‹ La commune l'église et l'état dans leurs rapports avec les classes laborieusesChapitre 33 sur 49 · DES CONSEILS ACADÉMIQUES · texte numérisé non relu

DES CONSEILS ACADÉMIQUES

L'administration des écoles libres appartiendra essentiellement au conseil académique de chaque département , innovation dont l'importance ne saurait être trop appréciée.

En effet, le vice capital de notre système d'instruction publique et en général de tout notre système administratif, c'est l'excès de la centralisation.

Œuvre d'un despote qui en avait fait un instrument de règne et qui l'avait placée entre les mains d'un grand-mattre soumis à son sceptre de fer, l'Université, a subi des altérations profondes, et elle ne dépend aujourd'hui ni des familles, ni des communes, ni des départements, ni même des ministres qui ne font que passer. Elle dépend de la puissance occulte et permanente des bureaux.

Ce n*est pas seulement sur la liberté des intelligences hors de la sphère universitaire que pèse ce monopole : les écoles de l'Etat ne gémissent pas moins que les écoles ecclésiastiques et les collèges communaux sous la main de fer des commis. Les professeurs sont

livrés à l^àrbitrairé àdministi^tif ; aucun lieu n'etiÈte entre eux ; on les isole les uns des autres afin de mieux les dominer. Le plus grand nombre sont sans titre définitif, quoique agrégés. Les titulaires mêmes sont exposés à être brisés au gré de la bureaucratie parisienne par des changements défavorables, par des congés indéfinis et par des retraites forcées. L'absolaiis&e mi« nistériel est la plaie de l'Université.

Aussi tous les esprits élevés réclament-ils depuis longtemps une réforme résumée dans ce mot : décentralisation, ou dans ceux-ci : libertés locales, indépenda^ncé du profesèorùt.

Le projet de loi satisfait, dans une certaine mesure, à ce vœu de Topinion > en créant dans chaque département un conseil académique composé de douze mem» bres, dont neuf, Tévêque, un ecd^iâstique désigné par lui, un pasteur protestant , un délégué du consistoire israélite, un magistrat et quatre Metnbres du conseil général, sont chargés dé représenter Tintérêt de la société; dont un, le préfet, représente le Gouvernement, et dont deux, le recteur et l'inspecteur de l'Académie, sont les représentants nés de l'intérêt pédagogique. Ce conseil appelé à diriger, sous l'approbation du recteur et du tninistre, les écoles privées et publiques du dé* parteinent, et à juger, sauf recours au conseil supérieur, dans les cas déterminés, les affaires contentieuses et disciplinaires, sera certainement un réactif contre l'aln sorption bureaucratique, un moyen de faire refluer sur tous les points du territoire la vie intellectuelle aujourd'hui concentrée dans Paris , et de faire prévaloir à la fois sur les utopies de la presse et sur la routine des bo*

reaux ces grands |)rincipes à la fois consefVateors et progressifs dont l'esprit de famille et le patriotisme local sont le germe le plus fécond.

En traitant d'une manière générale de radmimatration départementale, noi|s avons émis le vœu que dans chaque branche des services publies une comn^ission permanente du conseil général» renforcée de fonctionnaires spéciaux, vint en aide à l'administration dn préfet. C'est évidemment dans cette pensée qu'a été conçu le conseil départemental académique , chargé « dit le rapporteur, de veill^ir sur les intérêts et les besoins de l'enseignement, et mi^ogue à d'autres in^iiiutiom spéciales que possèdent les divers services pt^blics. « Oa ne conçoit pas, en offet, ajoute la commission, que le plus grand intérêt moral de la société m\ traite avec moins de faveur quo lesi intérêts matériels et secondaires du pays. Il y a là une lacune éyidente dans le système de nos institutions locales. Npus ^isissons loccasion de la combler, et, comme le dit l'ei^posé des motifs, de décharger le pouvoir central des nombreuses institutions! sous le poid^ desquelles il fléchit , et çlo rendre aux pouvoirs locaux des droits dont il^ peuvent et sauront mieux user que lui. ^

Le seul moyen d'atteindre le but de la commission, c'est de transporter au chef-lieu de chaque d?>partement la plupart des attributions dont a été surchargé» jusqu'à ce jour, le conseil supérieur de l'Université; c'est d y partager entre les douze représentante du tri* pie intérêt scholaire, politique et social, la surveillance de toBtes les branches de renseignement public ou privé depuis le trivium jusqu'à l'école tp^nf^p^nfl^Rte.

