‹ La commune l'église et l'état dans leurs rapports avec les classes laborieusesChapitre 15 sur 49 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Des e«nN»r«llMUi ^'ooTrlers.

L'apprentissage , le compagnonnage , le bureau de placement ne sont en quelque sorte que l'introduction de l'ouvrier dans la carrière industrielle. Etabli dans sa profession, il doit y trouver, sous la condition d'an travail assidu,^n salaire suffisant, un logement convenable, le moyen de placer solidement ses épargnes , le crédit, l'assistance , une retraite pour ses vieux jours.

Mais quelle est la formule de ce problème si complexe ?

Nous avons établi à l'aide de principes généraux que ni l'individualisme de l'école matérialiste, ni le socialisme, c'est-à-dire l'association par l'Etat, ne sauraient nous la donner, et qu il faut la chercher dans le système des associations fractionnées par corps d*arts et métiers et par communes. Essayons de préciser cette idée.

Il ne s'agit pas, répétons-le, de rétablir ces corporations closes et privilégiées dont la révolution de 4 789 a fait irrévocablement justice, des liens desquelles TAn-

gleterre s'était déjà dégagée, et qui depuis soixante ans ont été abolies successivement dans toute l'Europe occidentale. Il s'agit, sans porter atteinte au grand prin-cipe de la liberté du travail, de rendre aux ouvriers les moyens de s'entr'aider pour tous les besoins de la vie, ainsi que cela s*est fait dans tous les pays et dans tous les temps.

Ceux qui ne croient pas que Thumanité date seulement de notre siècle ne sauraient récuser le témoignage de l'histoire universelle. La science politique ne peut être mise en dehors^de tous les faits connus, et ne réside pas tout entière dans les utopies des théoriciens.

Or, ouvrez l'histoire de l'antiquité tant républicaine que monarchique ; chaque cité vous apparaîtra avec ses sociétés d'artisans, ayant chacune son organisation propre et distincte, ses mœurs, ses usages, sa tradition, sa bannière et son type du beau représenté par un dieu spécial. Vous trouverez ces sociétés établies à l'origine de toutes les villes de l'Egypte, de la Judée, de la Perse, de la Phrygie , de la Grèce, de l'Italie et des Gaules. Les lois d'Athènes et de Rome sont pleines de règlements relatifs à ces sociétés.

Ouvrez l'histoire du moyen-âge, vous y verrez renaître, à l'exemple des collegia opificum romains, les confréries d'artisans et leurs pieuses pratiques. Saint Louis et son prévôt des marchands trouvent au milieu du treizième siècle l'industrie aux abois, et, selon , les expressions de Joinville, Paris infesté de larrons. Que font-ils pour remédier à ce triste état de choses? Etienne Boileau convoque k rHôiel-de-Ville les mar-

ioe LA GomniNE,

chauds, artisans et ouvriers , leur ouvre sou livre des métiers, y fait inscrire les règlements des corporations déjà existantes, et trouve dans un large système d'association des travaux un double remède à la misère et aux désordres de la capitale.

Plusieun publicistes des seizième et dix-sepUème siècles, Loyseau (des OrdreSy du Tiers-État), Bodin(iirfpublique) , Delamarre {Traité dé lapdice) , attestent que les corps de métiers organisés par Saint Louis n'a^ vaient, pas plus que les collèges d'artisans à Rorne^ un caractère exclusif; que ces confréries n'étaient autre chose que des écoles ouvertes à ceux qui s'y présentaient; que la liberté du travail ne fut atteinte que vers le milieu du seizième siècle par les édits fiscaux^ qui transformèrent les rois de France en marchands de titres de maîtrise. Quoi qu'il en ait été autrefois, tenons pour certain qu'aujourd'hui le système réglementaii^ des corps et métiers ne doit avoir rien de contraire kla liberté individuelle, et n'être qu'un instrument de dis^ cipline morale, en même temps que de protection et de progrès des classes ouvrières. C'est dans cet ordre d'idées que se placent maintenant la plupart des économistes éclairés par soixante ans d'une expérience douloureuse sur les inconvénients que le Parlement de Paris avait entrevus en 1 774*, dès la première appari-^ tion des réformes de Turgot.

