LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ — JUSTICE
Mo7't aux Voleurs!
« Tout individu pris en flagrant délit de vol sera immédiatement fusillé. >
m LA COMMUNE
— Vous demandez, citoyen?
Un garde national les interpellait d un ton bref. Un officier se détachait d'un groupe. Ils durent s'expliquer. « Le citoyen Fernol?. . . C'est par là! » L'officier montrait un grand escalier : « Pour le Comité central, laissez passer! »
Ils enjambèrent des corps de dormeurs. Une odeur humaine les prenait à la gorge, mêlée à des relents de tabac^ de charcuterie et de vin. Ils surmontèrent leur répugnance : après tout, boire, manger, dormir, ces pauvres gens ne faisaient qu'obéir à la nécessité commune. Thédenat dit, à mi-voix : « Ce n'est pas la faute du cervelas s'il ne sent pas aussi bon que la truffe ! » Ils traversèrent une immense pièce où l'on banquetait en désordre; des gardes chantonnaient, une cantinière ivre tenait étroitement deux hommes, ses bras noués à leur cou; les têtes crépues dodelinaient sur sa gorge. Ils errèrent dans d'autres salles; sur les tables, les banquettes, des employés sommeillaient, écrivaient, jouaient. Personne ne s'inquiéta d'eux.
Ils allaient pousser une porte à panneaux dorés; un homme en blouse, qui montait la garde, les arrêta : <r Ici, c'est le Comité central! » Poucet commençait à demander Fernol quand toute grande la porte s'ouvrit. Un bruit de discussions violentes s'échappa, en bouffée. Ils eurent le temps d'apercevoir un vaste salon jaune, et dans le halo des lampes, la fumée épaisse, des uniformes autour d'une table ovale, figures tiévreuses, bras gesticulants, d'autres pendants, corps enfoncés dans des fauteuils.
La porte s'était refermée; deux personnages passaient devant eux, un insigne rouge à la boutonnière.
— Fernol! s'écria Thédenat.
Le charpentier, cravate dénouée — il avait toujours son flottard de velours bleu — les reconnut sans aménité, flairant des reproches, le regard armé d'un : « Qu'est-ce qu'ils nous veulent encore! » Aux premiers
mots de Poncet, il tonitrua, ses yeux roulèrent dans sa face barbue : — « Les mairies? eh! bien quoi, étaient-elles la propriété de Paris, oui ou non? On les avait, on les gardait! Ça n'incommoderait personne pour voter demain, n'est-ce pas? Les bons viendraient, et les autres, on s'en passerait. »
Il se frappa le coffre :
— Si Paris est juste, il nommera les purs!... » L'autre membre du Comité souligna :
— Ceux qui, la besogne accomplie, n'ont pas cru devoir inscrire leurs noms sur les listes, et s'en remettent à la sagacité et à la reconnaissance de leurs concitoyens !
— Excusez-nous, dit Fernol, d'importants travaux nous réclament.
— Un mot, pria Thédenat. Laissez-moi vous rappeler votre promesse : Ghanzy !
Il s'était à plusieurs reprises entremis pour obtenir la mise en liberté du général. Fernol eut un geste magnanime :
— Soyez satisfaits! Le Comité a décidé à l'unanimité de signer son élargissement. Tout à l'heure il va comparaître avec son collègue Langourian. Nous ne leur demandons que de ne pas porter les armes contre leurs frères. Babick et le général Cremer sont en train de faire lever Técrou. Telle est la générosité du peuple.
Et d'un salut olympien, il les quitta, d'autant plus qu'il apercevait Jacquenne, en qui il détestait déjà un des élus de demain.
— Belle générosité, fit Poncet à l'oreille de Thédenat. Ils n'ont lâché leur proie que le compromis signé avec les maires, — quand ils n'avaient plus besoin de garanties !
Jacquenne d'un pas rapide les abordait, leur tendait sa main sèche :
— Qu'est-ce que vous faites là ! A quoi puis-je vous être bon?
Uk LA COMMUNE
II se sentait bientôt le maître.
— Ouf! fit-il. Il est temps que ces bavards nous cèdent la place ! Quelle pitié ! depuis le 22 les élections devraient être faites, Paris installé dans son Palais, en communion avec la France débarrassée des trembleurs, à présent enragés, de Versailles 1 Si l'on avait marché sur eux le premier jour, on les aurait tous raflés, sans même tirer un coup de fusil. Bonsoir l'Assemblée antinationale î... L'éteignoir sur Thiersf Toutes les villes auraient proclamé la Commune. Voyez Lyon... Ahl l'audace!... Personne n'ose. Tenez, l'Internationale, elle a mis cinq jours à se décider avaat d'appuyer le Comité.
Il haussa les épaules :
— J'ai lu votre affiche de l'autre jour, Poncet! Se rallier aux maires... Vous plaisantiez?... Sérieusement, un homme de votre intelligence a-t-il pu croire que maires et députés faisaient autre chose que le jeu de l'Assemblée? La preuve, c'est la fureur qu'ils ont eue cet après-midi au Conseil des ministres, — oh, je suis bien renseigné! — en apprenant que Saisset a planté là le bataclan : Grand-Hôtel et gare Saint-Lazare, licencié les trois pelés et le tondu qui lui restaient... Eux qui n'ont jamais voulu occuper Passy et Levallois, malgré les supplications de l'amiral. Comme si, dans ces conditions, il pouvait leur servir à quelque chose, avec ses communications coupées à Batignolles, isolé, noyé dans Paris... Mais non, ils auraient voulu qu'il tînt, tout seul, pendant quinze jours! Il leur faut cela pour refaire leurs soldats. Thiers l'a dit aujourd'hui à Tirard... Parfaitement! et devant témoins : « Signez le compromis, si vous le voulez! Il faut empêcher l'effusion du sang pendant quelques jours... » Autrement dit : que Paris patiente, pour que je le saigne à mon heure!... Et il l'a dit à bien d'autres : « Je ferai un exemple terrible!... » Ah! Ah! La proposition de Louis lUanc, le bon billet qu'ont les maires!... Ils vont voir comme l'Assemblée va protester leurs signatures...
leur dire : « La farce est jouée, allez vous-en ! »... C'est tout le merci qu'ils en tireront...
Frappe's par la conviction de Jacquenne, émus par leurs propres craintes, l'historien et le chimiste contemplaient cette face empreinte d'une volonté farouche, ces yeux durs. Jacquenne reprit :
— Croyez-moi, Thédenat, vous qui écrivez l'histoire, et qui vous vous refusez à la bien lire f Les modérés croient servir le progrès, ils le retardent. C'est une loi fatale : l'humanité n'avance que par bonds, dans des secousses sanglantes. Une de ces heures-là sonne. Voilà vingt ans que je la guette, qu'une foule déshéritée l'attend. Rien ne sert plus de discuter ou de gémir. 11 faut agir î
Sous réblouissant soleil qui enveloppait Paris d'une caresse chaude, les bataillons convergeaient vers l'Hôtel de Ville. Les nuages de neige couraient très haut, dans l'azur, la lumière dorée. Les toits et les vitres étincelaient; une coulée d'argent frissonnait sur le miroir bleu de la Seine, la lente nappe glissant à travers les façades des palais, les quais égayés d'une verdure pâle.
Une foule paisible envahissait les rues, couvrait les chaussées, les trottoirs, les places de son ondulation immense, où les robes claires des femmes semaient des fleurs écloses du matin, parmi la presse des badauds et le déploiement des bataillons en armes. A tous les visages se peignaient l'allégresse d'un grand jour, cette douceur d'errer libres, sans souci, dans l'allégement des menaces d'hier, dans la concorde d'aujourd'hui, une curiosité du spectacle, l'enivrant plaisir de ce printemps brusque, qui montait à toutes les têtes et riait à tous les yeux. Cette Commune qu'on proclamait, du coup se parait d'un merveilleux prestige ; c'était la fin des mauvais jours, de l'hiver glacial et sanglant, l'ouverture lumineuse d'une ère.
Les trois Simon marchaient côte à côte, dans le piétinement de leur bataillon, à eux seuls faisant presque un rang, que complétait ïhérould. On s'arrêtait, on repartait, colonne disparate aux blouses noires et aux vareuses brunes, toute hérissée de baïonnettes. Mais sous la diversité de l'habit, une vibrante unité des
cœurs, le même élan aux figures blêmes, hâlées, barbues. De très vieux à côté de très jeunes. Tout élément bourgeois presque disparu, — Martial et Delourmel euxmêmes manquaient, — le peuple seul se montrait. Les compagnies éclaircies, resserrées, avançaient d'un pas énergique, dont l'alignement, le rythme, disaient la fusion d'hommes de même race, liés par les mêmes intérêts, allant au même but. Force qui sommeillait, stérilC;, et qui venait de prendre conscience d'ellemême, heureuse d'éclore enfin.
Le vieux Simon et Louis marchaient silencieux, souriants aux cocasseries de Thérould et d'Anatole. L'ivresse grave que le vieux avait éprouvée place de la Bastille, — un mois de cela î et le monde avait changé de face, — quand le bataillon se rendait à la colonne de Juillet, en mémoire de ceux qui avaient versé leur sang pour la Répubhque, le même étourdissement le grisait, d'une satisfaction et d'un orgueil sans mélange.
Alerte, il allongeait sa jambe blessée, lourde d'habitude; jamais elle n'avait été si légère. Il ne regrettait plus d'avoir payé de sapeau, il en éprouvait presque une vanité, qui lui était douce. Il donna une pensée à son frère disparu, ce Louis, parrain de son premier fils, le compagnon et le maître de sa jeunesse, le père de Rose. Pauvre Jean-Louis f Quïl eût été heureux devoir triompher enfin la cause qui, à ses yeux, incarnait le bonheur des humbles, inaugurerait un règne de justice. Gomme il rayonnait, cet après-midi d'avril 48, lorsqu'un peu de soleil, sous le ciel doux et couvert, était venu éclairer la fête de la Fraternité, les Champs- Elysées noirs de monde jusqu'à l'estrade dressée à TArc de Triomphe, trois cent mille hommes aux mains unies!... Des guirlandes de fleurs masquaient la gueule des canons; des branches delilas et d'aubépine embaumaient, piquées aux fusils... Deux mois après, les ateliers nationaux fermés, canons et fusils crachaient la (mort sur le peuple jeté à la rue, écrasaient linsurrec*» Uon de la faim.
« Du pain ou du plomb f » Simon entendait encore le cri douloureux et terrible, voyait tomber à son côté son frère Louis^ traversé d'une balle. En voulant charger le corps sur ses épaules, lui-même atteint s'était affaissé. Des camarades les avaient emportés. Pendant des mois, Louis était resté entre la vie et la mort, ne se remettant que pour traîner, dans un travail intermittent, une existence de souffrances et de regret. C'en était bien fini, des beaux espoirsl... La République, saignée en Juin, avait achevé d'agoniser au guet-apens du Deux-décembre... 11 n'entrerait point dans la terre promise ! Rose était l'enfant de ces années mornes. Six mois après sa naissance, la mère mourait, puis Louis...
Heureux du moins les fils, qui voyaient ce que n'avaient pu voir leurs pères. Rose récoltait, en ses frais dix-huit ans, la moisson laborieuse, semée autrefois. Simon releva sa face camuse, et triomphant contempla son aîné; il jouissait à l'admirer si beau, si fort. Il sourit à la gaieté d'Anatole ; tous deux doublaient de leur jeune enthousiasme sa vieillesse robuste; ils étaient la chair de sa chair, seraient plus instruits, plus heureux, meilleurs que lui, — de vrais hommes. Son rêve réalisé se prolongeait en eux, il exultait dans cette minute heureuse : la revanche du passé, la promesse de l'avenir. D'Anatole ses yeux revinrent à Louis, remarquèrent son air de bonheur absorbé... Simon, ému, pensa aux cheveux gris, au beau visage fatigué i de Thérèse... Clairvoyante, la mère! Eh oui, c'était de | songer à Rose qui mettait aux traits du gars cette | clarté... Le printemps et l'amour! Et Simon se dit : « C'est comme cela, c'est bien. »
Louis, le fusil sur l'épaule, se laissait emporter à la cadence du pas; devant lui se ployait la taille élancée de Rose, resplendissaient les yeux noirs et tendres. Le fantôme clair dansait dans la splendeur du jour, sur le fourmillement de cette multitude joyeuse, à travers le flot ardent de ses idées. 11 l'associait à la beauté de
cet instant, où s'épanouissaient, en un e'clat d'aube, les anne'es de vicissitudes, soutiertes ensemble, et ces derniers mois où après tant d'autres ils avaient plus cruellement pâti de la faim, du froid, et ces semaines, closes d'hier, trépidantes d'espérances et de doutes. C'était au retour de la nuit passée à attendre l'entrée des Prussiens qu'ils s'étaient avoué leur affection, ce secret qu'ils étaient les seuls à ne point savoir et qui parlait sur leurs visages. Depuis quelque temps, ils s'étaient éveillés à la souffrance et au ravissement de l'amour.
Eux, qui jusque-là n'avaient cru avoir qu'une amitié de frère et de sœur, se découvraient comme une autre âme, s'apercevaient mieux, plus différents et plus proches. Une bouderie de Rose, dont le caractère mobile, à la fois violent et doux, ne le troublait pas naguère, maintenant le rendait malheureux. Elle, à son tour, interprétait mal un silence, un mot taquin; et l'apaisement de ces brouilles juvéniles leur laissait comme une surprise, une langueur inéprouvée...
En revenant des remparts, brisé de fatigue, ce matinlà, il l'avait trouvée si changée, demeurée debout, que devant ces yeux meurtris, ces joues creusées d'anxiété, il avait compris. Leurs mains s'étaient nerveusement étreintes, leurs regards s'étaient donnés. Dès lors, il avait vécu dans un enchantement, illuminant tout du reflet de son espoir, accompli aujourd'hui. Dans l'avènement de la Commune, il saluait tout ensemble la religion de sa jeunesse — le culte du père! — et son propre bonheur, soudain fleuri. Demain, ce serait le travail repris, la vie assurée, bientôt leur mariage possible... 11 marchait dans le plénitude de sa joie, tout lui semblait possible, dû : l'essor de son amour, la victoire de ses idées...
Plus imaginatif que le père, ayant moins souffert que lui de la rigueur des hommes et des choses, il n'entrevoyait pas autant les diflicultés et les obstacles, et là où le vieux Simon, assagi, se cantonnait dans \ quelques applications immédiates, content du plus
léger progrès, Louis, nourri de lectures, se satisfaisait volontiers avec des systèmes, e'chafaudant, dans le songe, la cité future. Future? Non, présente... Sur les ruines de la dure société passée, écroulée toute seule^ la nouvelle allait s'édifier vite, au coup d'épaule de toutes les bonnes volontés, dresser ses frontons blancs vers le ciel, dans le souffle de ce radieux printemps.
— En place, repos ! dit Anatole à Thérould. V'ià Louchard qui lève son sabre. Malheur! pourvu qu'il ne l'avale pas ! . . .
