TROISIÈME PARTIE
A l'aube du 4 avril, Thédenat et Poncet sortaient de chez eux, après une courte nuit insomnieuse, et se retrouvaient à l'heure dite rue Pavée, à la porte du vieil hôtel de Lamoignon. Jacquenne y demeurait au quatrième, dans un froid petit logis. Ils l'avaient aperçu un moment dans l'après-midi du dimanche, n'avaient pu le joindre de toute la veille à l'Hôtel de Ville, où la Commune, surexcite'e, tenait deux séances tumultueuses, aux bruits, pires d'heure en heure, de la grande sortie.
Les deux vieux amis se tendaient la main; allaientils obtenir quelque chose de Jacquenne ? Lu terrible leçon l'aurait-elle éclairé ? La Commune, sentant sa faiblesse, voudrait-elle se prêter aux démarches qu'ils allaient tenter à Versailles, qu'ils eussent commencées hier s'ils avaient pu passer à travers la bataille ? Ils se regardèrent avec tristesse. Chemin faisant, chacun avait remué les mêmes idées, vu repasser le tourbillon des heures.
Tandis que les bataillons se levaient sans ordres, beaucoup marchant d'eux-mêmes au canon, coulant par les Champs-Elysées vers Neuilly, la commission executive avait affiché une proclamation indignée, —
moins sans doute de l'attaque, puisque aussi bien trois de ses membres, Duval, Eudes et Bergeret en pre'paraient une, — que pour, devance's, paraître victimes. « Les chouans de Gharette, les Vendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu, les gendarmes de Valentin ont engagé la guerre civile 1 » Beaucoup de faux mêlé à un peu de vrai, car ils ne soufflaient mot de l'armée, qui sans entrain d'abord, mais bientôt échauffée, s'était aussi battue, et qui, hier...
Ah! la lolie de ces trois généraux ignares, qui, poussés par l'aveugle marée populaire, confiants dans leur foi, l'élan de ces masses confuses, avaient tout précipité, sans tenir compte de la résistance de leurs collègues civils : Tridon, Vaillant, Lefrançais, — Pyat même, moins décidé, le péril venu. On se quittait, sur entente de ne rien faire avant que la commission eût en mains un état détaillé des forces, en hommes, artillerie, munitions, transports. Gluseret, dont on vantait le talent, était adjoint à Eudes, comme délégué à la guerre... Sitôt dehors, risquant le tout, les généraux, d'eux-mêmes, avaient expédié leurs ordres.
Des deux points de concentration, places Vendôme et Wagram sur la rive droite, place d'Italie et Champ de Mars sur la rive gauche, les chefs de légions formaient avec peine leurs colonnes, quantité de gardes déjà partis, attendant aux portes, vers Neuilly et vers Vanves. Troupeaux d'hommes crédules, hallucinés despoir : les frères de l'armée lèveraient la crosse, le Mont-Valérien ne tirerait pas, resterait neutre!... Ils s'en allaient à l'aventure, démunis de cartouches et de vivres, traînant à peine quelques canons, — des bataillons entiers presque sans chefs, d'autres se ralliant aux généraux qui leur plaisaient.
Pendant ce temps, comme hors de la vie, la Commune assemblée dissertait de tout, sauf des préparatifs militaires, du grand mouvement qui enfiévrait les rues : ajournement de la publicité des procès-verbaux de séances, votée de la veille; mise en accusation (pro-
posée par Pyat) de Thiers, Favre, Simon, Pothuau, dont les biens seront séquestrés; adoption des familles des gardes tués à l'ennemi; abolition enfin du budget des cultes, exigée, obtenue d'urgence par Pyat, qui, avec autant d'à-propos, eût pu faire décréter la prise de Berlin, ou la suppression de Versailles!...
C'était l'heure où la foule armée, harassée déjà d'attente, de marches, de contre-marches, s'ébranlait avec enthousiasme, allait exécuter le plan des généraux, retouché, disait-on, par Gluseret; — une forte démonstration à droite, vers Rueil, avec les deux colonnes de Bergeret et de Flourens, tandis qu'Eudes, au centre, et Duval, à gauche, fonceraient sur Versailles, l'un par Meudon, l'autre par la route de Châtillon.
