrine avec une netteté brutale.

« On ne doit conserver, sous la République, aucun des employés ou fonctionnaires des bonapartistes, pas un seul; tous doivent être remplacés par des hommes dont le dévouement à la République est incontestable et bien justifié ou par de jeunes hommes qui ne se soient jamais compromis dans les turpitudes de l’Empire » (2).

Le mécontentement des commerçants, qui demandaient depuis plusieurs semaines la prorogation des échéances, fut exploité par eux. L'arrêt des transactions commerciales avait été provoqué par le non payement des sommes dues par les Français, tandis que les Algériens devaient envoyer des fonds d'avance pour obtenir des marchandises françaises. Le bruit ayant couru que la Banque de l’Algérie refusait les traites des trésoriers payeurs, la foule s’ameuta, place du Gouvernement, et voulut la prendre d'assaut. Il fallut promettre la fin de cet état de choses pour obtenir le retour au calme. Sur ce point encore, le Gouverneur céda et la prorogation fut étendue à toute l'Algérie (3).

Cette agitation latente détermina l’abstention des candidats modérés aux élections municipales. Craignant pour leur existence et pour leur repos, les bourgeois refusaient de s'engager dans une aventure périlleuse. Plusieurs listes radicales circulèrent. Toutes proposaient les candidatures de Vuillermoz, qui faisait de plus en plus figure de chef de parti, d'un riche banquier israélite Alphandéry, des docteurs Dru et Trolard, du contre-maître Roby. La campagne ne prétait donc pas à de grandes querelles. Mais une malheureuse décision du Gouvernement de Tours provoqua une nouvelle effervescence. Les élections municipales furent ajournées par lui en raison de la guerre, et ordre fut donné de former des commissions muni-

(1) Algérie Française, 7 sept. 1870.

(2) « Colon », cité dans Moniteur de l'Algérie, 9 décembre 1870. ; (3) Rapport de La Sicotière, page 14 c. Algérie Française, 11 el 18 sept. 1870.

cipales (1). Warnier l’essaya, mais se heurta à un refus de collaboration général (2). Craignant des troubles, le général Durieu demandait au Gouvernement l'autorisation de procéder quand même aux élections. Avant qu’on lui répondit, les désordres éclataient.

Les radicaux attribuaient, en effet, cet ajournement aux intrigues des militaires et du Gouverneur. Ils refusaient de reconnaître Durieu plus longtemps. Pour obtenir ce qu'ils voulaient, ils envisageaient d’imiter Marseille et Lyon, où leurs amis politiques avaient imposé leurs conceptions en manifestant et en menaçant. Le 25 septembre, ïls se rendirent en foule chez le Préfet, après avoir tenu une grande réunion au théâtre Malakof à Bab-El-Oued, et ils lui remirent une pétition demandant l'établissement du régime civil, la substitution d’un général commandant les forces militaires au Gouverneur Général, et des poursuites contre le Procureur de l’Empire (3). Le dernier régiment de la province étant parti, les autorités n'avaient que les miliciens à opposer au parti de l’action, et il n’était pas sûr que ceux-ci fussent très fidèles. D’autre part, les renseignements reçus des provinces signalaient une dangereuse agitation des çofs Kabyles. Durieu était persuadé que le « moindre mouvement devait faire écrouler l'édifice algérien » (4). Warnier, pensant de même, transigea pour éviter les troubles qui devaient déclancher l'insurrection. Il accepta d'investir officiellement un Comité consultatif de défense et il nomma dix-sept membres dont quatorze étaient inscrits sur les listes radicales, et parmi eux Vuillermoz. Toutefois, des extrémistes tels que Jourdan, Juillet-Saint-Laget et Tillier, qui faisaient partie du premier Comité de défense, disparaissaient. En cédant, Warnier avait spécifié que ce Comité serait seulement consultatif et qu’il se réunirait sous sa présidence à la Préfecture. Les délégués n'avaient pas contredit, mais, encouragés par ces succès, ils n’allaient pas tarder à émettre de nouvelles prétentions, à demander de nouveaux pouvoirs, assurés de réussir en employant la violence (5).

(1) Rapport La Sicotière, p. 14.

(2) Actes du Gouv. dé la D. N. Déposition Warnier, page 273.

(3) Arch. Nat., K. 80, 1680. Arch. Gouv. Gén., E.E. 468. Durieu 1 Gouvernement de Tours. Déposition Warnier, p. 262 b. Algérie Française, 27 sept. 1870.

(4) Arch. Gouv. Gén., E.E. 467.

(5) Arrêté du 24 septembre 1870. Déposition Warnier, p.272 a. Déposition Brunet, p. 340 a.

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