Les rangs stagnèrent. Les baïonnettes au loin s'épaississaient. Le long de la colonne immobile, le flux humain coulait en vagues denses, charriait l'insouciance et la gaieté des badauds. Tout s'amassait vers la place de Grève, l'Hôtel de Ville pavoisé, dont au bout de l'avenue on apercevait un des hauts pavillons d'angle, le noble protil séculaire
Anatole ne se sentait pas d'aise, grandi de cent coudées par l'orgueil de figurer dans le rang, la joie de porter son chassepot, acheté 10 francs à un lignard, le lendemain du 18 mars. On trouvait à acheter de tout, ce jour-là. Même des boutons de la capote à Lecomte, à 50 centimes, et des balles souillées de sang et de plâtre, détachées du mur; mais une marchandise pareille, non, par exemple ! ça puait aux doigts 1 . . . Louchard, vu la taille du gamin, — une asperge! presque aussi grand que Thérould; — l'avait autorisé à emboîter le pas aux anciens. « Faveur dont, avait-il déclaré emphatiquement, le loyalisme des Simon était digne. » Pour Anatole, une révolution était un jeu. La rue était son chez lui; il observait tout, s'amusait de rien. Son nez rétro Rssé flairait le vent, ses yeux gris pétillaient de malice. Personne comme lui pour débrouiller de l'ouvrage; bon à tout faire, leste atout dire, de riposte et d'attaque.
— Vous me protégerez, m'sicuTbérould, pas? J'ai de l'ambition
Le bohème élargit ses bras maigres, dit en blague :
— Choisis ta place, pendant qu'il y en a encore !
Il affectait une majesté. En fait, il était implanté depuis quelques jours à la préfecture de police, où Raoul Rigault, en honneur d'innombrables chopes vidées dans les brasseries du quartier Latin, l'avait fait entrer. Mais Thérould^ malgré sa dignité récente, avait tenu à reprendre, pour cette occasion, sa place auprès des camarades. Comme la colonne se remettait en marche, il hurla :
— Vive la sociale !
A l'angle de l'avenue Victoria, juchés sur une des barricades qui en défendaient l'accès, Poncet et Martial, sur la pointe des pieds, tendaient le cou pour mieux voir. Serrés à étouffer, ils apercevaient, entre des têtes au-dessous d'eux, l'immense bouillonnement des curieux, des milliers et des milliers d'êtres entassés parmi la foule des baïonnettes, hérissant leurs champs d'acier autour d'une lointaine estrade rouge à crépines d'or. Elle étalait devant le palais, au centre de la façade, sa plate-forme garnie de fauteuils cramoisis et décorée d'un buste de la République au bonnet phrygien, qui émergeait de drapeaux rouges. D'autres faisceaux fleurissaient de leurs éventails pourpres les reliefs du monument, dont une haute draperie écarlate cachait la statue du porche, le Henri IV équestre. Au milieu de la place agitée comme la mer, où les rues noires déversaient leurs fleuves, l'énorme édifice paraissait vivant dans la clarté, avec ses grappes de visages aux fenêtres, ses toits grouillants de silhouettes, ses statues et ses niches où des enfants s'accrochaient. On s'entendait à peine dans l'assourdissante rumeur, que sans cesse dominaient le battement des tambours, les clairons en fanfare.
A quatre heures, tous les bataillons étaient là, massés autour de l'estrade, échelonnés dans les rues, où, à perte de vue, les armes scintillaient. La batterie des salves allongeait ses gueules muettes sur le quai. Sou-
ISa LA COMMUNE
dain, un roulement prolongé retentit. En fracas de foudre les canons tonnèrent. La Marseillaise s'envolait à pleins cuivres, reprise par d'innombrables voix. Et vers l'estrade où apparaissaient avec les nouveaux élus les membres du Comité central^ pâles, leurs uniformes sombres ceints de l'écharpe rouge, une acclamation frénétique montait, saluait d'une tempête de vivats sans fin et de bravos ces maîtres obscurs, qui avaient incarné l'âme populaire de Paris. Ils étaient le vivant symbole de la ville, tenaient dans leurs mains son pouvoir reconquis^ et, selon leur promesse, l'allaient loyalement transmettre à ceux que deux cent vingtneuf mille suffrages venaient de désigner, pour ce lourd honneur. Les tambours battaient aux champs, les képis se levaient au bout des baïonnettes. Martial se souvint du jour d'octobre où déjà ce cri : « Vive la Commune 1 » avait rempli ses oreilles, à cette place même; ce n'était alors qu'un sourd grondement d'orage, à présent la clameur d'ouragan s'enflait, jaillie de toutes les bouches, et avec cet autre cri : « Vive la République! » souveraine s'élançait en tumulte dans le ciel de printemps, vers le soleil.
Poucet, ému, pris au courant magnétique de la foule dit à son fils :
— C'est grand tout de même... Ah! regarde. Celui qui est au milieu se lève.
Svelte, le beau brun parlait. Mais, à cette distance, rien de la voix méridionale d'Assi ne se percevait, seulement les gestes, dans la grande vocifération confuse. Un autre se dressait à son tour^ grand, blême, que Poucet reconnut : Ranvier. Il proclamait la liste des élus, coupée de refrains de Marseillaise et de vivats. La momenclature s'égrenait, attestant, dans le hourvari triomphal, la volonté des arrondissements, manifestée l'avantveille avec tant de calme, dans ce libre dimanche apportant aux mairies, de l'aube au soir, le choix des votes. Un enthousiasme contagieux répandait de proche en proche ces noms à beaucoup inconnus, à tous annon-
dateurs d'espoir. Autour de l'estrade les cris redoublaient, couvrant toute voix. A peine si, dans une éclaircie, on put entendre, lancés du haut de l'estrade^ ces mots :
— Au nom du peuple, la Commune est proclamée.
La phrase magique courut, de nouveau les canons tonnaient à coups pre'cipités^ les musiques e'clataient. Un seul, un gigantesque transport souleva tous les cœurs, dans l'unique, le formidable cri : « Vive la Commune!... »Poncet et Martial le poussèrent comme les autres, saisis, secoue's jusqu'aux moelles. Les mouchoirs agite'S;, les drapeaux au vent, les éclairs des baïonnettes mouvantes n'étaient qti un même frémissemer t.
A cette minute, Poncet sentit moins l'inquiétude qui l'avait poigne ces derniers jours. Des illusions le bercèrent; la menace de Versailles lui parut vaine, abstraction sanglante effacée dans l'ombre, reculant devant la réalité de cet instant magnifique, dont la splendeur aveuglait. Emporté par l'ivresse de la foule, il participait à cette foi ardente d'un peuple, à cette communion des espérances. Son trouble était si fort qu'il n'avait jamais éprouvé le pareil. Commotion qui ébranlait en lui, autour de lui, et jusqu'au vif, l'àme et la chair, mettait des larmes et des rires sur des faces ridées et sur de jeunes figures.
Non, même en 48, à l'envahissement des Tuileries, il n'avait pas touché ce fonds brûlant du sentiment collectif; son culte libertaire avait l'exclusivisme sec, égoïste, de la jeunesse. Aujourd'hui, vieilli, dévoué à tous, il se disait, bouleversé, les yeux levés vers la grande horloge de l'Hôtel de Ville : « L'heure que marque ce cadran est peut-être une des plus émouvantes de l'histoire; jamais il n'en était sonné de telle depuis la grande fête de la Fédération de 90. Alors c'étaient les provinces réunies au Champ de Mars; leurs cœurs battaient dans celui de Paris, consacraient, sur Tautel de la patrie, l'unité de la France. Aujour-
d'hui, c'est Paris affranchi, le Paris de la Révolution, celui qui secoue sur le monde son flambeau, c'est Paris fondu en un seul élan, jetant aux veines des provinces le sang vivifiant, le feu des neuves, des éternelles idées... »
Ce conseil communal, droit que Paris venait de reconquérir, et que lui déniait injustement Versailles après avoir prêté la main au compromis des maires, comment en contester le légitime principe? Déchue de son rang de capitale administrative, la grande ville désormais eût donc dû en être réduite à n'être plus qu'une préfecture quelconque, soumise au bon plaisir du maître, ouverte à tous les mauvais plaisirs de l'Europe? Une vieille phrase de Tocqueville lui revint en mémoire : « C'est dans la Commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science; elles la mettent à la portée du peuple; elle lui en font goûter l'usage paisible et l'habituent à s'en servir. Sans institutions communales, une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n'a pas l'esprit de la liberté. Des passions passagères, des intérêts d'un moment, le hasard des circonstances peuvent lui donner les formes extérieures de l'indépendance, mais le despotisme refoulé reparaît toujours à la surface. » C'était l'évidence même.
Devant le fait accompli, Versailles réfléchirait, céderait. Picard, chargé de la rédaction de la loi, se souviendrait de ses déclarations, du jour récent où il réclamait la constitution de « municipalités indépendantes ». Sans nul doute, il sanctionnerait en avril ce qu'il signait en février f On pourrait alors, comme le disait Charles Longuet, le délégué au Journal officiel, traiter avec l'Assemblée. Lyon, Marseille, dix grandes villes bientôt peut-être pèseraient dans la balance. C'était la République imposée, fondée, Versailles consentant à établir la loi électorale de telle sorte que dorénavant la représentation des villes ne fût plus absorbée dans
celle des campagnes. Ainsi serait refondne runitc de la nation^ l'équilibre social re'tabli.
Poncet n'allait pas plus loin, écartait cette utopie de la fédération libre des communes, où il ne voyait pour l'instant qu'anarchie. Tandis que gardant l'ossature actuelle, mais respirant à l'aise par les mille haleines des petites et des grandes communes égalisées, la France, la République allaient aussitôt pouvoir se remettre à l'œuvre, cicatriser les blessures . On pourrait payer, renvoyer l'Allemand, songer enfin à rallumer le flambeau éteint depuis la Révolution, à porter le jour, la vie au fond des gouftres d'ombre et de misère, s'occuper du peuple, lui faire sa part d'intelligence, de bonheur, reprendre ensemble la marche en avant, lente et sûre, vers le progrès, la justice.
Transporté par la religion de sa vie, la chimère d'un meilleur avenir, il se demanda : « Pourquoi pas? qui sait ce qui va sortir de ce creuset de passions, où la flamme généreuse peut dévorer, purifier les scories? Qui sait si à ce souffle embrasé qui court en avant du soleil de demain, les arriérés, les immobiles, les rétrogrades, tout le poids mort du passé ne va pas s'éveiller, frémir d'un bon mouvement? Ou tout au moins... » Poncet conclut : « Ils n'oseront!... »
Martial, lui, ne philosophait guère, sentait seulement la beauté communicative des choses, ce décor pompeux sous l'azur, la joie de lumière qui baignait la foule en délire. Suivi de cavaliers au feutre à plumes de coq et à veste soutachée, un général italien, dont le manteau rouge et or flottait sur la croupe d'un alezan, caracolait devant l'estrade, au bruit d'acclamations. On le prenait pour Garibaldi.
Des intensités d'expressions frappaient le sculpteur, imprimaient, dans son regard d'artiste, d'inoubliables lignes. Une vieille, les mains croisées, ouvrait des yeux de croyance naïve, si éperdus que, touchante, elle semblait voir le paradis. Bancroche, un pauvre loqueteux, ricanait d'extase : il ne sentait plus son infirmité, se
voyait riche et puissant, droit du coup. Un ouvrier aux mains durcies, renfrogné dans sa barbe épaisse, regardait d'un air de sombre revanche un gandin qui devant lui tenait la taille d'une fille rousse au chapeau de fleurs. Elle riait d'un hoquet spasmodique, aigu. Les traits de l'ouvrier disaient la misère humiliée, une revendication farouche. Son cri de : « Vive la Commune ! » rauque, exhalait une douleur et une menace. Un autre à épaules de portefaix, à front bonasse, beuglait de toute sa force, les yeux injectés, comme un taureau...
Les mille âmes des longues souffrances, des privations envieuses, des rancunes tenaces, des haines impulsives ou réfléchies, les instincts de jouissance et de brutalité contrastaient, dans l'infinie complexité des attitudes, avec la niaiserie satisfaite de quelques-uns, le dédain aristocratique de quelques autres, la foi ardente de beaucoup. Martial ne notait ces nuances qu'en éclair, aussitôt anéanties dans la vibration générale, les ondes de ce peuple aux milliers et aux milliers de faces crédules, transfigurées, aux milliers et aux milliers de cœurs tendus dans une fraternité confiante, tournés vers les maîtres nouveaux, les messies, les sauveurs...
Mais des commandements s'élevaient. On vit osciller les masses profondes, une ondulation courir sur les champs de baïonnettes. Une bousculade refluait vers les rues, repoussait les vagues de spectateurs. Au pied de l'estrade où se disloquaient les porte-étendards et les états-majors, apparurent les canons rangés en batterie, les plaques des mitrailleuses. Brunel ordonnait le défilé. Devant les membres du Comité central et de la Commune, les bataillons un par un défilèrent. Interminablement au milieu des acclamations, le flot serré ruisselait. Les figures barbues se haussaient, curieuses, vers l'estrade; on élevait au passage les fusils ornés de banderoles, d'autres, au luisant nu, sinistre : la paix ou kl guerre I Les officiers saluaient du sabre, et
chaque fois les drapeaux rouges ou tricolores, tous cravatés de rouge, s'abaissaient, solennels.
Quand vint le tour des Simon, le soir commençait à tomber. Dans la douceur du crépuscule, le cordonnier et ses fils marchaient joyeux, riant comme des enfants aux facéties de Thérould. On interpellait les curieux ; les propos plaisants s'échangeaient, des rangs pressant le pas à la haie du pubhc piétinant. Une bonne humeur ragaillardissait chacun.
— Les v'ià f dit Anatole, quand on déboucha sur la ligne du défilé.
Les bustes se redressèrent. Le rang s'aligna de luimême, Simon contemplait de tout son être ces hommes debout sur l'estrade rouge, ceux d'hier, ceux de demain, reconnaissant à tous de ce qu'ils avaient fait, de ce qu'ils allaient faire... Pour eux, pour la cause qu'ils représentaient, il était prêt à donner sa vie, s'il le fallait. Mais ses idées n'étaient point tristes, ouvraient un avenir de concorde et de travail. Un paisible lendemain heureux prolongerait ces heures de lumière. On s'occuperait un peu plus des pauvres gens, il y aurait moins de misère dans le monde...
Quand il passa sous le regard de ces inconnus, dont les uniformes et les vêtements de cérémonie couvraient pour la plupart des hommes de sa classe, des prolétaires comme lui, il eut un éblouissement d'orgueil, associa Jean-Louis à ce triomphe... Il lui cria mentalement : « Tu vois, l'aîné... On a fait du chemin t.. . Le grain lève tout de même... En février de 48, quand nous venions ici avec le peuple, pour confirmer le Gouvernement provisoire et proclamer la République sociale, il n'y avait qu'un des nôtres, Albert, parmi les dirigeants, les Lamartine, Louis Blanc et consorts... Et encore parce que nous avions tant crié qu'on avait rajouté son non!... Aujourd'hui Albert n'est plus là, et Louis Blanc n'y est pas, mais il y a plus de trente ouvriers dans la Commune de Paris . . . Chacun son tour, c'est la loi... »
Louis vivement dévisageait un groupe, d'où un cri faible : « C'est eux! » venait de parvenir jusqu'à lui. Face à l'estrade, parmi les assistants il reconnaissait la mère et Rose. Elles étaient là depuis des heures, attendant que le bataillon passât. Elles faisaient des signes amicaux, Thérèse agitait la main, Rose jetait un petit bouquet de primevères^ cueilli le matin au Luxembourg, dans une pelouse défoncée. Louis eût voulu l'attraper au vol, mais déjà son rang était loin... Il emportait la vision charmante, le geste lancé comme un don, cette fleur qui était Timage de Rose.