Une dépêche hyperbolique avait annoncé la présence de « Bergeret lui-même à Neuilly, la défection des soldats de la ligne arrivant tous, et déclarant que sauf les officiers supérieurs personne ne voulait se battre. »
Cependant, dans le petit jour blême, Bergeret apparaissait seulement, au milieu des fédérés qui, depuis quelques heures, se reposaient près du pont, murmuraient à la vue du général en voiture. On part enfin, à dix mille, les sections comme en promenade au milieu de la route, sans un éclaireur; on atteignait le plateau des Bergères quand le Mont-Valérien tonne ; un obus, un second, d'autres tombent sur les rangs saisis de panique, coupés en deux. En vain Bergeret, dont les deux carrossiers sont tués, veut rallier son monde. Tous crient à la trahison, se débandent. La queue, dans une déroute efi'royable, regagne Paris; ceux de tête continuent de marcher vers Rueil, où arrive, à un appel pressant, la bande de Flourens, à peine un millier restant de six mille au départ, égrenés sur la route d'Asnières. Sitôt se rejoignait-on, vers dix heures, que du plateau de la Jonchère les batteries versaillaises ouvraient le feu.
Vinoy surpris, dormant sur ses lauriers de la veille,
entrait seulement en ligne. A gauche, les avant-postes de la brigade Galliffet s'étaient repliés devant lïrruption; mais bientôt^ au centre, les têtes de colonne delà brigade Daudel et de la division Grenier repoussaient la poignée de Parisiens jetée en avant-garde. Alors les débris des troupes de Bergeret et de Flourens tournaient talons, depuis Rueil couvraient la plaine ; la cavalerie de droite, les escadrons de Du Preuil les sabraient, faisaient nombre de prisonniers.
Flourens, depuis quelques jours taciturne, ses illusions tombées, se voit seul. Fuir comme les autres, rentrer vaincu dans ce Paris d'incapables, son âme chevaleresque ne le supporte pas. Avec Gipriani, son aide de camp, il se dirige vers Ghatou, se couche et s'endort sur la berge... Une maison est proche, auberge louche, que Gipriani l'exhorte d'atteindre. Ils y entrent, Flourens se jette sur le lit, le propriétaire part aux nouvelles. Ce sont des gendarmes qui reviennent. Gipriani décharge son revolver, on le larde à coups de baïonnette. On maltraite et on entraîne Flourens sur qui le capitaine Desmarets accourt, au galop : « G'est vous, Flourens, qui tirez sur mes gendarmes? — Non ! » Mais déjà le sabre furieux s'est abattu, a fendu en deux la tête, comme une bûche. On les jette, Flourens mort, Gipriani mourant, dans un tombereau à fumier. Ainsi avait fait son entrée à Versailles ce jeune, bon et brave Don Quichotte, mort pour le peuple, qui l'aimait.
Les colonnes montant par Meudon et Villacoublay étaient dispersées, refoulées de môme. Eudes, après une très vive attaque, se repliait devant la brigade La Mariouse ; Duval, après avoir chassé du Petit- Bicêtre les avant-postes de Du Barail, s'était heurté à îa brigade Derroja et à la division Pcllé, reculait, après un combat énergique, jusqu'à la redoute de Châtillon, où il s'enfermait pour la nuit...
En montant le sombre escalier nu à rampe ancienne, Thédenat et Poncet se communiquaient les nouvelles
LA COMMUNE 21i
qu'ils avaient pu recueillir, toutes disant, après la fausse joie des bulletins officiels, la panique seme'e jusqu'aux portes, se répandant dans la ville confiante, en train de lire les rodomontades de Pyat : « A Versailles, si nous ne voulons pas remonter en ballon! A Versailles, si nous ne voulons pas revenir au pigeon 1 A Versailles, si nous ne voulons pas être réduits au pain de sont... » et autres rimes en on.