Il n'est personne, en effet, qui ne reconnaisse aujourd'hui, avec MM. Henrion de Pansey*, Chaptal*,

* Voy. les Remontrances de TaYOcat-général Séguier. « De t Autotité judiciaire, » Rapilort de Tan IX.

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Regnaalt de SaintJeaii-d'AngelyS etc.» que la loi du 47 juin 4 794 a dépassé le but en défendant de rélabUr sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit les corporations d'arts et métiers» et en refusant à tous citoyens d'un même état ou profession le droit de dé^ libérer mr leurs prétendus intérêts communs. C'est la plus grande faute» dit M. Micbel Gbevalier* qu'ait faite cette illustre assemblée» et ce n'est pas seulement dans l'industrie qu'elle l'a commise*

Dans un premier moment d enivrement causé par la destruction du gotbique édifice des maîtrises et des jurandes, on a pu penser, dit M. Wolowski, que la parole d'émancipation suffirait pour assurer un ayenir prospère aux classes laborieuses ; mais on n apas tardé à comprendre que pour empécber la liberté de dégénéreir en fraude» en monopole et en oppression» il fallait tout un ensemble d'institutions complémentaires.

« Et en effet, ajoute un ouvrier quia déposé ses ré-flexions dans rj^n^u^le^octale^» denosjoursi Tbomme pauvre n'est rien , parce qu'il ne tient h rien» parce qu'il est isolé. Q n'en était pas ainsi autrefois. Quelque pauvre qu'il fût, l'homme qui appartenait à une can^ frérie, à une eornmunauté quelconque» était quelque chose» par cela même qu'il était compté dans un corps» dans une agrégation : il pouvait croire du moins qu'il avait une patrie. Qu'on nous dise où est la patrie de nos trente millions de prolétaires» en prenant ce mot de patrie dans son acception primitive, c'est-à-dire

* Rapport sur la loi de Tan XI.

* De VOrganiiàtion du TtavaiL > Numéro da 40 janvier 4847. '

dans sa véritable acception ! Est-ce le pays où ils ae sont jamais sûrs d'obtenir du travail ou du pain ? On s'étonne de ce que le patriotisme est si fort affaibli parmi nous. Comment ne voit-on pas que Téparpillement des individus dans un pays développe forcément tous les instincts les plus contraires au sentiment de la nationalité? Il n'est pas dans la nature qu'une nation de trente millions d'âmes se maintienne eu une seule masse pour ainsi dire, sans qu'il existe entre les individus d'autres liens que l'amour commun du pays, comme dirait le Siècle ou le National. Les principes généraux et abstraits formulés dans une Constitution n'ont jamais été suffisants pour harmoniser les sentiment&^et les intérêts individuels, et pour assurer k tous les membres de la grande famille l'aisance et le bienêtre par le travail. Nous le répétons, c'est par les inté-réls collectifs de communautés qu'on parviendra à régénérer les mœurs publiques et privées, et à ranimer dans les masses populaires le véritable sentiment de ta nationalité. Qu'on lise avecsoin l'histoire de la société fraiiçaise, et Ton verra que les époques oèl le patriotisme a éclaté avec le plus d'énergie sont précisément celles où une organisation sociale beaucoup plus complète qu'on ne l'imagine existait dans notre pays. »

Lçs inconvénients de l'individualisme ne sont pas moins graves au point de vue industriel qu'au point de vue politique. Chacun se lance en aveugle dans la carrière dont il espère tirer ses moyens de subsistance. Aucun travailleur ne connaît le nombre des concurrents qui l'attendent. Aucun n'est en mesure de former une conjecture valable sur les occasions de travail qui

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pourront s'offrir à lui. Il est vrai que par la force des choses, rémigration et la mort aidant, le nombre des ouvriers finit par se proportionner à la quotité du travail. Mais au prix de quelles anxiétés, de quelles souffrances cet équilibre chancelant est41 acheté? Nous le voyons chaque jour, et nous avons à cœur de fermer ce triste spectacle ^