Transporté au chef-lieu du ressort de la Cour d appel, le conseil académique n'aurait plus de sens administratif, ou n'en acquerrait un qu'à la condition de se mettre dans la dépendance absolue des bureaux ministériels. La centralisation universitaire serait maintenue ; les localités seraient privées de vie intellectuelle; le but principal de Tinstitution serait manqué.

Yingt-sept académies réduites à vingt par l'arrêté de M. Vaulabelle ne pourraient satisfaire d ailleurs aui nouveaux besoins que doit engendrer la multiplication des écoles de tous les degrés , et la concentration sous une autorité mixte de toutes les influences appelées à les diriger.

Dans le système actuel, un recteur d'académie n*est en quelque sorte qu'un commis d'ordre , un agent de correspondance entre les bureaux de la rue de Grenelle et les collèges des départements. Sous l'empire de là liberté de l'enseignement sa sphère d action s'étendra; elle embrassera les écoles privées et les écoles publiques; l'enseignement primaire, secondaire et supé* rieur ; l'administration active et les affaires contentieuses et disciplinaires. Pour des occupations si diverses et qui exigent tant de vigilance, tant de lumières, tant de dévouement, l'étendue d'un département est certes très-suffisante. La dignité du rectorat gagnera en accroissement d'attributions au-delà de ce qu'elle perdra en territoire; et de toutes les dépenses inscrites au budget de l'Etat aucune ne sera plus fructueuse que celle qui tendra à ranimer la vie intellectuelle des départements et à affranchir les écoles privées du despotisme bureaucratique.

§ 4. DE l'indépendance du professorat.

II ne suffit pas de décentraliser l'enseignement libre, il faut encore organiser libéralement les écoles de l'Etat. Au joug de fer établi par les décrets de l'Empire et désormais incompatible avec nos mœurs et nos institutions doit succéder une discipline fondée sur la liberté morale et sur le respect de soi-même.

« Une de ces vérités fondamentales auxquelles on est ramené de toutes parts , dit un homme dont le nom est une autorité en cette matière \ c'est que les membres du corps enseignant ont besoin de se sentir honorés et libres. Toute forme de gouvernement qui place les subordonnés à une grande distance de l'autorité supérieure, qui porte une atteinte profonde à cette égalité morale, sourde de leur zèle, de leur union, est ici mauvaise en soi et nuisible dans ses effets. Le gouvernement du corps enseignant doit inspirer à ses sujets plus de respect que d'embarras et de timidité. On ne vient chercher auprès de lui ni les plaisirs de l'éclat, ni les luttes de la faveur ; on ne lui demande que d'honorer les hommes instruits et laborieux qui vivent sous ses lois, de les encourager par son estime, d'ennoblir à leurs propres yeux leurs utiles travaux, et de leur donner par la maturité de ses délibérations^ par l'importance attachée à tout ce qui les concerne, la légitime assurance que leurs intérêts ne seront jamais ni traités légèrement» ni oubliés, ni méconnus. »

*• H. Guizot : De l'Instruction publique.

98 LA GÛMMUKE,

Voulez-vous rendre à l'Université toute sa force morale, appliquez-vous à développer dans son sein tout ce qui peut mettre en lumière les hommes de bien et de talent. Subordonnez leur avancement à un système dépreuves et de garanties sociales; mettez-les, par l'établissement d'une sage hiérarchie, à Tabri d'an c6té des caprices ministériels, de l'autre des dangers de Tisolement; assurez leur existence par un bon système d'émiritaty leur moralité et leur dignité par une discipline sévère, mais paternelle. Ce sont là des ressorts bien autrement énergiques que Tabsolutisme ministériel. « Les instituteurs soumis au gouvernement , dit Benjamin Constant, d'après Smith, sont à la fois négligents et serviles. Leur servilité leur fait pardonner leur négligence. Soumis à Topinion seule, ils seraient à la fois actifs et indépendants.»

Les universités allemandes, que rien ne rattache aa pouvoir central et dont la constitution est purement municipale, ne reconnaissent d'autre mobile que l'émnlation et la conscience du devoir. Les étudiants les plus distingués, à peine docteurs, sont admis, avec l'agrément des Facultés, à donner des leçons publiques avec le titre de Privat-Docenten ou Doctores legentes. Les leçons de ces professeurs dépourvus de traitements fixes sont rétribuées par les étudiants, dont le concours plus ou moins nombreux est un indice certain du mérite de l'enseignement. Telle est Tépreuve qu^il faut subir pour arriver successivement au grade de professeur extraordinaire, et puis à celui de professeur ordinaire, épreuve bien autrement sûre que celle de nos concours.