Partout, la stupeur du coup manqué : cet enlève ment des Versaillais qui, la veille, semblait ne devoir faire qu'une bouchée!... Partout l'exaltation du peuple; un bataillon de trois cents femmes,, drapeau rouge en tête, parlant de sortir contre l'ennemi ; puis le funèbre galop des ambulances, la rage des fuyards, et ce cri qui avait retenti le long du siège, cette éternelle raison des défaites : « Nous sommes trahis ! . . . » Les obus du Mont-Valérien éclataient dans toutes les plaintes. Incurie ou mauvaise foi des généraux, qui s'étaient contentés de la vague assurance, naguères donnée par Lullier^ au lendemain du 18, que la forteresse ne tirerait pas.
' Poncet, sur l'étroit palier, tira le pied-de-biche pelé; une lointaine sonnette tinta. Après plusieurs appels, Jacquenne parut enfin, mal réveillé, vêtu en hâte, un foulard noué à son cou rugueux. Sa barbe dure hérissait ses joues creuses^ ses yeux luisaient dans la face jaune. A la vue de ses anciens amis, il se renfrogna.
— C'est vous ! fit-il sèchement.
Il se reculait, les faisait pénétrer dans un petit cabinet de travail encombré de livres^ qui sentait le tabac,
a poussière et l'abandon. Un poignard était sur la cheminée près de l'écharpe rouge à franges d'or. Un evolver chargé servait de presse-papiers.
— Excusez-moi, je venais de m'assoupir. Je suis 'rentré il y a deux heures, je ne dors plus. Les jours et lies nuits passent sans que je m'en aperçoive. Une besogne harassante! Qu'y a-t-il pour votre service?
Thédenat dit leurs projets : une Ligue pour lunion
des droits de Paris, faisant œuvre de conciliation, se jetant entre les deux partis. L'heure était solennelle, il fallait arrêter l'effusion du sang, et — puisque l'obstination de Versailles à ne pas reconnaître les droits légitimes de Paris l'avait causée dans le principe — empêcher que le fossé s'élargît encore, que les combats de ces deux jours ne dégénérassent en lutte quotidienne, en la plus sacrilège des guerres civiles. La perte de la République et des libertés était au bout!
Poucet exposa le programme de la Ligue : « Reconnaissance de la République; reconnaissance du droit de Paris à se gouverner, à régler, par un conseil librement élu et souverain dans la limite de ses attributions, sa poUce, ses finances, son assistance publique, son enseignement et l'exercice de sa liberté de conscience; la garde de Paris exclusivement confiée à la garde nationale, composée de tous les électeurs vaUdes... » Voilà ce que des délégués allaient soumettre aux ré flexions de M. Thiers.
Jacquenne haussa les épaules :
-— Voyons, Poncet, si je ne dors plus, vous dormez debout ! Pouvez-vous vraiment espérer que ces genslà, victorieux, vont d'un seul coup se démentir, accep ter ce que, tremblants, ils repoussaient avec horreur?... Vous faites fausse route. Entre Paris et Versailles, irréconcihables, il n'y a pas place pour un tiers parti. C'est nous trahir que vouloir nous défendre ainsi! L'instant des paroles est passé. Si vous penchez pour nous, soyez avec nous ! Prenez une plume, un fusil. Nous sommes au point où. l'on ne peut plus songer qu'à se battre jusqu'au bout. Guerre déclarée! La guerre de l'avenir contre le passé. Le plus fort mangera l'autre...
Thédenat hocha la tête. Jacquenne comprit :
— L'échec de notre sortie?... — Il sourit avec amertume : — Oui, on a trop attendu. C'est le lendemair de leur fuite qu'il fallait culbuter ces pleutres, er pleine débandade... Nous ne sommes pas outilles pou'
tenir campagne, jouer aux armées régulières. Une fois de plus, nous venons de payer pour le prestige militaire, la nullité des généraux!... Un fou ou un traître comme ce LuUier!... Un idiot et un infirme comme Bergeret, un mannequin comme Eudes. . . Ces messieurs avaient leur plan ! Toujours Trochu! Et on ne nous a même pas consultés I... Nous y mettrons ordre. A pied les généraux ! Il faut que la suprématie reste au pouvoir civil. Que Paris se batte sur place, derrière ses forts, ses remparts, ses barricades! Là, il est inexpugnable, il résistera, maintenant qu'il a du pain, si longtemps et si ferme aux Prussiens de Versailles, que la France saisie de révolte se lèvera!...