Anatole et Simon avaient répondu d'un regard affectueux au bonjour des femmes. Pour le gamin, Rose était la gaie camarade, Thérèse une véritable mère. Pour Simon, la jeune fille évoqua le disparu dont elle avait les yeux noirs, et dans certains de ses mouvements des ressemblances fugitives. Parfois il croyait voir Jean-Louis. La fraîche jeunesse de l'enfant fut le réveil d'autrefois, les matins d'illusions et de combat. Elle s'appuyait tendrement à l'épaule de Thérèse. Celle-ci, Simon voyait, en se retournant, son grave visage, si bon sous les cheveux gris.
Comme elle avait été belle autrefois, comme elle rétait encore, la même à ses yeux! Quel dévouement elle avait montré aux petits, depuis qu'elle était entrée, il y avait quatorze ans, dans la maison vide où Simon, fou de rage et de désespoir, se consumait, inconsolable de n'avoir point tué l'autre, la gueuse, avant qu'elle partît avec son amant... un commisvoyageur dont il n'avait môme jamais su le nom... Ah! sans Thérèse, qu'est-ce qu'il serait devenu, lui et les mioches, et la petiote?. . . Elle avait su se faire aimer par tous, gaie, digne, toujours vaillante, chantante, ménagère accomplie, guérissant d'un bobo et d'une peine, ferme et tendre à la fois, enseignant ce qu'elle savait, la droiture et la simpUcité... Elle avait fait de sa situation fausse le plus beau rôle. Personne dans le quartier qui ne l'aimât ou ne l'estimât. Simon en était fier.
Rompues, mais heureuses, les deux femmes s'en revenaient par le quai. Un reste de clarté descendait sur l'eau moire'e de la Seine, flottait parmi la poussière dans la pe'nombre tiède. Oui, une belle soirée, après un beau jour. « C'est le père qui avait l'air content! » pensait Thérèse, — et Rose : t Comme Louis porte bien l'uniforme... » Elles étaient enrouées d'avoir crié : Vive la Commune ! Mais de ce spectacle grandiose déroulé sous un ciel splendide, de cette allégresse d'un peuple où avec les autres elles avaient fêté la fin de tous les maux, ce qu'elles rapportaient surtout, c'était leur orgueil d'avoir reconnu entre cent le bataillon, vu passer si crânes le père et les gas... Autour d'elles, tranquille, la foule s'écoulait.
Le soir même, venant de la place apaisée à peine, errant dans l'Hôtel de Ville bondé de gardes qui mangent, boivent, parlent haut, et où ils ne traversaient que salles pleines des services du Comité central, une cinquantaine d'élus s'étaient réunis. Ils avaient dû parlementer aux grilles, chercher en vain un lieu de séances propice. Rien de préparé, personne pour les recevoir, les renseigner. Certains, découragés, étaient partis. Les membres du Comité central, introuvables, se désintéressaient, leurs pouvoirs officiels déposés, de l'installation de leurs successeurs.
Treize d'entre eux seulement faisaient partie du nouveau conseil. Déchargés de leur pesante responsabilité, dont la conscience les avait d'abord grandis, mis à hauteur des événements, ils étaient retombés à l'étiage commun, les uns regrettant cette puissance abdiquée si vite, les autres jaloux déjà de la reconquérir, tous prompts à penser : « Nous avons accompli notre devoir. Débrouillez-vous maintenant. . . » et si la Commune marquait quelque indécision, à vouloir en tirer aussitôt profit, un regain d'autorité.
C'est ainsi que, guidés par Arthur Arnould qui, adjoint dès le 4 septembre, se souvenait de l'ancienne
salle du conseil municipal, les membres pre'sents de la Commune en faisaient ouvrir les portes par un serrurier requis d'urgence, et, furieux, péne'traient dans la grande pièce poudreuse, mélancolique avec son amphithe'âtre en gradins où de rares lampes diffusèrent une demi-clarté jaune. Une demi-heure se perdait à attendre^, au milieu des récriminations et des plaintes, ceux des membres du Comité central nommés à la Commune.
On va se décider à ouvrir la séance sans eux. Ils entrent enfin, suivis d'officiers et de gardes armés, qui réclament une immédiate satisfaction aux volontés du peuple. Viard déclare, au nom du Comité, que « celui-ci s'efface, sans se dissoudre, et que seule la Commune demeure désormais responsable de la situation. » On se place enfin, au hasard, au rapprochement des sympathies. La salle se calme, un relatif silence tombe.
Suivant les traditions des assemblées parlementaires, on a reconnu président d'âge le vieux Charles Beslay, à la voix cassée de qui soixante -dix -sept ans et de précédentes législatures donnent un prestige. Il lit le discours qu'il a composé.
Sa figure fine, ses yeux spirituels et bons s'éclairent, au reflet de la conviction profonde qui a dirigé sa vie. Député radical de 1830 et de 48, ingénieur qui toute sa vie a dépensé sa fortune pour le bien des autres, patron philanthrope qui s'associait ses ouvriers, intime ami de Proudhon, le représentant des idées du maître, l'un des fondateurs de l'Internationale, il formule à grands traits le programme qu'il souhaite pour la Commune :
— Depuis cinquante ans les routiniers de la République marquent le pas. Vous, citoyens, vous avez marché. On vous accuse de l'avoir frappée, — soit, mais comme un pieu qu'on enfonce en terre. C'est par la liberté complète de la Commune que la République va s'enraciner chez nous. Elle n'est plus le
soldat, elle est une laborieuse, qui a besoin de liberté pour fe'conder la paix... Paix et travail 1 Voilà notre avenir, voilà la certitude de notre revanche et de notre re'ge'nération sociale. Ainsi comprise, la République peut encore faire de la France le soutien des faibles, la protectrice des travailleurs, l'espérance des opprimés dans le monde et le fondement de la République universelle!...
Les mots sonnaient dans le demi-silence, l'indifTérent respect accordé au vétéran. Il assignait à chaque rouage son œuvre : à la commune tout ce qui est local, aux départements ce qui est régional, au gouvernement ce qui est national. La Commune fondée serait la Commune modèle : qui dit travail dit ordre, économie honnête, contrôle sévère. Le gouvernement ainsi réduit ne pourrait plus être que le mandataire docile du suffrage universel, le gardien de la République. Si l'on ne dépassait pas ces limites, tout le pays applaudirait à cette révolution si grande et si simple...
Les chuchotements, les conversations particulières bourdonnaient autour de la voix pacifique, dictant le conseil du passé à l'avenir... La plupart n'étaient qu'au présent, à l'enivrement du succès; quelques-uns déjà à l'inquiétude du lendemain, tous au tumulte incohérent de leurs ambitions et de leurs idées. Deux ou trois se tenaient comme à l'écart, élus des arrondissements de l'ordre, anciens maires ou adjoints, dont la majorité, répudiant tout accord, avait envoyé, dès le lendemain des votes, son refus ou sa démission; Tirard, Brelay n'attendaient que Tinstant de parler, pour donner la leur. Bien peu ne désespéraient pas de la conciliation; pourtant Méline avait dit le matin à quelques députés. « Je viens de relire le Principe fédératif de Proudhon; ces gens-là ont raison. Restez à Versailles; nous, nous resterons à l'Hôtel de Ville, et nous ferons de grandes choses... »
La voix de Beslay tombait toujours, comme une pluie d'été sur une terre sèche. Elle touchait sans les
pénétrer ces âmes si diverses, dont l'étrange amalgame formait le sol mouvant sur lequel l'espoir de Paris s'appuyait.
Nulles élections faites jamais dans de pires conditions de surprise et de désarroi, aussi bien de la part des quartiers populeux votant au petit bonheur des renommées de combat et des réputations locales, sur des listes improvisées, — que de celle des arrondissements bourgeois, désertés et indécis. Cent quarante-six mille bulletins de moins qu'au plébiscite, qui, après le 31 octobre, avait confirmé le gouvernement de la Défense, marquaient le recul effrayé d'une classe, cédant à Tautre le haut du pavé. Élections légales aux yeux du Paris qui venait de revoter, ne faisait pas la différence. Pourquoi ce qui était valable en novembre ne Teût-il plus été en mars? Et d'ailleurs n'y avait-il point eu accord entre les maires, mandataires du gouvernement, et le Comité? Élections illégales aux yeux de Versailles, où, satisfait d'un peu de temps gagné, l'on désavouait les maires, leur besogne accomplie, on refusait de donner suite à la proposition de Louis Blanc, et de déclarer qu'ils avaient agi « en bons citoyens ». — Scrutin frauduleux, écrivait faussement Thiers aux préfets « sans liberté, et dès lors sans autorité morale > .
Moment tragique. Les deux partis cette fois tranchés; la coupure définitive : un abîme, entre ces deux Assemblées, dont, à tort toutes deux, l'une se dit la France, l'autre Paris.
Là, l'Assemblée de Versailles, divisée entre réactionnaires et républicains, les premiers si nombreux qu'il semblait que tous les monarchistes du pays y fussent, enragés de peur et de rancune, prêts aux pires violences; les seconds irrésolus, opprimés, suspects d'une complicité qu'ils reniaient pourtant, alarmés de voir compromis leur idéal d'une république bourgeoise... Pour trait d'union de ces parlementaires, celui sur qui reposent les différents espoirs^ le sec vieillard laissant
miroiter aux uns l'appeau royal, montrant aux autres, s'ils sont bien sages, la République comme un prix de raison et de bonne conduite, Janus bifrons qui sourit à droite et à gauche, se concentre en Thiers, ne pense et ne travaille que pour Thiers, persuade', dans sa vanité sénile et son activité infatigable, que les intérêts du pays, lui seul les incarne. Pour les bien servir, déterger cette capitale orgueilleuse du sang vicié qui lui est monté à la tête, patience! il trempe, il affile l'arme...
Ici, l'Assemblée de Paris, grisée de sa victoire, ne lui voyant de bornes que celles dressées dans le camp opposé, escomptant vaguement, sur la foi des dépêches ou les renseignements partiels d'émissaires, l'adhésion des grandes villes de province, résolue, si elle fait défaut, à ne tenir compte que sa propre suprématie pour lutter contre le seul ennemi désormais debout. Non le Prussien ! c'est fini t la trêve tacite est conclue, sinon amicale, freundlich, comme on avait cru pouvoir lire d'abord dans la dépêche de Schlotheim, nais pacifique, friedtich, selon rectification de Fabrice. [1 n'y a plus d'ennemis que ces Versaillais, en qui l'on iToit d'autres Barbares, des séides de « l'obscurantisme, » es adversaires jurés de toutes les idées de justice et de progrès, faites lumière au foyer de Paris.
Et pour cette guerre en suspens que tous, malgré in reste d'illusion, pressentent proche et terrible, et lont les soldats ont défilé tout le jour, en bataillons lombres dans une ivresse de soleil, quels chefs sont à? Quatre-vingt-dix noms, un par dix mille électeurs nscrits, sont sortis des urnes.
Quinze étaient ceux de républicains modérés, canlidats du parti des maires, appartenant au commerce lise et aux professions libérales. Bulletins perdus, peronne d'eux ne siégeant, sauf ces rares isolés, dont les isages disent la réprobation ou le trouble, et qui bienôt vont disparaître.
Une demi-douzaine de radicaux, sympathiques à
une évolution décisive, mais nette de sang versé, et dont les plus connus sont Ulysse Parent, surtout l'ami de Gambetta, le fidèle chef de la sûreté dans la Délégation de Tours, Arthur Ranc, l'ancien maire du IX'. Ceux-là se réservent de retirer leurs concours, attendent de juger à l'œuvre.
Reste le gros, une soixantaine de personnalités disparates, pêle-mêle de révolutionnaires de tout acabit, des ignorés, des ignorants, des déjà célèbres et des depuis longtemps oubliés, orateurs du siège^ vieilles barbes de 48, jacobins notoires, polémistes d'avantgarde, disciples de Blanqui, socialistes de l'Internationale ; les plus pures intentions et les pires instincts, rintelligence froide et lucide, les cœurs ardents à côté de niais emphatiques et de butors stériles, l'esprit et le gâtisme aux mêmes bancs; ceux qui volent au bruit comme des phalènes à la flamme, les impulsifs, les névropathes, les faibles qui veulent paraître redoutables, les cabotins du mal, et encore ceux qu'une difformité physique, la souffrance injuste, les lois mal faites dressaient irrités, pleins de rancœur, — toute une cohue jaillie en désordre, du sein d'un peuple exalté.
Là dedans, les treize du Comité, plus, sinon mieux connus à présent : une figure de nuit, Pourille dit Blanchet, paralytique et boiteux, énergumène qui, sous sa barbe de capucin défroqué, cache l'ancien secrétaire de commissariat de police et le banqueroutier. — Le général en chef Bergeret, ex-sergent de voltigeurs, ranci dans la peau de l'ouvrier typographe, petit, maigre et bilieux, à cheval sur sa suffisance et prome-, nant en voiture son incapacité. — Babick, illuminé èl longue barbe, fervent prophète d'un M. de Toureil qui avait créé le culte fusionnien, une salade mystique d« toutes les religions; excellent homme et habile ven^ deur d'onguents, sous l'étiquette dont il s'affublait « enfant du règne de Dieu et parfumeur de la rue di Nemours ». — Billioray, peintre aigri, à qui ses cou leurs pauvres avaient tourné dans le sang, raté qu
voyait rouge. — Antoine Arnaud, employé de chemins de fer et magnétiseur de sombre mine, au regard voilé de lunettes, aux traits impassibles, cachant le fanatique... Des enfants grisés de jeunesse : Ghampy, Mortier. Un vieil enfant terrible, Henri Fortuné. Une ombre, Clovis Dupont. Un forcené, Géresme... Au premier plan du groupe : Ranvier, cinquante-deux ans, le maire de Belleville et l'une des idoles de son quartier, grandi par ses condamnations, maladive figure blême, à l'ardeur de phtisique, enfiévré par ses succès de club, soldat sans pitié de la guerre sociale. — Brunel, quarante ans, proposé pour la croix après Buzenval, type militaire, ancien officier de cavalerie et actuel propriétaire, jeté à la tête de l'émeute du 22 janvier par indignation patriotique; caractère entier, capable de pousser la bravoure jusqu'à l'exaltation, s'enlonçant en désespéré dans l'impasse, sans retourner la tête. — Enfin Jourde, trente ans, grand, distingué, un intelligent visage encadré d'une longue barbe blonde, une parfaite honnêteté professionnelle et de grandes qualités de comptable, au service d une âme modérée.
L'Internationale compte dix-sept membres, dont quelques-uns déjà signalés par leur rôle au Comité ou leur antérieure vie politique. Pour la plupart — sauf Beslay, Lefrançais, Vaillant — des ouvriers qui se sont faits eux-mêmes, des humbles venus d'en bas, et d'un lent effort portant en haut les aspirations légijtimes des travailleurs, révélant au vieux monde, — surpris par les coups de gong des congrès internationaux, par le retentissement des procès sous l'Empire, par le mystérieux réseau des associations grandissant jusqu'à la guerre, — le surgissement d'une classe nouvelle, d'un quart-état, qui expose ses besoins et ses maux, cherche, dans le confus des systèmes socialistes, la panacée universelle, exige en attendant d'immédiats remèdes. Là, dans sa forme indécise, est le bon germe de la Révolution, le blé de la terre mêlé d'ivraie, qui lève dans le fumier, pousse ses tigelles vertes.