Les professeurs, une fois nommés, sont inamoTibles

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et ne peuvent être révoquée que pai* une sentence du tribunal civil ; du relste, iln vivent entre eux Bur le pied d'égalité. On tie connaît dans les gymnases allemands ni proviseurs, tii censeurs^ ni économes} tous les mat-^ très professent, le recteur lui-même, qui n'est mie le premier parmi fies collègues ; ils jouissent tous, le recteur surtout, d'une haute considération, et Occupent un rang éminent dans la cité.

Cestà ce système d'enseignement que la savante Allemagne doit ses immenses progrès littéraires et scientifiques; et que n'aurait-on pas à en espérer en France, où le sentiment de l'honneur est si vif et si délicat I

Ce n est pas qu'à nos yeux les législations d'otitre- Rhin, qui placent en dehors du pouvoir central tout le système universitaire, puissent entièrement convenir à la France ; ce qui a été sanctionhé ailleurs par le temps ne peut s'improviser parmi nous. Ni l'industrie particulière ni le zèle des corps etiseignants ne sauraient en l'état suppléer l'action gouvernementale. Il faut donc, sous peine de risquer tout nôtre avenir intellectuel, conserver un système d'éducation nationale, mais à deux conditions : l'abrogation du monopole, l'organisation libérale des écoles de l'Etat.

Il y avait sous ce dernier point de vue, dans le rapport de M. Simon, des tendances et des dispositions qu'on regrette de ne plus retrouver dans le nouveau projet de loi. « L'Université, disait l'honorable rapporteur^ ;ie repose que sur un décret impérial et sur une série d'arrêtés et de règlements que chaque ministre s'attribue le droitde modifier à sa guise. Il est impos^

sible de laisser plus longtemps soumise à l'arbitraire ministériel cette partie si importante de l'éducation nationale. Si le ministre de l'instruction publique dirigeait à son gré l'Université , si elle devait par conséquent subir toutes les alternatives de la politique, comment servirait-elle aux études de règle et de modèle? »

Partant de ces principes, la commission proposait de consacrer par la loi l'inamovibilité des professeurs des Facultés, et de soumettre la révocation des professeurs des collèges à des conditions qui missent à l'abri de l'arbitraire et du caprice des positionsacquises quelquefois à force de travaux et de sacrifices.

a Nous n'aurions fait que bien peu, ajoutait le rapporteur, si nous nous étions bornés k garantir aux professeurs des collèges leur position , c'est-à-dire, pour la plupart d'entre eux, leur misère. Nous avons voulu que l'avancement même eût lieu selon des formes protectrices. Nulle part l'arbitraire n'est plus odieux que dans l'Université, où il est facile de constater, pour ainsi dire, à chaque heure, le mérite et le talent. Nous savons qù^ le ministre doit rester libre, puisqu'il est responsable; mais nous savons aussi qu'il est entouré de sollicitations, et qu'il est nécessairement étranger, par la nature même des choses, au personnel de son département. Qu'en résul te- t-il aujourd'hui? Que le personnel de l'Université est gouverné par les bureaux^ cest-à-dire par un pouvoir occulte, irres^ ponsable, incompétent. C'est à ces conseillers ^rets que nous substituons les conseillers naturels, légitimes , avouables du ministre. Nous proposons que la

première section du conseil soit consultée sur toutes les nominations qui n'ont lieu ni par élection ni par concours. Le présentation sera faite en commun par les membres de la première section du conseil et les inspecteurs généraux réunis. Les membres du conseil, Messieurs, vous le savez, seront toujours les représentants les plus éminents de chaque branche d'étude ; tous les membres de l'Université, à quelque science ^llë appartiennent; trouveront là lesjug'es les plus compétents. Les inspecteurs généraux, sans cesse en rapport avec l'Université tout entière, éclairés d'ailleurs par les notes des recteurs qui devront toujours être consultées, apporteront dans cette. présentation leur connaissance actuelle, approfondie du personnel. Ainsi l'Université sera vraiment une carrière. On n'y avancera plus par la faveur, par la protection, mais par le mérite et par le travail. »

A ces considérations dont la justesse est frappante, le rapporteur en ajoutait d'autres sur l'avancement hiérarchique, sur les traitements, sur l'attribution de certaines fonctions aux agrégés, sur les moyens d'améliorer la condition des maîtres d'études.