Des violences de la séance qui l'avait, jusqu'à une heure du matin, retenu à l'Hôtel de Ville, de ces difl'érends entre collègues qui déjà lui faisaient voir la situation compromise, à vau-l'eau, il ne parlait pas. 11 tut les récriminations des ouvriers socialistes, la palinodie de Pyat, proposant de remplacer à la Commission executive les trois généraux, Lefrançais s'en retirant, indigné de la folle sortie, Cluseret chargé seul de la délégation à la guerre, Grousset demandant qu'on notifiât aux puissances l'avènement de la Commune!... Incohérence et stérilité.
I Thédenat, sans contredire l'apparent espoir de Jacquenne, regardait, avec une sympathie mêlée d'étonnement, ce front barré d'une ride têtue, ces yeux fiévreux et glacés, cette bonne volonté brûlant dans le vide... Au milieu d'un tel gâchis, que pouvait le sectaire ? Et c'était un des meilleurs I
Ils se quittèrent avec froideur, Jacquenne pour achever de se vêtir, retourner à l'Hôtel de Ville, Thédenat 3t Poncet pour continuer leurs démarches. Uu haut du palier, penché à la rampe, Jacquenne leur criait :
— Vous n'arriverez à rien ! Soyez avec nous !
Ce même matin, Du Breuil, les nerfs vibrants d'entendre depuis deux jours le canon retentir autour de
Versailles, à la fois heureux de ne pas prendre part personnelle au combat, et malheureux de ne rien pouvoir, de si peu savoir, alors que le sang français coulait, avait dirigé sa promenade du côté de Ghâtillon, où les opérations devaient se poursuivre.
Vinoy avait décidé de s'emparer de la redoute, dont la possession, menaçante contre Versailles, serait efficace contre Paris, maintiendrait désormais les insurgés dans la ligne des forts. En voyant les fantassins de la brigade Derroja appuyer sur la droite, pour tourner Ghâtillon par Fontenay-aux-Roses, tandis que ceux de la division Pelle assaillaient de front, Du Breuil, galopant dans les champs le long de la route couverte de voitures et d'hommes, se remémorait un détail curieusement significatif de l'étrange affolement des premiers jours .
Le 23 mars, Galliffet, en qui M. Thiers voyait un des sauveurs du moment, avait reçu mission d'enlever avec quelques troupes cette même redoute qu'on réattaquait en forces aujourd'hui. Le général arrivait au pied des ouvrages, les occupait sans qu'un coup de canon en partît : ils étaient vides, gardés par un seul ivrogne, toute la garnison étant allée au village prendre le café. M. Thiers, averti de l'aubaine, avait répondu par un ordre d'abandon, de retour à Versailles. Gêné d'un avantage trop rapide, le stratège, qui voulait, ne voulait pas, n'avait plus vu qu'inconvénients : l'armée n'était pas prête, il fallait que toutes les pièces de l'échiquier avançassent systématiquement, poussées avec une sage lenteur d'ensemble.
Le canon tonnait, les salves de la fusillade déchiraient l'air vif, l'aube grise. Allons, cette fois, M. Thiers serait content, les choses se passaient en règle! Gydalise s'enleva sur un fossé. Du Breuil flatta de la main l'encolure souple et tendue, où les veines couraient sous le poil d'or fauve. Il se rappela d'anciens galops, des matins d'Italie, de Mexique et de Lorraine.
Jamais, au bruit de la bataille, à ce bruit qui se
répercute à pleine chair, il n'avait e'prouvé le malaise qui le poignait à cette heure : un sentiment fait de curiosité' douloureuse, de répulsion instinctive à l'idée que ses camarades, dans la mêlée, étaient en train de remplir un cruel;, un affreux devoir. Non t ces Parisiens qu'autour de lui il entendait traiter de scélérats, de repris de justice, de voleurs, d'assassins, ces hommes que l'inflexible raisonnement de d'Avol condamnait à mort comme traîtres à la Patrie, il ne pouvait les considérer que comme des égarés, coupables sans doute, mais d'une passagère folie. Les voir traiter en ennemis, sans remords, sans une hésitation de la conscience, il s'y résignait mal. Hier soir, la douleur grave d'Anine, la colère de Bersheim : — Amputée de deux provinces, la France était-elle donc assez riche de sang pour continuer à se déchirer elle-même î — l'avaient attendri, troublé.