Varlin, dont les yeux noirs éclairaient d'un feu d'âme le front pensif; figure sévère dans le collier de barbe carrée; dévoué à sa mission, depuis des années remplies à travers la prison, l'activité tenace, l'organisation ardue; une volonté, une conscience, des mains pures. — Malon, trente ans aussi, autre pilier de l'Internationale qu'il avait assise dans le Nord ; fils de paysans pauvres, s'apprenant à lire à l'école delà vie; d'abord garçon de peine, puis ouvrier teinturier; bientôt le premier parmi tous ses compagnons de servage, dont aux congrès il porte la voix; correspondant de journal à la grève du Greusot qu'il fomente avec Varlin sous le masque d'Assi ; un an de prison au procès de Blois; adjoint des BatignoUes au 4 septembre, député de Paris en février, démissionnaire à la paix. Un homme de bien, écrivant, pour l'éducation des autres, ce que la sienne, dure et féconde, lui a enseigné. — Albert Theisz, ouvrier ciseleur, qui à trentedeux ans a créé, dirige un établissement prospère; qui au Congrès de Bruxelles, à la haute Cour de Blois a fait entendre devant ses pairs et devant ses juges des paroles fortes et sensées, payées de deux mois de prison. Cerveau lucide et probe, irréprochable honnêteté; simple garde silencieux et brave à son rang, pendant le siège. — Lefrançais, ancien maître d'école, et en gardant l'air, avec ses traits accusés, ses petits yeux malins et bons. Dans ses idées et ses actes, d'une logique révolutionnaire sans réserve, et dans sa vie privée le plus pacifique et le meilleur des êtres; le désintéressement et l'héroïsme simple. — Le général Duval, ouvrier fondeur, un sombre et un violent, prêt à sacrifier pour son idéal son existence aussi bien que celle des autres. — Avrial, un mécanicien; Langevin, tourneur en métaux, encore des honnêtes et des convaincus. — Clémence, Eugène Girardin, Victor Clément, hommes mûrs ou vieux, dignes ouvriers que la lutte du travail contre la misère n'a pas rendus haineux, et qui ont le sens assez juste, le cœur assez large pour
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rester des modérés. — Vaillant, docteur es sciences, perfectionnant ses études dans les universités d'Allemagne et d'Autriche, nourri de philosophie et de rêves sociaux, théoricien du progrès coûte que coûte. — Frankel, Hongrois au nez juif, à la tête osseuse, travaillant dans l'économie politique. — Le menuisier Pindy, poitrinant sous un uniforme galonné, un médiocre et un extrême. — Le cordonnier Dereure, bourgeois sous le vernis rouge. — Le tourneur en cuivre Chalain, voix sonore, tête creuse.
Maintenant, la masse : politiciens de clubs, publicistes, jacobins, blanquistes, peu d'ouvriers dans ce mélange de vieille bourgeoisie sectaire et de jeune bourgeoisie féroce, où pas assez d'éléments sains voisinent avec beaucoup trop de pourris. Centre bouillonnant, à la surface duquel tous les déchets populaires tournoient et quelques saisissantes figures émergent, au-dessus du violent courant de fond qui sommeille, attend d'emporter tout.
En tête de la presse radicale, le vieux Delescluze se détache. Le long supplice de sa vie, immolée à la rigueur inflexible, à l'intégrité austère de ses convictions, a blanchi sa barbe et ses cheveux, desséché ce I corps sec, creusé ce visage jaune, où, dans le relief dur des traits parcheminés, dans la froide clarté des yeux, une volonté indomptable, une énergie désespérée se ; tendent. Combattant de 1830, arrêté, exilé, emprisonné ! sous Louis-Philippe, commissaire de la République 1 dans le Nord et le Pas-de-Calais en 48, condamné par \ contumace en 49 à dix ans de déportation, s'exilant à ) Londres, saisi à Paris en 53 par la police impériale, \ traîné de Mazas aux bagnes de Belle-Isle, de Corte, I d'Ajaccio, de Marseille, de Toulon, expédié à Cayenne, i reprenant à l'amnistie de 59 le chemin de la France, et ( en 68 fondant le Réveil, accablé dès lors de condamna- : tions et d'astreintes, maire du IX« après la journée du , 31 octobre, jeté à Vincennes après le 22 janvier, puis : entre les murs noirs de la Santé d'où il sort épuisé^
sans voix, secoué d'une toux mortelle, — cet e'tonnant cortège de vicissitudes, subies d'une âme stoïque, l'auréolaient d'une gloire qui, en dépit de son caractère raide, de sa vertu revêche, forçaient le respect. « Si la révolution succombe encore une fois, avait-il dit deux mois plus tôt, je ne lui survivrai pas... » L'inattendu triomphe de la Commune dressait devant lui, incertaine, cette révolution à laquelle il allait consacrer, jusqu'à son dernier souffle, sa foi sombre de jacobin étroit, sectaire de 93
Aussi célèbre que lui, Félix Pyat arbore, sur une taille haute et cambrée, une tête romantique encore belle, à grisonnante chevelure et barbe frisée; il roule des yeux de rêve et de superbe. Delescluze est l'homme de la Terreur, lui en est le pitre. Dans sa poche, annoté, souligné, V Abrégé de la Révolution, de Mignet, édition diamant : son bréviaire, et son miroir. Fils d'un ultra-royaliste, un toast à la Convention dans un banquet politique, des mélodrames ampoulés, dont les tirades sur la misère du peuple l'enrichissaient, de violents pamphlets composés de sang-froid, l'avaient porté à la notoriété et, en 48, à la Chambre. Il signait, le 10 juin, l'appel aux armes, et se sauvait. De Belgique, d'Angleterre, il tisonne sa popularité par des lettres flamboyantes, à des Princes, à l'Empereur, aux Ouvriers, n'ose rentrer à Paris qu'à la seconde amnistie de 69, se cache, conspire prudemment, fait lire, à Saint-Mandé, le célèbre toast : A la petite balle! Il reparaît au 4 septembre, agite dans le Combat, le Vengeur, des foudres de fer-blanc, plonge au 31 octobre, se tient coi 1*^ 18 mars, et, le péril passé, ressurgit, bombant le torse : c'est la veille des élections. 11 casse l'encensoir sur le Comité : « qui rend tout nom modeste et tout génie mineur. » On l'a lu, on l'élit, et l'enfiellé danseur de phrases, ses mains blanches pleines de décrets, bondit sur la corde raide, d'où il saura culbuter à temps, pour mettre à l'abri son venimeux orgueil et son incurable lâcheté.
Une figure douce au grand front, aux yeux de pensée : c'est Arthur Arnould, l'écrivain conduit par ses campagnes de presse à l'avant- garde. Fils d'un professeur au Collège de France, lui-même esprit de culture fine et cœur enthousiaste, il apportait une foi sincère et de généreuses illusions. — Une mâchoire bourrue, des yeux durs et tristes, face paysanne embroussaillée, le poil noir : c'est Jules Vallée, l'enfant malheureux, le réfractaire aigri, l'insurgé tapageur, dont toute la personne exprime une sauvagerie orgueilleuse : d'étincelantes chroniques à l'Événement et au Figaro, la Rue où flambe un feu rouge, le Cri du Peuple, par un style violent, haché, haut en couleur, avaient éclairé d'un reflet de forge ce robuste marteleur de mots. A l'entendre, à le voir frapper, on l'eût cru courageux et terrible. Dogue qui aboyait bien fort, et que sa part au gâteau eût apprivoisé. Moins de caractère que de talent. — Un joli jeune homme à figure vive et gracieuse, dont la correction soignée détonne, dans ce milieu insoucieux d'élégance : c'est le polémiste Paschal Grousset. Même contraste dans son talent, jadis à l'eau de rose, aujourd'hui à l'eau-forte. L'exaltation méridionale et l'ambition l'ont assis aux tables de l'Hôtel de Ville, où, risquant tout, il joue sa chance, une martingale, sur l'enjeu de la Commune.
Et celui-ci, avec sa parole précipitée où les idées affluent, avec ses joues rondes, lisses et pâles, qui, sans ses petites moustaches presques rousses, et son perpétuel sourire d'ironie, aurait l'air d'un gras enfant de chœur, c'est Vermorel : le romancier et le journaliste dont la plume acérée, la verve mordante faisaient trou là où elles s'attaquaient. Alceste qu'une franchise agressive, une perçante sagacité signalaient aux représailles de la calomnie. Ses condamnations politiques, sa simplicité de vie, son désintéressement, le courage de ses livres et de ses articles, qui n'épargnaient pas plus les républicains que l'Empire^ n'avaient pu empêcher de bourdonner l'absurde bruit : « mou-
chard de Rouher » . Rochefort, qui l'avait lancé, avait eu beau se rétracter, il en restait au blessé une amertume, un besoin d'affirmer, au prix de la vie, sa ferveur républicaine. C'est pour ce sacrifice qu'il était revenu de province où la nouvelle de son élection était allée le surprendre.
Ceux-là : le chansonnier J.-B. Clément, à tournure de brigand d'opéra-comique : poète des humbles, dont les refrains sentimentaux, fredonnés au boulevard comme dans les ateliers, ont pour accompagnement la sourdine des tambours de Santerre ; cœur sensible et farouche. — Cournet, député de la Seine, fils d'émeutier à la vie aventureuse, mêlé à toutes sortes de conspirations et de métiers, gros garçon affable à qui ses démêlés avec les tribunaux politiques avaient valu, plus encore que ses articles du Réveil, un siège à côté de Delescluze, dont le jacobinisme inspirait le sien. — Verdure, un inconnu, ancien instituteur vieilli dans ses livres, caissier-rédacteur de la Marseillaise, de ces braves gens sur qui le milieu déteint.
Du même ensemble, ces vieilles figures révolutionnaires : Miot, détritus de 48, hanté par le spectre de 93; noble tête de vieillard à cervelle puérile, éloquence qui radote, — Le légendaire député Gambon, lui aussi ancien représentant du peuple, plagiaire des Montagnards, et à qui son refus de payer l'impôt, sa vache saisie par le fisc impérial avaient valu près de cent quarante mille voix aux élections de février. — Enfin, jeune, noble, ardente figure, une des plus sympathiques de l'époque, Gustave Flourens, fils du savant fameux, ayant lui-même professé au Collège de France, où le faisait révoquer son indépendance, allant porter à l'insurrection de Crète un chevaleresque dévouement, rapportant à l'attaque de l'Empire sa frénésie, adjoint de Belleville où on l'adorait, cœur sur la main, bourse ouverte, promenant aux remparts avec une vanité naïve ses galons de major, et, le 31 octobre à 1 Hôtel de Ville, ses bottes rageuses sur la
LA COMMUNE i71
table du Conseil, d'où il eût voulu chasser les discoureurs incapables, les avocats qui perdaient Paris...
Ici, un groupe à l'e'cart, serrant autour du grand absent, Blanqui, sa phalange décidée. Au-dessus d'eux plane l'image de celui qu'ils nomment « le Vieux r>, le souvenir du martyr des geôles, de l'e'ternel conspirateur, qui, verrouille' à Cahors, ne peut, l'heure venue, faire entendre sa parole brûlante et glacée à cette révolution que ses soixante-six ans affaiblis, implacables, ont attendue et préparée, dans l'in-pace des cachots, les casemates des forteresses, les mansardes où, en ses rares heures de liberté, il poursuivait son rêve fixe. Un long passé de souffrances le sacre, donne un prestige à sa tranchante doctrine dictatoriale. Et c'est, pour ses disciples, un amer déboire que celui qui écarte en un pareil moment, but de toute sa vie, l'acteur résolu du 31 octobre, le clairvoyant qui, dans la Patrie en danger, avait été, sur le vaisseau de Paris, l'avertisseur de proue, la vigie des écueils.
Ce n'est pas son jeune ami Tridon qui le remplacera; (Je son talent, de sa grande fortune, de sa personne, il a payé au service de la cause, quand elle semblait sans avenir; il n'a pour la servir aujourd'hui qu'une âme usée, dans un corps débile. — Ce n'est pas Protot, avocat pauvre et laborieux, qui, quoique instruit, intelligent, n'a pas la flamme de l'esprit, reste confiné à la rigueur de la lettre. — Ni le général Eudes, dont les exploits se bornent à la piètre et sanglante affaire de la Villette, mal engagée par Blanqui, la sotte attaque d'une caserne de pompiers. Ancien garçon pharmacien, puis correcteur d'imprimerie, puis gérant de la Libre Pensée, au total un esprit faible, rien qui remplisse la peau de son rôle, sa prestance de beau figurant. — Ce n'est pas davantage Chardon, gros chaudronnier braillard.
C'es^i encore moins Rigault et Ferré. — Rigault, de bonne famille bourgeoise, étudiant bohème à front haut, barbe frisée, lorgnon insolent; gamin cruel à flair de
policier, Fouquier-Tinville de brasseries, un fanfaron de vice qui ira jusqu'au crime; il n'en est encore qu'à décapiter les noms de rues, partout où Dieu et saints figurent, en attendant qu'il puisse, comme il l'annonce froidement, faucher des vies. — Ferre', clerc d'agent d'affaires, autre gamin haineux, nabot qui ne pardonne pas à la nature de l'avoir fait naître difforme, et à la société' de le laisser végéter obscur, épileptique à froid, qui, avec sa face mangée de barbe et de cheveux noirs, ses yeux noirs sous le binocle, inquiète, et bientôt fera peur.
Enfin les candidats des clubs, voix violentes et confuses, démolisseurs d'abus et prometteurs de réformes, à qui les paroles ont servi d'actes, et qui apportent avec eux l'atmosphère fumeuse et furieuse des salles en tumulte. Chœur hétérogène, où se démènent des personnages sans lien : méridionaux véhéments comme Léo Meillet, le docteur Rastoul, l'ex-vétérinaire Régère ; vieux imbéciles vénérables comme Dema}^ ou gâteux comme Allix, le fameux inventeur télépathe des escargots sympathiques; des têtes brûlées, ivres de sève, comme d'un punch flambant : Amouroux, Charles Gérardin, Martelet; des nullités prétentieuses, capables de tout, le directeur d'école Urbain, et le docteur Parisel; des convictions égarées, Ostyn; des victimes de la vie, le peintre sur porcelaine Oudet; des équivoques : Ledroit, Emile Clément; des inconnus, qui jamais ne parurent : Decamp, Puget...
Depuis longtemps, la voix de Beslay s'était tue. L'appel nominal s'achevait, au milieu du brouhaha. Pensif, Jacquenne, de sa place, écoutait tomber les « Présent! » Des appellations restaient sans écho, il dévisageait d'un regard scrutateur, sourcils froncés, ces dépositaires du pouvoir, de l'avenir. Beaucoup lui étaient inconnus ; peu, sympathiques.
De toutes parts les motions se croisent, se heurtent, au premier choc des caractères. On ne s'entend pas, on n'entend rien, sinon des phrases décousues, et par-
fois la rumeur des gardes, campe's au bas de l'escalier. Les uns veulent la pre'sidence d'honneur pour Blanqui, un autre re'clame l'habituel don de joj^eux avènement révolutionnaire : « Qu'on abolisse la peine de mort I » Riposte : « Ah ! il veut sauver la tête de Vinoy f » Une courte entente, pour ce satisfecit : t La garde nationale et le Comité central ont bien mérité de Paris et de la République. » Et le charivari reprend, emporte loin des sages conseils de Beslay... Vérifiera-t-on les élections ? les séances seront-elles secrètes ou publiques? Des modérés, Arnould, Theisz, Jourde souhaitent le grand jour. Les agités protestent. « Nous sommes un conseil de guerre, dit Paschal Grousset, nous n'avons pas à faire connaître nos décisions à l'ennemi 1 »
Vallès, d'autres mettent les députés nommés membres de la Commune en demeure de choisir entre leurs mandats : ou l'Hôtel de Ville ou Versailles. Tirard aussitôt se lève : du moment que la réunion, simple conseil municipal, outrepasse ses droits, s'érige pouvoir politique, il se retire... Les murmures et les menaces grandissent, il sort en faisant claquer la porte. Avec lui, c'est tout vestige d'accord possible qui s'efface; le dernier pont, miné, s'efTondre.