^ Nous n'ajouterons qu'un mot : dans les ténèbres oii s'agitent le commerce et Tindustrie, les travailleurs errent an hasard sans règle et sans frein. Attirés par le désir des richesses et des jouissances, les paysans quittent les campagnes et viennent s*entasser dans les villes : de sorte que les bras manquent à Tagriculture et surabondent dans Tindustrie. L'ouvrage vient-il à manquer , le fabricant exploite l'ouvrier, dont le salaire tombé alors au-dessous du strict nécessaire. L'industrie se relève-t-elle, le fabricant subit au contraire la loi de l'ouvrier, devenu alors aussi exigeant qu'il était facile auparavant à se laisser opprimer. Ces vicissitudes de l'industrie ont pour résultat définitif Tavilissement des salaires, la misère des ouvriers, et la démoralisation qu'engendre le paupérisme. Des populations nomades de fainéants et d emeutiers troublent le repos des grandes cités ; des révolutions sont toujours imminentes : Tordre social n'est jamais sûr d'avoir un lendemain.

Contre ces redoutables périls il n'y a qu'un moyen de salut, c'est un système d'associations locales qui, tendant à garantir dans la classe ouvrière les intérêts ma-

* Amédée Hennequin, De VOrganisation du Travail.

tériels et la discipline morale» lie lefi patrons et IO0 ouvriers par des rapports bienveillante» et assure du travail aux valides, du pain aux malades, aux infirmes et aux vieillards.

Liberté, association» telle est» nous croyons lavoir établi^ la double donnée de ce problème. « Les associa^tions industrielles, dit M. Rossi \ sont probablement destinées à changer la face du monde. »

Mais ces associations ne peuvent prospérer qu'à la condition de proscrire toutes les formules socialistes : Organisation du travail^ égalité du salaire, réduction des heures du travail^ plus de concurrence^ plus d'exploitation de Vhomme par V homme, plus de pri^ viléges^ plus de distinctions. Les droits de la famille et de la propriété» la liberté du travail, les profite et les honneurs équitablement répartis, les idées de patro^ nage et de mutualité, tels doivent être au contraire les principes d'organisation des associations d'ouvriers.

Dans ce système tout nouveau de libre association^ chacun restera libre de s*isoler dans le travail ; la loi respectera la libre concurrence du travail des individus n'appartenant à aucun corps et de celui des membres îles associations industrielles» comme elle respecte dans un autre ordre d'idées la concurrence des institutions privées et des institutions publiques d'enseignement. Mais les distinctions honorables, les secours contre là misère, l'oppression, la mauvaise foi deviendront na-turellement le partage de ceux qui, cherchant les

1 Observations sur le Droit civil français considéré dans ses rapports avee tétat économique de la soiiété.

moyens de s'eûlr'aider avec leurs semblables, ont consenti à subir les charges de Tassociation pour participer à ses avantages.

Fidèle k ces principes, la loi organique des corps de métiers créera dans chacun d'eux des syndicSy Aesdé^ fenseurs à rimilalion de ceux qu'Alexandre Sévère établit h Rome * ; elle fera intervenir officieusement les prudhommes, institution admirable et qu'on ne saurait trop propager, à Tefifet non-seulement de concilier les différends, mais de régler et de rendre publiques les mçrcuriales des salaires ; elle excitera^ mais sans user d*aucane force coactive, à des associations entre les capitalistes et les ouvriers, à des institutions de crédit, à des caisses de secours mutuels et de retraites ; elle développera ainsi dans le sein des classes ouvrières l'émulation, la moralité, un partage plus équitable des bénéfices industriels, tout ce qui peut exciter la prévoyance et améliorer le sort des travailleurs.

Et pourquoi donc persisterait-on à dénier aux classes ouvrières le droit de se syndiquer à Finstar des professions libérales? Pourquoi les ouvriers d'un même état ne s'imposeraient-ils pas des règlements spéciaux, ne se soumettraient-ils pas k une juridiction disciplinaire, n'auraient-ils pas une caisse d'épargne pour recevoir leurs économies, une caisse de secours, de retraites pour Bubvenîr aux besoins des associés malades, infirmes et sans travail? Est-ce que ce système d'association par

* Corporm eonitituit omnium artium^ hi$qu$ ^ «we (fe/cniores d^i$$e jussit, {JEÏu LampridU Alexander SeteruSf cap.

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