11 prêta l'oreille^ respira. Le bruit diminuait, cessait bientôt. « Au moins, se dit-il, la lutte aura été courte... » 11 tira sa montre : à peine six heures et demie. Il mit Cydalise au pas vers le bois du Loup-Pendu, descendit les pentes qui dominent la route de Bièvres au Petit- Bicêtre, hésita s'il irait vers la rivière, du côté de la brume et du silence, ou s'il remonterait vers le plateau, encore mouvementé des dernières secousses du combat. Le besoin de savoir l'y ramenait irrésistiblement.
Soudain, au bord de la route, il vit un grand rassemblement sur le carrefour, une colonne arrêtée, un étatmajor s'agitant. Il piqua des deux, distingua vite, au milieu d'une double haie de chasseurs à cheval, des files de prisonniers encore noirs de poudre, hâves des nuits passées, visages mornes ou furieux. Il poussa Cydalise, se mêla presque à l'état-major en avant duquel se détachait, parlant avec le chef de l'escorte, un pesant homme dont Du Breuil ne voyait que la nuque blanche sous le képi doré. A la tournure, il reconnut le général ^n chef. Un commandant qu'il avisait lui fit un clin d'œil amical; Du Breuil sans bruit l'accosta ;
— Que se passe-t-il ?
— Victoire sur toute la ligne! C'est la garnison de la redoute, qui a mis bas les armes. 11 paraît ^ue Pelle leur a promis la vie sauve.
Mais la voix de Vinoy s'slevait :
— Y a-t-il un chef?
Un homme aux traits énergiques, aux yeux sombres, sortit avec fierté des rangs :
— C'est moi. Je suis Duval.
— Et les autres ?
Un chef de bataillon dit simplement :
— Moi. Je suis le chef d'état-major de Duval. Un autre encore se joignit à eux.
La voix du général en chef, dans le lourd silence, prononça :
— Fusillez-moi çal
Les trois hommes, sans répondre, franchissent avec crânerie le fossé de la route, se tiennent alignés dans une petite prairie, près d'un mur. Du Breuil, haussé sur ses étriers, par une sorte de fascination, contemplait ces condamnés sans jugement, dont le froid courage, l'air de défi farouche bravaient les préparatifs meurtriers, le peloton qui se rangeait, avaient l'air d'en appeler à un lointain tribunal, quelque suprême justice. Il croisa le regard de haineux dédain que Duval promenait sur tous, en éprouva une souffrance.
Ce terrible arrêt, inscrit à chaque page du Code de justice militaire, la mort, jusqu'à quel point le général en chef avait-il le droit de l'appliquer ici, sans réunion d'un conseil de guerre, sans témoignages ni défense? Jusqu'à quel point Duval et ses compagnons relevaient-ils d'ailleurs de cette justice spéciale, n'étant ni soldats ni déserteurs? L'action finie, et tombée cette fureur du combat où s'impose la nécessité du meurtre réciproque, une telle rigueur, en dehors de toutes les lois de la guerre, ne semblait-elle pas une représaille? Un cri jaillit du groupe stoïque : t Vive la République t Vive la Commune 1 »
Une fracassante détonation, un e'clair jaune dans de la fumée. L'écart de Cydaiise faisait retomber Du Breuil en selle, il avait eu le temps de voir les deux chefs de bataillon choir en avant, foudroyés, le corps de Uuval chanceler, s'abattre en arrière... Secoué aux moelles, Du Breuil se releva, voulut regarder encore. Sur le cadavre de Duval, qui paraissait très grand, un des cavaliers de l'escorte se précipitait, arrachait les bottes, et, les promenant devant la colonne jusque sous le regard de Vinoy, il cria :
— Qui veut les bottes à Duval?