Les autres députés ont opté, ils restent. Seul Delescluze, sa démission à Versailles résolue, invoque son âge, son état de santé ; il préfère se retirer, n'a plus la force de servir la bonne cause que par sa plume... On l'entoure, on l'adjure... La Révolution ne peut se passer de lui f
Jusqu'à minuit, incohérent, le désordre des motions continue... Sur le fer à cheval de l'escalier Louis XIV, à travers le campement de la cour où les gardes prêts à s'endormir se soulèvent, crient : Vive la Commune ! maintenant les élus de Paris s'échelonnent, descendent.
Et le séculaire édifice, les vieux murs du Parloir aux Bourgeois, cet Hôtel de Ville qui a vu les grandes fêtes municipales pour la uaissence et le mariage des
rois, les troubles de la Fronde, les secousses de la Révolution, la constitution accepte'e par Louis XVI, la fête de l'Être Suprême, la chute de Robespierre, Napoléon et Marie-Louise, les fastes de la Restauration et de Louis-Philippe, la République de 48, le mariage de Napoléon III et le baptême du prince impérial, ce solennel témoin des heures mémorables de la France regarde passer, de ses aveugles yeux de pierre, les petites ombres.
Élus de Paris, espoir de Paris, sur qui pèse la plus écrasante des responsabilités, et dont si peu sont préparés à leur rôle f Aigris, déclassés, persécutés de prison et d'amendes, en marge de la vie et d'une société marâtre, les meilleurs paralysés, idéologues voués à la défaite, les pires lâchés dans le pouvoir comme des fauves, tous encore ébranlés des convulsions du siège, ils se dispersent dans la nuit, le long du monument noir. Quelques-uns ont déjà en main la torche invisible.
Et là-bas, l'armée de Versailles s'apprête, les Aile mands attendent.
Au trot cadencé des chevaux bais, le landau des Grandpré roulait vite, sur la route droite qui du rondpoint de Rocquencourt descend vers la porte du parc. La printanière après-midi souriait, de toute la plaine reverdie, de tout le haut ciel sans nuages, diffusant à plein soleil sa clarté sur les cimes d'arbres, dont, audessus des anciens murs royaux, on voyait la verdure neuve se rapprocher, déployer sa fraîche dentelle.
— Comme cela pousse I dit Anine.
Elle était assise avec son père au fond de la voiture. Du Breuil, en tenue, était en face d'elle, interrogeait à travers le voile de crêpe ses yeux rougis. M. de Grandpré, — vis-à-vis de Bersheim, tous deux en noir, — se retourna vers le parc, et avec un sourire de bon ton, qui assaisonnait de mélancolie ce lieu commun:
— La nature se soucie peu de nos peines. La vie se poursuit en dépit de la mort...
Tous repensèrent à la funèbre matinée, ce voyage à Saint-Germain, pour l'enterrement de Mme d'AvoI. Elle avait été emportée deux jours avant par la pneumonie. Son fils, jusqu'à la dernière minute, avait lutté de soins, de dévouement, espérant l'arracher à cette brusque mort prématurée. Il n'avait voulu autour d'elle, avec lui, que les médecins et la garde, ne mangeant plus, dormant à peine, apportant à ce cher devoir — car il adorait sa mère — cette âpre énergie, cette tension de volonté qui étaient la marque de son caractère.
Et chacun en revenait à ses propres tristesses. Anine, dans sa pitié pour son cousin, éprouvait le chagrin endormi, le deuil profond laissé en elle par la disparition de son frère André, tombé dans la charge de Morsbronn... Ce brave, joyeux garçon qu'elle aimait peut-être encore mieux que le cadet, Maurice, et qui, parti plein de force — elle le revoyait sous la cuirasse et le manteau rouge, — gisait on ne savait où, mêlé à d'autres morts, perdu sous quelque champ de cette terre d'Alsace, elle aussi perdue I... La vision de Metz se leva, de la maison du blocus où seules maintenant sa mère et sa grand'mère attendaient, songeant aux absents, dans le lourd silence de l'occupation allemande... Elle se sentit seule, chercha le regard de son fiancé. Mais Pierre, absorbé, regardait fuir l'herbe rase des fossés... Elle comprit quelle hantise le poursuivait... D'Avol, Metz, le drame de leur amitié brisée... Elle savait tout maintenant, et jusqu'à quel point une jalousie, dont elle était la cause involontaire, avait ulcéré cette rupture... Déjà cela était loin! Aujourd'hui Pierre et Jacques s'étaient donné la main... Pourquoi ne reviendraient-ils pas amis? Le temps marche...
Du Breuil, encore chaviré, revoyait l'affreux désespoir muet, presque sans larmes, de d'Avol, les recevant au seuil funéraire. Qu'il avait changé ! Était-ce bien l'insouciant et jeune compagnon d'avant la guerre, cet homme aux cheveux grisonnants, au visage amaigri, ravagé, aux yeux brûlants d'une douleur si intense, qu'on souffrait de la voir contenue, raidie à ce point...
Lorsque Du Breuil avait appris le malheur imminent, certain, il avait senti se rouvrir en lui, à l'idée de ce que devait souffrir d'Avol, mille petites sources taries. Des sentiments qui depuis les premiers jours de la captivité, seul avec lui-même, à Mayence, l'avaient obscurément tourmenté, et qui, depuis son arrivée à Versailles, auprès d'Anine, le troublaient davantage, à
entendre souvent répéter un nom naguère si cordial, du coup s'étaient éclairés. Jour grandissant de l'âme, où non sans angoisse il reconnaissait, s'avouait l'enchevêtrement complexe des mobiles, la réciprocité des torts... S'étaient-ils, d'Avol et lui, assez tôt rendu compte de ce qu'ils ressentaient pour Anine ? Ne s'étaient-ils point manqué de confiance, en ne s'avouant pas la vraie nature de leur sentiment? Une franche explication, après laquelle le sacrifice de l'un ou de l'autre eût été encore possible, n'aurait-elle pas évité ce choc de leurs orgueils, piétinant l'amitié d'hier, toute vivante?...
Et quant au second conflit — prétexte dont ils avaient couvert leur hostilité si vite transformée en haine, en réalité drame inextricablement lié à leur rivalité d'amour, — pourquoi ne pas être sincère? Dans cet affreux débat de leurs âmes aux prises avec un haut problème humain, de leurs consciences partagées entre deux devoirs, ce n'est pas lui, Du Breuil, qui avait eu raison. Non, puisque ses fonctions d'état-major le laissaient indépendant, puisque rien ne l'attachait, comme son cousin le capitaine Védel, au sort quotidien de la troupe, il aurait dû protester la signature du chef coupable, la capitulation du maréchal de France qui livrait son armée, comme un bétail 1 II aurait dû, avant qu'aucune parole d'honneur ne le retînt, tête haute, comme d'Avol, s'ouvrir passage à travers lignes, ou comme Décherac, Barrus, tant d'autres, s'échapper déguisé, venir porter aux cadres de la Défense un secours, inefficace peut-être, mais non inutile...
Oui, en toute loyauté, il s'était trompé, bien souvent se l'était avoué, dans sa captivité, et si pénible que ce fût aujourd'hui à son amour-propre, il éprouvait presque un allégement à voir enfin clair, trop tard... L'avancement môme de d'Avol, le grade nouveau qui, plus d'une fois, malgré lui, — on est homme ! — avait irrité sa résignation, ces galons de lieutenant-colonel baptisés du feu de Beaune-la-Rolande, de Villersexel
et de la Cluze, le commandant ne se reconnaissait plus le droit de les envier. C'était justice, après tout... Il avait su, par les lettres de son père, l'héroïque refus de passer en Suisse, l'évasion des deux hommes dans les neiges de l'Est, le plus jeune aidant l'ancien, l'infirme...
Il en avait gardé une reconnaissance jusque-là pé nible, qui, maintenant douce, se mêlait à une pitié pour ce Jacques désormais solitaire... Leurs querelles lui paraissaient moins graves, la cause disparue. Vraiment, qu'étaient leurs divergences de caractère, leurs oppositions d'idées, dans la catastrophe où armée gouvernement, pays avaient sombré ? Une misère...
Délivré du passé, de quoi lui en eût-il voulu dans le présent? Cela, il l'éprouvait sans l'analyser. Aimant^ sûr d'être aimé, un horizon de bonheur au loin, la générosité lui était facile. Il avait senti, avec un malaise qui n'était pas sans joie, frémir par delà les mois terribles le charme de la mâle camaraderie d'antan, des fraternels souvenirs d'armes. S'il n'avait écouté que son premier mouvement, songeant à la solitude de d'Avol auprès de ce chevet de mort, il fût parti pour Saint-Germain... La peur d'être incompris, mal reçu, l'avait retenu... Et aussi une pudeur de s'imposer en intrus à cette douleur qui autrefois eût été sienne, et à laquelle, de par leur inimitié, il restait comme étranger...
Aussi, quand un hâtif billet de d'Avol à Bersheim avait notifié le malheur, la date et l'heure des obsèques, il avait hésité, conté à Anine son trouble, ses scrupules, ne s'était décidé qu'à son conseil affectueux... Rougissante, elle lui avait, avec sa franche simphcité, confié que d'Avol, depuis le retour de Bordeaux, n'ignorait plus leurs projets d'avenir, les avait appris avec une réserve dont la mélancolie n'avait contre lui, Pierre, aucune haine, rien qu'une meurtrissure du i passé...
Son désir de revoir d'Avol s'en était accru, et c'est
avec plus d'émotion qu'il n'eût supposé, que ce matin, en descendant de voiture, il s'était avancé la main tendue, vers son ancien ami. L'attitude poignante de d'Avol, si à plaindre, réveillait instantanément en lui toute la sympathie, le familier contact de jadis... D'Avol, surpris, avait tressailli, puis, en le regardant en face, il avait tendu la main d'une étreinte saccadée, avec un sourire navrant. Il n'y avait eu que cela entre eux, et au départ leurs mains s'étaient encore unies, plus longuement; quelques mots de gratitude dits à voix brisée par Jacques, n'avaient pas séparé Pierre d'Anine.
Si incomplet et si bref qu'eût été ce rapprochement, Du Breuil en éprouvait un plaisir. Et sans savoir ce que seraient désormais leurs relations, il goûtait comme une délivrance à ne plus penser qu'au présent si chargé de travail, aux préoccupations de l'avenir, et surtout à Tamour d'Anine, qui le consolait de tout. Attaché depuis quelques jours au ministère de la guerre, les journées s'envolaient dans l'incessant labeur. Fièvre qui ne lui cachait point la rigueur du but : la guerre terrible, demain peut-être.
Bersheim et Grandpré causaient à mi-voix d'un ton mesuré, où persistait après la cérémonie funèbre une gravité de bienséance. Le messin restait assombri de tout ce qu'il voyait se passer. 11 rappela les dernières séances de l'Assemblée, gaspillées en fureurs inutiles, en discussions oiseuses :
• — C'est plus fort que moi, ça me passe, une séance comme celle d'avant-hier, à pérorer sur les conseils généraux dissous par Gambetta, — quand la Commune tient son premier conseil 1... Une séance comme celle de l'autre jour, sur l'indissolubilité des magistrats cassés par Crémieux, quand les maires faisaient la vraie besogne du pouvoir, tentaient d'éviter encore la guerre civile !.. . Au lieu d'essayer de ramener Paris, en votant sur-le-champ la loi des élections municipales, celle des loyers si humainement réclamée par Millière f . . . Dussiez-vous me trouver partial, je pense comme FIo-
quet : « Ces hommes-là sont fous!... » Voyons, vous vous rappelez La Rochethulon, agitant la bande de papier « Bon à fusiller! » décollée des murs de son hôtel à Paris, et sommant des hommes honorables, dont tout le crime est d'avoir souhaité une conciliation, Louis Blanc, Schœlcher, Floquet, de prévenir leurs « collègues de l'Hôtel de Ville » qu'il se considérait en état de légitime défense.
Grandpré eut un haussement de sourcils sceptique :
— Eh! eh! N'oubliez pas l'article de M. Vaillant, paru le même jour dans VOfficiel de ces messieurs... Ils vont bien, les tyrannicides. « La société n'a qu'un devoir envers les princes : la mort... » Ces pauvres princes! ajouta-t-il rêveur.
— Mais, mon bon ami, dit Bersheim, si l'Assemblée s'entend dire aujourd'hui des absurdités pareilles, se trouve en face de cette Commune désordonnée, à qui la faute? Savez-vous qui l'a faite, ou qui l'a laissé faire, — pour des gouvernants, c'est tout un ! — c'est d'abord Trochu, Favre, et surtout votre monsieur Thiers!... Quand dans le corps social un pareil abcès se forme, prenez-vous-en à l'incurie des médecins, qui n'ont pas su le prévenir, l'éviter...
— Eh bien! dit froidement M. de Grandpré, on fera Tablation de l'abcès, voilà tout.
Bersheim eut une rougeur subite, et très vite .
— Je ne parlais pas de ce remède-là. Dieu m'en garde! Trop de sang français a déjà coulé...
En son âme de brave homme, il revoyait l'abominable champ de bataille de Borny, sa petite lanterne balancée dans l'ombre sur l'amoncellement des corps... Il cherchait aux membres un mouvement, aux visages glacés un souffle de vie... Il suivait avec Du Breuil la voiture chargée de blessés, suintante de sang. Et tous ces cadavres que la roue ne pouvait éviter, cette moisson d'hommes couchée sous les étoiles, et tous les autres charniers couvrant la France, tant de champs
de bataille ensemencés de morts, l'emplissaient d'une horreur qu'il contint mal :
— Et cela ne vous suffit pas! Vous avez appelé les départements aux armes, la France contre Paris... Vous demandez des volontaires pour réparer les fautes que vous avez commises... Pour les réparer dans le sangf... Quand il aurait suffi d'une politique nettement républicaine, et d'être pitoyable aux pauvres gens...
M. de Grandpré éluda :
— Certainement, les pauvres gens... Mais que ne se sont-ils montrés dignes, d'abord, de l'intérêt que, pour ma partj je n'ai jamais refusé aux classes inférieures... L'assassinat des généraux!... Prévenir le mal, vous en parlez à votre aise!... Comme si rien pouvait guérir ce fléau de haine et d'envie qui les dévore tous ! Ce qu'ils veulent, c'est se mettre à votre place, à la mienne, bien boire, bien manger, jouir de privilèges dont rien ne les rend dignes, ni l'instruction, ni l'intelligence, ni le simple bon sens...
Il asséna un regard de supériorité aimable sur Bersheim, qui se taisait, ayant trop à dire... Il avait eu des ouvriers, les connaissait... Non, le peuple n'était pas ainsi ! Et il y avait d'un côté trop de légitimes aspirations, de l'autre trop d'inqualifiable égoïsme... Grandpré continua :
— La sociologie nous montre qu'à des intervalles chroniques, de semblables crises sont fatales... et l'histoire nous convainc que si l'on n'y met bon ordre, tout risque de crouler, de cet édifice si patiemment élevé par les générations, et où il est pourtant juste que, selon leurs mérites, les uns soient en haut, les autres en bas... Nous, qui sommes à même de bien juger, dont le regard domine, nous nous devons de maintenir cette œuvre du temps, ce legs de nos ancêtres... Qui a amené la Révolution, sinon la faiblesse de Louis XVI?... Et remarquez qu'il n'y a pas d'homme plus libéral que moi t . . .