On ne trouve ni dans l'exposé des motifs de M. de Falloux, ni dans le rapport de M. Beugnot, la moindre trace de ces sollicitudes universitaires. Ce silence est significatif. Il trahit de la part des hommes politiques qui ont élaboré ensemble le nouveau projet un intérêt médiocre pour cette Université dont lun d'eux, H. Thiers, faisait en 4 844 un éloge si pompeux, et résumait les mérites en ces termes : « Comme corps enseignant, elle élève le niveau des études; elle donne

en outre Texemple d'une discipliné ferme^ sétëre el franche, utile à la moralité des enfants ; comme corpé gouvernant renseignement, die est nécessaire poor ramener aux règles de la loi tous les établissementé existants, plus nécessaire depuis que la liberté doit en augmenter le nombre, en augmenter rindépendance»)»

D'où vient le refroidissement du 2èle universitaire dô M.Thiers ? la révolution de Février Taurâit^elle éclairé? aurait-il reconnu dans lesprofessfeursdes collèges quelques traces de ce socialisme qui a fait taht de ravages parmi les instituteurs primaires, et dont l'Assettiblée législative ë'eï^t crue obligée de faire justice en brisant leur inamovibilité et en les livrant d'urgence à l'arbitraire des préfets?

S*il en est ainsi, nous prenons acte dô la reconnaissance tardive dé nos légitimes griefs, mais nous ajoutons que c'est dépasser le but que de méconnaître les droits du persontiel enseignant aux garàlltiêls qui protègent la plupart des fonctionnaires. Libre à ceux cjili se flattent de tuer l'Univensité par la côncurretice des écoles libres de professer ce dédain pour son organisation. Nous n'avons jamais pour notre part, toi conçu cet espoir, ni épt*ouvê ce désir. Nbtis ti'aVotis jaWais vu dans la liberté d'enseignement qù'ufi moyen d'améliorer, par là concurrence, l'édubâliott nationale*. Dés écoles enlretenties et dotées aux frais dé l'Etat nous paraissent plus que jamais une ûécessité sociale. « Je crains, a dit avec vérité M. de Montalembert, non que

1 De l'AdtnihUtraïiôn de la Érànce, t. II, p. 27ft. — téttre sur lé rapport de H. Thiets (1844).

la liberté manque aux catholiques , mais que les catholiques ne manquent à la liberté. » Il ne suffit pas de décréter la liberté de renseignement, il faut savoir la mettre en pratique. Ni les familles, ni les communes, ni le clergé ne sauraient, soit ensemble, soit séparément, suffire à cette grande tâche. « On ne peut se dissimuler le triste état des collèges communaux, misérables écoles, dit M. Cousin, où Von apprend assez de jpree et de latin pour êe dégoûter des professions de la vie commune f et poë Oêsez pour se préparfsr aux professions libérales : les établissements religieux, les institutions privées ne sont eux-mêmes ni assez nombreuxy ni assez forts, ni assez disciplinés pour acquitter la grande dette de Téducàtion publique. Les plus renommés parmi eux languissent et dégénèrent. Les grands et petits séminaires pouvaient seuls soutenir, au point de vue des éludes, la concurrence des lycées. Nos mœurs^ il faut bien le reconnaître, ne sont pas à la hauteur des exigences de la liberté. Un bon système d'inlititutidns tiommunales et départemeiitales» d'associations religiettses et enseignantes^ pourra, il faut Tespérer» créer des ressources matérielles et morales pour les communes régénérées^ pour le clergé affranchi du joug de fer qui pèse sur lui. Mais ces grandes transformationis ne s improvisent pas. Lé maintien des écoles de TEtat est donc nécessaire sous tous les rapports ; et c'est Un devoir strict d'assurer au personnel enseignant le degré d'iudépendance compatible avec la responsabilité ministérielle et lunité gouvernementale.

Résumons : le programme de décentralisationinauguré par l'institution des conseils académiques est bon

en ce qu'il crée dans chaque département un centre intellectuel mais il est insuffisant en ce qu'il néglige une base importante de la question universitaire» Tindépendance du professorat.

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