Gomme tel il acceptait, à regret sans doute, mais ainsi qu'une nécessite', toutes les conse'quences de la situation...
— D'ailleurs, la République, qui eût peut-être apaisé Paris, croyez-vous qu'elle eût satisfait la France? Permettez-moi d'en douter. Nous voyons assez, par le peu de succès que rencontre en province le parti de la Commune, quel est le vœu du pays... Le pays! Parbleu, il ne demande qu'à faire ses affaires en paix... Et, avouez-le, la République, depuis 1793, ne lui a guère offert de garanties...
11 eut un air discret. Rersheim songeait : peut-être était-ce que Bourbons, Orléans et Bonapartes ne lui en avaient guère laissé le temps. Mais déjà Grandpré déclarait :
— Toulouse même, la capitale de l'insurrection dans le Languedoc, est venue à merci! Et demain Marseille...
La secousse du 18 mars avait eu dans les grandes villes de province de retentissants contre-coups. A Lyon, le 24, quelques centaines d'officiers de la garde nationale se réunissaient, et, décidant d'adbérer à la Commune, la proclamaient aussitôt, constituaient une commission communale. Les efforts du maire et du préfet, la ferme attitude du général Crouzat, gardant Perrache avec ses troupes, ralliaient aussitôt les gardes nationaux à l'ordre. Sentant le vide, la Commune de Lyon d'elle-même abandonnait l'hôtel de ville, presque aussitôt évanouie que formée.
A Saint-Étienne, les ouvriers socialistes, dès longtemps affiliés à l'Internationale, s'insurgent autour du conseil municipal et du maire, républicains hésitants, enlèvent le 25 l'hôtel de ville, et dans la préfecture contiguë, le nouveau préfet, M. de l'Espée. Il refuse, malgré les menaces, aussi bien de se rallier à l'insurrection de Paris, que de se démettre; gardé dans la salle par une espèce de fou, un ancien proscrit du nom de Fillon, il voit autour de lui grossir la foule grondante. Fillon
perd la tête, décharge son revolver, une ou deux personnes sont atteintes. Les fusils de la foule s'abaissent, partent. M. de l'Espée tombe, en même temps que Fillon. Le comité insurrectionnel restait le maître, mais, isolé dans la terreur de ce meurtre et couvert de la réprobation générale, il désertait l'hôtel de ville à l'apparition des premières troupes. Toute l'émeute mettait bas les armes.
Au Greusot, le drapeau rouge, hissé le 2 sur la mairie, tombait le lendemain, au premier assaut des soldats, dans l'indifférence des habitants. — A Toulouse, toute acquise à la République avec son préfet Duportal, la garde nationale s'était emparée du Capitole, déléguait une commission executive. Le général commandant, retiré à l'arsenal, lui tenait tête, gardant bonne contenance; le 27 enfin, le nouveau préfet, de Kératry, arrive avec des troupes fraîches, reprend sans effusion de sang possession de la ville. La commission executive se soumet.
Seules, Narbonne et Marseille, rebellées, tenaient encore. A Narbonne, le 23, le républicain Digeon, avec deux cents hommes, avait envahi l'hôtel de ville; une compagnie de hgne levait la crosse, criait : Vive la Commune ! Le sous-préfet s'esquivait... Digeon, résolu, dépavait les rues, barricadait. — A Marseille, la résistance était plus vive encore; le 27, au club de l'Eldorado, Gaston Grémieux lisait devant les républicains bouleversés une dépêche de Versailles annonçant le débarquement de Rouher à Galais et les offres de services à Thiers du maréchal Ganrobert. Trahison, l'Empire était aux portes! Le lendemain, les gardes nationaux, assemblés par le préfet pour une revue au bénéfice de Tordre, l'arrêtaient et installaient Grémieux à la tête du gouvernement provisoire. Le général Espivent, à l'imitation de Thiers, faisait retraite avec armée et fonctionnaires, gagnait Aubagne. Abandonné à lui-même, inactif, Grémieux voyait le conseil municipal lui refuser son concours, les villes
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des environs rester coites . Mais le 27, trois délégués de Paris, dont Landeck et Amouroux, arrivaient, soufflaient sur le feu. On nomme un général, on arrête comme otages le procureur, son substitut et le fils du maire, avec menace de les fusiller à la première tentative de délivrance...
— La province, dit Grandpré, mais elle nous donne moins de mal que l'insurrection des Kabyles 1 A une ou deux exceptions près, les départements ne sont pas sortis de l'ordre, où déjà y sont rentrés. Soubresauts sans lien et sans vigueur... Paris s'illusionne s'il se croit suivi... Bientôt, il subira le sort commun. Il a beau faire le fanfaron, et, furieux de voir ses élections tenues pour nulles, rêver de venir par une offensive générale les imposer ici, avec les cent mille baïonnettes dont nous menace le Père Duchéne... C'est nous qui allons lui donner, et sans tarder, une leçon... M. Thiers est satisfait de la solidité et du nombre de nos vaillantes troupes... Mais ce n'est que le commencement... Désormais, chaque jour assure la victoire... Ça va bien, ça va très bien! Les approvisionnements des halles, en partie détournés, nous arrivent à point pour nourrir, remplumer tout ce monde... Les grosses pièces de marine, envoyées des ports, vont armer bientôt les épaulements et les ouvrages... L'argent, qui les premiers jours manquait, remplit les caisses. L'argent, voilà ce qui, aussi bien que les boulets, nous rouvrira les portes! 11 nous conserve en attendant des intelligences dans la place... Je dis — il appuya — au cœur même de la place...
Depuis la fuite à Versailles, une cohue de sauveurs assiégeait chaque jour le gouvernement, couvrait la présidence et l'état-major, l'intérieur et la police d'un déluge de plans, de propositions, d'offres. Convaincus, , rêveurs, intrigants^ désintéressés, cupides, tous encom- ■ braient bureaux et salons ; chacun détenait l'infaillible i recette, le moyen providentiel. Tant pour un tel, tant ' pour une porte, tant pour un bataillon. Beaucoup
s'étaient usés déjà, tel ce Franzini, — un Napolitain, ex-sergent de la légion étrangère, percepteur nommé général par la Défense, — qui, le 25 mars, caracolait devant l'estrade de l'Hôtel de Ville. Acclamé d'abord sous le nom de Garibaldi, et comme tel montré, au camp du Champ de Mars, par un brosseur habile qui profitait de son sommeil pour relever le pan de la tente, extorquer cinq sous aux promeneurs, l'Italien avait vu bientôt tomber son prestige. Un conspirateur perdu, dix de retrouvés. Une machination chassait l'autre, à moins que toutes deux ne se poursuivissent, parallèles, puis s'enchevêtrant.
Parmi les plus vastes étaient celles du colonel Domalain, officier de marine qui avait fait la campagne à la tête de la légion bretonne, et du colonel Charpentier, commandant le 228* bataillon, garde national fidèle. Le premier se vantait d'avoir dans Paris quatre à cinq mille volontaires prêts à reprendre, d'un coup de main, par l'occupation de quelques points stratégiques, la ville entière. L'autre, dans le IX* arrondissement, avait mission de réencadrer, en un régiment éventuel, les bataillons acquis à la cause de l'ordre. De son côté, un ancien officier de l'artillerie de la garde nationale de Montmartre, Roy, ainsi que son ami Frigerio, se faisaient fort de réoccuper la butte, avec deux mille cinq cents gardes dont ils disposaient, d'ouvrir la porte de Clignancourt aux troupes prévenues, massées. Il y avait encore un ancien huissier, simple caporal de la garde nationale, Boudard; créancier du colonel Laporte, il espérait convertir le chef de la légion de Passy, installé à la Muette.
M. de Grandpré, relevant sa moustache, loucha vers la pointe ébouriffée :
— Eh oui, il reste encore de bons patriotes!... Minute par minute, nous savons ce qui se passe... Ah, l'argent ! . . .
Il hocha la tête, en homme qui en apprécie la valeur :
— Cette bonne Banque, qui, grâce à l'habileté de
M. de Plœuc, alimente si chichement les maîtres de Paris, ne leur a donné encore que deux millions sept cent cinquante mille francs, nous a déjà fait parvenir, par des émissaires bourrés de billets, quinze millions... Il en faut! M. Thiers, le lendemain de l'émeute, disait à Rouland : « Nous sommes gueux comme des rats d'église ; nous avons eu beau fouiller dans toutes les poches, je n'ai trouvé que dix millions... J'ai besoin, au bas mot, de deux cents ! Trouvez-les-moi. » Et Rouland les trouverai Crac! un mot aux succursales, les fonds accourent... Par exemple^ la semaine dernière, quelle alerte! Tenez, à cause de Marseille... Un train chargé de vingt-huit millions en or^ retour de Brest, où la Banque, vous savez, avait déménagé pour la guerre, n'avait pu, surpris par le 48 mars, rentrer à temps dans les caves, et depuis, évitant Paris, il se promenait d'une direction dans l'autre, au hasard des craintes d'insurrection... 11 allait, fuyant Lyon, puis Toulouse, remiser en gare de Marseille. Patatras! M. Gaston Crémieux fait des siennes... Et les vingt-huit millions filent sur Toulon... Quel temps! Mais, plaise à Dieu, nous en verrons la fin.
Bersheim laissait couler le flot instructif... Oui, quel temps, et quel jour sur les choses et les hommes! 11 se sentait triste et seul, malgré la présence d'Anine et de Du Breuil, mais chacun à leur rêve, qui les éloignait de lui. Trop de mélancolie, en de telles circonstances, s'attachait à ce bonheur.
Le landau roulait sur les pavés, longeant d'interminables défilés de cavalerie, arrêté par des charrois de munitions, de vivres, de fourrages. On prit des rues en zigzag pour éviter la place d'Armes couverte de canons, changée en grand parc où s'alignaient des batteries, sans cesse amenées par chemin de fer. On passa devant la gare de la rive droite, pleine de fantassins derrière les grilles closes.
— Est-ce que je vous dépose au ministère, comman dant? demanda M. de Grandpré.
Au coin de la rue Duplessis et de la rue d'Angivilliers, devant la maison où s'entassaient les bureaux provisoires, les chevaux stoppaient. Du Breuil, avec un long regard vers Anine, prenait congé'.
Sous l'active impulsion du général Letellier-Valaze', nommé sous-secrétaire d'État à la guerre, l'armée se réorganisait. De quarante mille hommes, on venait d'obtenir des Allemands que l'effectif fût porté à quatre-vingt mille. On verrait ensuite. La bonne nouvelle en avait été rapportée par Jules Favre de Rouen, fêtée à la présidence dans un dîner offert aux diplomates étrangers. C'était, aux yeux de Thiers, un horizon soudain élargi, doré de gloire militaire. 11 allait pouvoir faire manœuvrer une véritable armée^ réaliser des conquêtes au lieu de les écrire. La grenouille s'enflait en bœuf.
Les prisonniers de la guerre, ne pouvant rejoindre à travers les chemins de fer encombrés de retours allemands, étaient dirigés vers les ports du Hanovre, où tous les bateaux disponibles les allaient chercher Ils arrivaient en masses, centralisés par Ducrot à Cherbourg, et par CHnchant à Cambrai, amalgamés en régiments provisoires qu'on expédiait tels quels, et qui renforçaient les régiments des anciennes armées de province appelés en hâte.
Il n'était pas de jour que Du Breuil ne vît s'enfler sur le papier les totaux, ne vît arriver, dans les étroites pièces regorgeantes, une foule d'anciens camarades ou de chefs, venant, sitôt sortis des villes prussiennes, offrir à la descente du train leurs services, en redemander. C'est ainsi qu'il avait retrouvé plusieurs officiers de l'ancien grand état-major de l'armée du Rhin, entre autres le colonel Laune, plus sec et volontaire que jamais, le commandant de Francastel, aussi écervelé et tapageur qu'autrefois.
Un matin, c'avait été Védel. A la vue de son cousin, à l'étreinte de la main timide, Du Breuil avait ressenti un vif plaisir Le capitaine sollicitait de n'être point
séparé de ses hommes. Avec eux il avait fait la dure campagne, avec eux subi la captivité, plus dure encore. Si le régiment devait être employé contre Paris, eh bien! il suivrait le sort de sa compagnie, quoique cette guerre-là, après l'autre, ne l'enthousiasmât guère. Mais, absent, il sentait qu'il manquerait à ses hommes, autant qu'ils lui manqueraient. « Ça, c'est la meilleure consolation, n'est-ce pas? disait-il en partant... Avoir conscience qu'on fait un peu de bienf... » Ou bien c'était le gros général Ghenot, sa nuque rouge écrasant le col, l'occiput en bourrelet blanc sous le képi à feuilles d'or... Et bien d'autres...
Ainsi grossissaient les noyaux de cinq nouvelles divisions d'infanterie, qu'il avait fallu, cadres et contin gent, former de toutes pièces, et qui, jointes aux six divisions d'infanterie et de cavalerie reconstituées au premier jour, portaient à onze divisions l'armée nouvelle. Satory isolait toujours les troupes qui avaient faibli le 18 mars. Après un repos sur les larges avenues de la ville et le long de l'étang des Suisses, les nouveaux arrivés, refaits, s'en allaient occuper deux vastes camps, à Porchefontaine et vers Garches. Le hérissement des tentes grises, le fourmillement des pantalons rouges couvraient les environs, le plateau de Jardy, l'enclos de la Marche. Deux brigades surveillaient les routes de Ghâtillon, de Sèvres et de Saint- Gloud.
Le lendemain matin, comme d'habitude, une courte promenade à cheval, dans l'air vif du parc, dès l'aube, débarbouillait Du Breuil de la nuit insomnieuse. 11 habitait toujours sa médiocre chambre garnie, n'avait pu trouver mieux, dans Versailles archicomble. Un de ses seuls plaisirs avait été d'installer, dans l'écurie d'une maison voisine, une charmante bête de sang, alezane dorée, qu'il avait baptisée, en mémoire de sa vaillante jument de Metz, Gydalise IL
D'un temps de galop dans les avenues feutrées d'herbe, il reprenait, à longue haleine, possession de
sa force, de la joie physique de vivre, jeune encore, vigoureux. Par moments, un clair avenir s'ouvrait à lui, pareil à ce coin d'azur au bout de l'allée, lumineux tout là-bas, sous l'arceau des grands feuillages. Ensuite, c'étaient les journées d'harassante besogne, les doigts gourds d'écrire, parfois la distraction d'un rensei,2:nement à aller prendre, un avis à porter, d'un ministère à l'autre...
Ils campaient dans les galeries de tableaux et dans toutes les salles du palais, gardé d'innombrables sentinelles. Les services fonctionnaient pêle-mêle, plusieurs bureaux dans une pièce, séparée de cloisons volantes et de tentures. Des paravents isolaient les hauts fonctionnaires. Une même table réunissait chefs de division et commis, dans l'expédition hâtive des principales affaires. Jusque sous les plafonds de Lebrun et les lambris de marbres, de miroirs et d'or, où toute la pompe Louisquatorzième planait, stupéfaite encore d'avoir contemplé la foule des courtisans prussiens acclamant le nouvel empereur et l'antique empire d'Allemagne, — jusque dans la merveille des petits appartements royaux, Versailles refluait, ville pleine à crever, les moindres coins bondés, payés des prix fous. Président de l'Assemblée, ministres, avaient planté leurs tentes dans la chambre du Roi-Soleil ou le boudoir de Marie-Antoinette. Quantité de députés campaient dans la galerie des Glaces, changée en un immense dortoir de banquettes, de tables, de lits entourés de rideaux volants, sur des cordes. Dans la cour de Marbre, une cohue de solliciteurs, d'employés, de journalistes faisait antichambre en plein vent, tenait la foire aux potins : nouvelles fausses et vraies, projets, négociations, chances des prétendants, bouderies entre M. Thiers et l'Assemblée, la République provisoire en pis-aller, la majorité tout feu et flamme, la gauche indécise, l'incertitude du lendemain...
De tous ces sentiments , c'était celui que Du Breuil éprouvait le plus fortement, en revenant du château
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par ce tiède crépuscule de !•' avril. Grandpré, rencontré tout joyeux avenue de Saint-Cloud, venait de lui répéter la teneur du bulletin envoyé à l'instant par M. Thiers aux préfets : à Paris, la Commune divisée, pillant les caisses publiques, en horreur à tous... A Versailles, l'Assemblée siégeant paisible, serrée autour du gouvernement, et achevant d'organiser « une des plus belles armées que la France ait possédées... La crise aurait été douloureuse, mais courte... »
Du Breuil^ tout en marchant se répétait la phrase : une des plus belles armées que la France ait possédées!... Et une tristesse invincible le poignait, le souvenir des armées victorieuses d'autrefois, et, plus amer encore, celui des dernières troupes impériales et de celles de la Défense, glorieuses malgré leurs défaites... Par quel étrange oubli, quelle sécheresse de cœur osait-on parler ainsi, devant les Allemands, qui venaient de vaincre?... Cette armée nouvelle qu'on vantait, et que mieux que personne Du Breuil connaissait puisqu'il travaillait à la refondre, n'était-il pas douloureux de penser qu'elle allait servir, non contre l'ennemi qui avait brisé les premières, mais contre ces frères de sang qui l'avaient arrêté si longtemps... Lutte courte, ahf plût au Ciel, si tant est qu'on ne pût l'éviter... Mais n'exagérait-on pas?... Une des plus belles armées? Comme si la discipline avait cessé d'être le ressort vital f...
Ces bataillons, encore tout démoralisés de tant d'incroyables revers, du croupissement dans les camps et les prisons d'Allemagne, beaucoup le corps affaibli, l'âme chancelante, offraient-ils donc vraiment le réconfortant spectacle tambouriné par M. Thiers? Oui, sans doute, les officiers obéiraient, les uns par devoir, bien que la besogne leur répugnât, d'autres par insouciance de métier... Mais les Védel étaient rares, mais le faisceau, renoué, restait flottant. Qu'adviendrait-il à la première rencontre? On pouvait tout redouter...
L'avant-veille, le général de Galliffet, ayant appris
que les fe'dére's occupaient le rond-point de Courbevoie et le pont de Ncuilly, s'e'tait mis à la tête de deux escadrons. L'un s^emparait bien du rond-point, mais l'autre f... On contait que le général, prêt à déboucher rapidement sur le pont, avait commandé : Sabre à la main f puis, avec sa crânerie ordinaire, piqué des deux vers les fédérés, en criant : Bas les armes!... Ils obéissent. Galliffet se retourne vers sa troupe, l'aperçoit prudemment arrêtée à distance... Les fédérés l'entourent avec ses officiers; il parlen*ente, peut sortir de leurs mains, et au pas, avec sang-froid, revient vers les cavaliers qui l'ont abandonné, attendent, en spectateurs... Un tel fait était parlant. L'armée marcheraitelle?...
Du Breuil était depuis une demi-heure penché sur sa tâche, libellant à la clarté d'une lampe des lettres de service, quand une porte en face de lui s'ouvrit. Un leune lieutenant-colonel d'artillerie, silhouette svelte et austère, cherchait des yeux à qui parler. Du Breuil se levait d'un élan.
D'Avol le reconnaissait, devenait rouge; une soufrance passa dans ses yeux désespérés, il tendait la main avec une imperceptible gêne... Mais Du Breuil, d'une ferveur de pitié instinctive, s'écriait :
— Toi!
Et le ton d'ancienne amitié, jaillie dans le mot, emportait tout, noyait d'une effusion subite, à plein cœur, les malentendus cruels du passé, fondus en une sympathie lasse, un attendrissement d'âmes rompues... D'Avol se soulageait le cœur, à mots vibrants, précipités, disait depuis hier sa solitude affreuse, la torture de cette nuit interminable, à compter les heures, dans la maison vide... Il n'y pouvait plus tenir, il lui fallait une occupation où il s'absorbât tout, un labeur de chaque minute pour calmer sa pensée affolante, son déchirant tourment... Il venait se mettre aux ordres du ministre, solliciter un emploi, le premier venu.
— Nous trouverons celai dit Du Breuil, après lavoir
fait présenter par Laune au général Letellier-Valazé.
Ils sortaient ensemble, ils dîneraient dans un petit restaurant écarté, le moins bruyant possible, au milieu de cette prise d'assaut de toutes les tables, qu'était, dans la ville entière, le retour des heures de repas... D'Avol confiait son impatience de voir la situation débrouillée, l'ordre rétabli à Paris, au prix même d'une guerre énergique. Il fallait en finir, vite et à fond^ avec cette révolte inepte, cette tourbe de démagogues, qui pour premier résultat ancraient en terre française l'Allemand réjoui de nos discordes, attendant, pour la sûre rentrée de la rançon dans ses coffres, que le plus fort eût mangé l'autre... Sous l'œil des vainqueurs, l'étalage de cette impudente anarchie, ces revendications sacrilèges d'égoïsme, à cette heure où tous les Français ne devaient songer qu'à relever la patrie, à refaire ardemment, patiemment l'armée de la revanche I . . . Tout un monde de réformes autrement urgentes... le recrutement, les méthodes d'instruction...
Et Du Breuil, en proie à ses doutes, admirait, tout en y résistant, la certitude tranchante de cette âme, cette inflexibiUté de jugement, prompt à choisir, prêt à agir.
Dans son atelier de la rue Soufflot, Martial, réveille de bonne heure par un rayon de soleil qui tiédissait le vitrage, caressait le lit, s'était levé sans joie, avec la perspective d'une longue journée, ce dimanche des Rameaux d'autant plus maussade que le ciel éblouissait... Il devait faire bon à la campagne, dans les bois, hors des portes fermées de ce Paris de nouveau semblable à une prison f... Car, en somme, on sentait, comme au temps du siège, peser sur soi une contrainte. On avait changé de maîtres, voilà tout... Et, dame, encore moins sympathiques, ces maîtres-là!...
Déjà, il déchantait... Les franchises municipales, rien de mieux... On en était loin!... Le décret abolis-
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sant d'une part la conscription, et de Tautre incorporant dans la garde nationale tout homme valide, lui semblait excessif... Passe pour le principe : plus de tirage au sort, chacun soldat. Mesure bonne sans doute contre l'e'trangerl... Mais qu'on enrôlât de force, et pour quelle guerre, de libres citoyens peu se'duits par l'idée de se battre entre eux... Non! Cela était raide tout de même... Et pour de la liberté, c'était une drôle de liberté 1... Il ne serait pas le soldat de cette causelà...
Rageur, il avait endossé sa blouse de travail, et, son bras gauche toujours raide, passait sa mauvaise humeur sur la maquette d'argile, pétrie à coups d'ébauchoir, de pouce nerveux : une figure allégorique de femme, où malgré lui les traits de Nini se mêlaient à l'inspiration nouvelle. La haute forme grise se dressait sur la sellette : une Pensée aux frémissantes ailes, aux pieds enchaînés... Gomme il ouvrait sa porte pour projeter plus de jour, juger de l'ensemble, il se trouva en présence du bon Thédenat, qui entra, admira silencieusement...
— Je venais vous enlever, mais si vous êtes en train...
— Oh I Dieu non f dit Martial en s'essuyant les doigts.
— Nous aurions pu aller demander à déjeuner à votre père, là-haut... Une façon de passer le dimanche à la campagne... Au fond du petit jardin de la rue Sainte-Scolastique, on se croirait dans un coin perdu...
— Ah f dit Martial, vous aussi, vous trouvez qu'on manque d'air? Je m'habille.
Tandis qu'il changeait de vêtements, le vieillard le suivait de ses yeux fins.
— Oui... oui, tout cela ne va pas sans arbitraire... La Commune fait ses dents... Témoin la cérémonie un peu bruyante d'avant-hier... Sainte-Geneviève fermée au culte, le Panthéon rouvert aux grands hommes, le tout au fracas des salves et des discours, pendant qu'on sciait les branches latérales de la croix, et qu'au
sommet, devenu hampe, le drapeau rouge était fixé... — Et la remise générale des loyers!... Bonne en ce qu'elle exonère les pauvres... Mauvaise en ce qu'elle privilégie les riches... Injuste en ce qu'elle frappe sans distinction toute la propriété immobilière... — Et les cinq compagnies d'assurance envahies^ les scellés posés sur leurs caisses, levés d'ailleurs le lendemain... Voilà déjà bien des abus de pouvoir ! Il n'y a pas à dire, nous sommes en présence d'un vrai gouvernement 1 .. . Je me trompe... De deux vrais gouvernements! Et tous deux de combat... Le plus légal est l'ennemi de toutes mes idées... L'autre, qui les sert en partie, m'inquiète par le disparate de ceux que je vois à sa tète, et d'ailleurs, il s'impose avec une violence que les circonstances, les Allemands là, rendent tout au moins inopportune..»
Martial jeta :
— Les Allemands, ah! bien, qui donc y pense?
— Et c'est cela, dit Thédenat, qui devrait primer tout. . . Leur présence eût dû imposer aux deux partis la trêve patriotique du silence... Oui, dussent mes idées de justice sociale germer sous terre plus longtemps, j'eusse préféré qu'on ne pensât qu'à payer la dette, à hâter l'instant où le dernier Prussien repasserait la frontière. Il eût été temps alors de s'expliquer, entre Français, sans risquer de voir le vainqueur mettre le holà, ou, s'il reste neutre, sans risquer de voir compromis tout un avenir de progrès par des défenseurs incapables, levés trop tôt... Car ils seront écrasés, c'est évident, et au nom de la loi, et avec eux, pour des années peut-être, le peuple qui les suit, la République légale... Ah! la légalité, autant dire, n'est- j ce pas? la raison du plus fort!... Et la raison du pkis " fort a beau souvent être la pire, aux yeux de la masse c'est encore la meilleure I Depuis un siècle le pays n'at-il pas vu passer, docile, les gouvernements légaux du soldat de Brumaire, des émigrés ramenés dans les fourgons de l'étranger, d'un Orléans traître aux Bour-
bons, des théoriciens de 48, des conspirateurs affamés du Deux-décembre?
— Tout de même^ dit Martial, — vous allez me traiter de bourgeois, et c'est peut-être mon sens d'artiste qui proteste, — je ne digère pas cette façon de s'abattre à quatre-vingt, — dont combien de qualifiés ? — sur Paris comme sur une proie 1
Il prit un journal qui traînait et lut :
— Commission executive, militaire, des finances, de la justice, de sûreté générale^ du travail (industrie et échange), des subsistances, de l'enseignement, et... laissez-moi rirel des relations extérieures... Quand nos lettres ne nous parviennent même plus, que nous sommes coupés du pays ! . . .
Le directeur des postes, Rampont, demeuré en place jusque-là, s'était retiré deux jours avant à Versailles, avec une partie du personnel, désorganisant le service que Theisz, malgré d'habiles efforts, n'avait pu encore rétablir.
— Oh! fit Thédenat, cela encore... Il faut bien faire marcher la machine... Les administrations et les ministères abandonnés, peut-on les planter là, clef sous la porte, à la merci des passants?...
— Mais, dit Martial, forcer les employés à continuer leur service?
— Croyez-vous, demanda Thédenat, ceux qui restent, qu'on ait besoin de les forcer? Que de petites gens liés à leur place, au gagne-pain!.,. Il faut vivre...
Martial secoua la tête :
— Et non contents de s'être partagés d'abord la confiture du gâteau, ils le coupent en vingt tranches, s'instituent rois dans leurs arrondissements. Les actes de l'état civil, l'expédition des affaires, tout relève d'eux. Pour mon compte, je ne me sens pas autrement
\ fier d'avoir pour monarques MM. Régère, Jourde, Tridon, Blanchet et Ledroit...
— Sans compter, dit Thédenat, Louchard etTinet!
Mais un vacarme s'élevait. Du seuil de l'atelier, prêts à sortir, Thédenat et Martial virent déboucher de l'escalier un groupe d'hommes hurlant et gesticulant.
Ils pensèrent : « Encore quelque histoire de loyers 1 »
Depuis le décret de la Commune, la maison était sens dessus dessous. Partagé entre sa soumission au propriétaire et ses grandeurs politiques, Louchard, — il avait été promu chef de bataillon et nommé à la commission municipale du V% — prétendait faire appliquer « la loi » de la façon la plus conforme « à l'équité républicaine »; aussi avait-il laissé filer Tinet, ami d'un ami du général Eudes. L'ouvrier relieur, redoutant des difficultés futures, avait dès la première heure tiré au large avec Mélie, traînant leurs meubles sur une charrette à bras.
Thédenat et Delourmel honnêtement avaient payé leurs termes, et Louchard à part lui s'en félicitait, tous deux étant bons à ménager, Thédenat ami de Jacquenne, et Delourmel ayant un cousin devenu, de petit employé, chef de bureau à la préfecture de police. Seuls, les Du Noyer, avares, profitant de leur absence pendant le siège et des dégâts que la tribu de Pacaud, bêtes et gens, avaient faits, se refusaient, ainsi que Blacourt, à acquitter les trois termes échus. Persuasions et menaces, Louchard ne cessait de les harceler, montant la garde pour le propriétaire... ceux-là avaient le sac, ils pouvaient payer.
Blacourt, qu'il avait jadis protégé, ne lui inspirait, à présent qu'on n'en pouvait tirer un sou, qu'un patriotique dégoût. Du Noyer était un fesse-Mathieu; jamais le moindre pourboire t Mais le magistrat, secouant avec énergie ses favoris blancs, invoquait le décret même qu'il avait en horreur, se mettant solennellement « sous l'égide de la Commune » — jusqu'à ce qu'à la première occasion il pût fuir, sans bourse délier. Quant à Blacourt, possesseur de deux maisons dans un quartier ouvrier, il entendait bien, privé de ses revenus, ne point s'appauvrir encore, en réglant
son dû. On ne le payait pas, et il paierait! Ça, non...
Le gandin avait espéré, à l'avènement de la Commune, décrocher quelque grasse sinécure : mais qu'attendre d'un gouvernement qui récompensait si mai ses serviteurs, ne voulait allouer comme plus haut traitement, et à ses propres membres, que 6,000 francs par an! C'était pitié.
Jusque-là Blacourt avait pu vivre assez gaiement au boulevard, mais maintenant presque tous ses camarades de noce étaient partis, et si les restaurants du soir conservaient leur clientèle de jolies filles, elles n'avaient plus de sourires que pour cette nuée d'officiers improvisés, promenant sur l'asphalte leurs sabres insolents, leurs vareuses chamarrées. Sans un officier garibaldien, un Polonais du nom de Malonsky, qui l'avait pris sous sa protection, et sous celle de sa maîtresse, une admirable créature appelée Maddalena, il y aurait eu beau temps que Blacourt eût déserté cette compagnie indigne de lui, pour aller rejoindre les fêtards à Versailles.
Mais Malonsky, les poches toujours pleines d'or, était un type, avec ses ivresses à froid, sa manie élégiaque de réciter des vers dans son charabia, ses promptes colères qui lui mettaient tout de suite le sabre à la main... Quel bon joueur! Il perdait toujours... Et avec Maddalena, il y avait aussi à gagner. Blacourt demeurait stupide, à la pensée de sa peau de neige et de ses yeux de feu...
— Mais, dit Thédenat, regardez donc... Tinet! Sommes-nous en carnaval.
Aidé de Louchard, l'ouvrier relieur poussait devant lui Blacourt en l'invectivant :
— Si vous ne donnez pas les chevaux tout de suite, je vais vous faire empoigner, espèce de feignant, sale aristo !
Tinet, plus blême et chafouin que jamais, tendit le poing. Il se carrait dans un magnifique uniforme brillant neuf, le képi en arrière, haut botté, le sabre
et les éperons cliquetants; il étalait, sur sa vareuse à retroussis rouges et deux galons, des aiguillettes d'or.
Louchard, hautain, fit observer :
— La réquisition est en règle. Les chevaux appartiennent au citoyen lieutenant. Service de l'État I...
Et avec condescendance il ajouta :
— Vous ne voudriez pas mécontenter un officier de la maison militaire de Son Excellence le général Eudes, depuis hier délégué à la guerre ?...
Mais déjà Tinet avait ouvert les portes de l'écurie, réjoui d'aise à la vue des bêtes luisantes et pacifiques. Quel effet il produirait là-dessus ! Elles étaient à lui, maintenant. Blacourt l'avait assez éclaboussé du haut de son phaéton... Et faisant signe à un grand diable de spahi, couleur d'ébène, dont le blanc des yeux et des dents riaient de la razzia, tous deux étaient à la tête des chevaux, les détachaient.
— Prends les selles, négrol dit Tinet.
— Chouiaj, chouïa...
Sans se presser, l'Africain, indifférent aux cris de Blacourt que ce calme et ces bras musclés intimidaient, bridait, sanglait, ajustait les étriers. Et Tinet :
— Je reviendrai réquisitionner demain les harnachements et les voitures...
Puis, à Louchard :
— Commandant, je vous constitue gardien de ce bien national.
Majestueux, il se faisait hisser par le spahi, qui bondit lui-môme en selle. Et au pas, pour ne pas compromettre l'équilibre, tenant les crins, il sortit, pâle mais fier, sans se retourner.
Atterré, Blacourt retenait mal sa fureur, il n'avait osé en venir aux mains, redoutant le sort de quelques habitants du quartier, qui sous un prétexte ou un autre avaient été coffrés, ces derniers jours. Une cellule au dépôt, non, merci I... Et, des larmes aux yeux, il regardait disparaître ces deux chevaux qu'il avait eu
tant de mal à préserver, pendant le siège I 11 grommela :
— Moi aussi, j'ai des amis dans la Commune! Ça ne se passera comme ça!
Et il remonta chez lui d'un air digne. Thédenat et Martial sortirent alors, passèrent silencieux devant Louchard, qui vit leur réprobation.
— Qu'est-ce que vous voulez, m'sieu Thédenat ? II faut bien obéir à l'autorité !
Sournois, il les suivait du regard. Les reproches qu'il recevait des purs du bataillon pour la désertion du sculpteur, le refus net opposé par Martial, l'autre jour, quand la compagnie avait été commandée, pour arracher l'affiche de Picard annonçant les échecs de la Commune en province, autant de griefs contre le jeune homme. Patience! Un de ces jours,, une bonne dénonciation anonyme!... Gomme pour le libraire de la maison voisine!... Le concierge répondait, et de bon cœur, à l'appel à la délation, récemment affiché, et par lequel la commission de sûreté générale invitait les gardes nationaux à lui adresser, sous pH, tous renseignements utiles.
Thédenat et Martial, sur le pas de la porte se heurtaient à Poncet, qui, séduit par le soleil matinal, avait eu la même idée qu'eux, venait les prier à déjeuner. Il était dix heures, on avait le temps de remonter à pied, tout doucement. Il prit Thédenat sous le bras, il voulait entretenir son vieil ami d'une idée que, depuis la retraite du gouvernement, il mûrissait avec diverses notoriétés du parti, Ranc, Clemenceau, Floquet, Lockroy, Rochefort, André Lefèvre... Une Ligue de conciliation, servant de tampon entre Versailles et Paris... mettant de la raison, du bon sens, entre ces deux folies. 11 fallait que Thédenat en fût, assistât à la prochaine réunion où on jetterait les bases, rédigerait un manifeste. Il ajouta :
— Le temps presse. Je sais que les chefs de légion ont été convoqués hier, place Vendôme, à un conseil
de guerre. Le parti militaire s'agite, veut marcher sui Versailles, réparer la faute du 19. Les trois généraux, qui déjà ne commandent plus en chef — titre et fonctions supprimés — et sont cantonnés : Bergeret à l'état-major de la garde nationale, Duval au commandement de la préfecture de police, Eudes à la délégation de la guerre, — ne veulent pas lâcher le morceau. Ils ont décidé un plan d'opérations, sont capables de forcer la main de la Commune ! Elle n'est pas seule maîtresse de la situation. La preuve, ce sont les démêlés de chaque jour avec le Comité central. Il n'a abdiqué qu'en apparence, garde la mainmise sur les bataillons. Il a beau ne s'en dire que le grand conseil de famille, il s'ingère, régente partout. Pour réorganiser la garde nationale entière sous sa direction, n'a-t-il pas voulu faire déléguer aussi Cluseret à la guerre ? La Commune a montré les dents, et craignant pour sa sécurité a invité Duval à changer le commandant de l'Hôtel de Ville. Pindy a remplacé Assi. Le Comité est revenu à la charge, a revendiqué l'intendance, le droit de nommer le chef d'état-major, de reconstituer les bataillons, un traitement personnel. On en est là... Guerre latente. La Commune en attendant s'est réservé le privilège officiel de l'affiche blanche. Le Comité n'a cédé qu'à moitié, mis dans le blanc une bande rouge... Thédenat haussa les épaules :
— Vous avez raison. Il faut s'interposer. Dans l'intérêt de tous, surtout de ces imprudents, qui en dépit de leurs apparences de force sont les plus faibles...
Martial l'interrompit :
— Écoutez donc !
Depuis que son père parlait, il prêtait l'oreille à des bruits lointains. On eût dit comme un grondement d'orage. Tous trois se turent, hésitants.
— C'est dans la direction de Courbevoie, dit Thédenat.
— Mais c'est le canon t s'écria Martial.
Ils reconnaissaient le fatal bruit du siège, les coups
sourds et précipités, et ces confuses bouffées de son où passe l'écho des fusillades.
Ils étaient devenus très pâles, se regardaient consternés :
— On se bat!
Autour d'eux,, sur le rond-point Médicis, les passants s'assemblaient, donnaient leur avis :
— C'est un anniversaire allemand, comme l'autre jour... — C'est une salve d'honneur, à Montmartre...
Des gardes sortaient précipitamment des maisons, des débits de vin; des gens couraient à la mairie. La nouvelle, venue des remparts, propagée comme une onde, apparaissait brusque à la foule stupéfaite, incrédule, s'étendait instantanément Les Versaillais attaquaient! Une indignation montait aux visages. Les femmes étaient les plus révoltées.
— Simon ! dit Thédenat.
Le cordonnier galopait tête nue, allant aux rensei- Ignements. Il s'arrêta court. Les yeux avaient une jcolère, le front se phssait durement sous la tignasse •broussailleuse.
— Voilà qu'ils nous tirent dessus, maintenant 1 Tout 'comme les Prussiens !
Il eut un rire amer :
— M'sieu Thédenat!... c'est donc nous, les pauvres 'gens, qui sommes l'ennemi!
L'historien eut le cœur serré :
— Calmez-vous!... Ce n'est peut-être qu'un malentendu . . . Nous irons à Versailles , nous verrons M. Thiers... Le sang ne doit pas couler!
Mais Simon hochait la tête. Sa rancune de Juin lui remontait aux joues, en flot rouge.
— Le sang!... Ils s'en moquent bien, quand c'est au peuple qu'ils le tirent!... Allez, m'sieu Thédenat, vous ne ferez pas entendre raison à ces gens-là! ... Il n'y a qu'une chose. Je vais prendre mon fusil, et les gars de même... Nous irons à Versailles, nous aussi .
Sans un regard à Martial, il partait en coup de vent
De tous côtés la générale battait. Dans les intervalles, arrivait la rumeur tragique, le funèbre roulement d'orage. Trois heures il dura, les poursuivit dans les rues bouleversées. Des bataillons, réunis en hâte, se consultaient. Montmartre, où ils arrivaient tard,, avait repris son aspect de guerre. Des gardes se pressaient autour des canons. Dans le petit jardin^ où les lilas allaient ouvrir leurs grappes^ sous le marronnier aux feuilles larges ouvertes, — ils retardaient de se mettre à table, l'appétit coupé; ils guettaient^ au-dessus de Paris en effervescence, le bruit diminuant, là-bas. Que se passait-il?...
Ceci.
A six heures du matin, la division Bruat et la brigade Daudel, exécutant le plan d'attaque arrêté la veille en conseil de guerre par Thiers, avaient quitté leurs campements, s'étaient avancées l'une par Villed'Avray et Montretout, l'autre par Bougival et Rueil; les cavaliers de Galliffet éclairaient à gauche; le général Du Barail surveillait à droite la route de Châtillon, les avant-postes qui depuis quelques jours escarmouchaient de ce côté. Le but? Déloger des positions de Courbevoie et du pont de Neuilly, débouché sur Versailles, les fédérés qui les gardaient.
Une victime inattendue, avant que le feu réciproque fût ouvert, décidait en partie de l'attitude des troupes de l'ordre, entraînait leur hésitation. Le médecin principal Pasquier, passant à cheval, en uniforme, à portée des fusils des fédérés^, et pris pour un colonel de gendarmerie, tombait frappé à mort. « On tue vos médecins! » dit-on aux soldats, et les soldats voyant tirer les gendarmes qu'on avait mis devant eux comme plus solides, tirent à leur tour. Le combat est engagé.
Le 74« d'infanterie, lancé sur le grand rond-point de la Statue, plie, lâche pied. Vinoy et Bruat donnent de leur personne, jettent les marins en avant. De violentes salves, les mitrailleuses délogent ensuite les lédérés de la caserne de Courbevoie. Alors, sur l'ave-
LA COMMUNE 2a3
nue de Neuilly, couverte de boulets et d'obus, les gardes nationaux entament précipitamment la retraite, que trois bataillons frais soutiennent. Les Versaillais ne s'arrêtent qu'à cent mètres des remparts; un peu plus ils entraient.
Mais M. Tliiers, pour cette fois, n'a voulu que mettre l'armée à l'essai. Il respire. On pourra faire mieux ! Et le soir, sans laisser un soldat dans les positions conquises, les troupes regagnaient, tranquilles, leurs campements. Les gendarmes, en rentrant dans Puteaux, se débarrassaient de cinq gardes nationaux prisonniers, en les fusillant sur place, sans jugement.
La guerre civile, montrant dès le premier jour plus de cruauté que la guerre étrangère, commençait...
Las de ne rien savoir, soutirant de ne rien faire, Thédenat et Poncet, sitôt le déjeuner expédié, s'étaient mis en route, allant aux nouvelles, cherchant à réunir quelques amis, pour tenter une démarche immédiate. Martial, tristement, était redescendu. Après le répit de cette dernière semaine, repris au travail, retrouvant goût à la vie, il lui semblait être retombé aux pires jours du siège
Il traversait des rues à demi désertes, emporté malgré lui vers le côté où l'on s'était battu, où l'on se battait peut-être encore. Des bataillons défilaient en ordre Avec étonnement il remarquait qu'ils n'étaient pas seu lement composés de ces hâves figures qui criaient la misère. De petits bourgeois, des gardes aux mains blanches marchaient d'un pas délibéré, d'un air de conviction ardente. En Thonneur des Rameaux, beaucoup portaient un brin de buis piqué au képi ou au fusil.
A mesure qu'il se rapprochait des Champs-Elysées, les rues devenaient plus bruyantes. Une foule de curieux et de promeneurs du dimanche se dirigeaient vers la grande artère où coulaient à rangs serrés les bataillons populaires. Guignol jouait comme d'habi-
tude. Le ciel était devenu gris. L'Arc de Triomphe, avec ses bas-reliefs noirs de badauds juche's, se découpait morne. Martial écoutait, tendu, si l'on ne percevait plus quelque rumeur de la lutte. Ses nerfs vibraient de l'impression oubliée, atroce, de sentir que quelque chose de terrible a lieu, sans qu'on sachG quoi... Dans les groupes, on se répétait avec stupeur : « Ils ont attaqué », tandis que de la chaussée ainsi qu'aux jours de 89, montait par moments un grand cri : « A Versailles f »
Au bord du trottoir, où insensiblement il avait été poussé, il s'immobilisa soudain. Devant lui passait son bataillon. Des figures connues le frappaient, lui rappelaient les rassemblements dans la nuit glacée, les départs fraternels pour le Bourget^ Buzenval... Il lui paraissait étrange de voir ses ex-camarades aller ainsi sans lui... Puis, songeant vers quelle bataille ils marchaient, son cœur se révoltait... Non! il ne pouvait concevoir une horreur pareille f... Le bruit sourd de ces pas rythmés lui semblait aussi affreux que celui du canon de Versailles, ce matin... Ni ici, ni làf Pour rien au monde...
Sa compagnie arriva à sa hauteur. Il remarqua l'air de sombre enthousiasme qui illuminait certains visages. Le rang des Simon par hasard l'aperçut. Louis eut un sourire d'ironie triste. Anatole gouailleur lui jeta:
— Vous ne venez pasV
Le père avec un dédain bourru tourna la tête. Martial en éprouva une peine. Fini le coude à coude de naguères, cette solidarité obscure des souffrances communes I... Avec un malaise, il ressentait le muet reproche, et comme une humiliation de les abandonner, le jour du danger venu pour eux, ces travailleurs qu'il avait jugés à l'œuvre, irréprochables et sincères. De nouveaux rangs poussaient les autres. Flot sur flot, la marée humaine montait, dans le cri grandissant : « A Versailles !
Martial se rappela l'heure où, serré contre les Simon, il cheminait à cette place, ivre de fatigue et de désespoir, le jour de la Bastille, le soir des canons. Un élan de patriotisme soulevait Paris, le ruait au-devant de l'armée allemande. A présent, un autre ennemi attaquait. Et c'était la même foule qu'un vertige d'abîme, une incroyable substitution de haine précipitait, grande force aveugle, contre des Français.
Le sang depuis des mois amassé, ce sang qui n'avait demandé qu'à couler pour la patrie, et que l'inaction avait enflammé dans les veines, bouillonnait irrésistiblement. Les fusils chargés brûlaient aux doigts. Il fallait qu'on se battît, que rage et désespoir rentrés fissent explosion. Détourné de l'ennemi naturel, Paris se jetait sur celui qui par ses fautes héritait de la colère en suspens. Longtemps endiguée, jour à jour grossie de rancœurs et de soufi'rances, la sortie torrentielle crevait enfin