Cet outrage à la mort, cette basse dérision envers des malheureux tombés noblement, c'était Télan de jévolte qui faisait déborder l'âme de Du Breuil. Un dégoût le prenait d'être homme, et de voir pareil abaissement de l'humanité. Parce qu'une tourbe abandonnée à elle-même avait, en une heure de frénésie, assassiné deux généraux, était-ce une raison pour que des civilisés, des vainqueurs, hauts placés de l'échelle sociale, tuassent à leur tour, plus froidement, mais avec autant de dureté, des hommes qui n'étaient en rien responsables de l'autre meurtre, simples volontaires d'une cause qu'on pouvait blâmer, mais qui avait sa grandeur, puisqu'elle inspirait de semblables sacrifices?
Tandis que la colonne se remettait en marche, il contemplait, avec une surprise mêlée de peine, les visages des prisonniers. Il y en avait quelques-uns de hideux, beaucoup de quelconques, plusieurs de beaux. Sans les barbes longues, l'aspect de visibles souffrances, c'eût été une foule semblable à toutes les foules; des hommes de tous âges et toutes conditions, car il n'y avait point là que de la plèbe, mais aussi de la petite bourgeoisie; des femmes allongeaient le pas à côté de leurs maris. C'étaient des Français de la moyenne, avec du pire, du mauvais, du bon, de l'excellent. Une figure I le frappa, par son rayonnement d'intelligence et de i volonté, l'éclat pensif du regard. Tous montraient une
horreur muette, jointe à une foi sombre. Non, ce n'étaient pas ces visages-là qu'il avait vus à Montmartre. Il fut blesse', à ce moment, de constater que des camarades, des officiers comme lui, menaçaient et raillaient ces vaincus. Des soldats faisaient chorus. Il entendit des mots affreux.
Écœure' il tournait bride, lançait Cydalise au trot sur la route de Bièvres ; il avait hâte de se retrouver seul, d'être dans l'e'troite valle'e, sous les arbres. Amèrement il réfléchissait, tout en regagnant Versailles à grande allure. L'air brumeux à son front, l'humide fraîcheur des bois, le jeune feuillage ne lui apportaient aucune diversion. 11 ne voyait pas le ruisseau sinuer en méandres d'argent terne, sous la vapeur matinale. Des pensées qu'il n'avait jamais eues bourrelaient son âme inquiète.
Il ressentait plus troublantes les angoisses déjà subies à Metz. Lui qui, toujours et quand même, avait été respectueux de la discipline, s'était sacrifié à une conception étroite du devoir, il hésitait au bord du problème terrible, dont ces derniers jours il couvait l'obscur tourment, et qui, devant cette exécution sommaire, venait de se révéler, béant. La guerre contre l'ennemi, l'étranger, chose déjà cruelle, mais simple, qui n'inspirait aucuns doutes. A présent, comment se le dissimuler plus longtemps, une guerre autrement barbare commençait, guerre sociale, si sauvagement inaugurée, grosse d'inconnu et de catastrophes, et qui soulevait avec elle mille questions redoutables, pour la première fois répercutées en échos jusqu'au fond de sa conscience.
Limité aux obhgations d'un métier qu'il aimait, rien jusque-là, dans sa vie sentimentale et mondaine, ne l'avait préparé à ce débat. Lui seul, sa façon d'envisager l'honneur avaient été aux prises, à Metz, avec la servitude militaire; un champ soudain s'élargissait, le monde avec ses catégories, un horizon qu'emphssait, non plus sa seule personne, mais la confuse mêlée humaine.
Avant ce cataclysme qui. jetant bas l'ordre e'tabli, mettait au jour la société jusqu'aux entrailles, tout, dans l'heureux égoïsme, l'insouciante sécurité de l'Empire, lui avait semblé à sa place, en équilibre. Les unr. en haut, les autres en bas, non en vertu de leurvaleui intrinsèque, de leurs justes droits, mais d'une harmonie ancienne, d'autant plus fondée à ses yeux que, bénéficiant des privilèges, il n'avait jamais songé à se pencher sur tous ceux qui, dans les usines, les boutiques, les chaumières, travaillaient pour lui, et sur ceux qui, plus bas encore, sous le toit infect des taudis, sous le ciel indifférent, sans travail, mouraient de faim.
Dans cette révolution de Paris, où des esprits supé rieurs, un Thédenat, un Poncet, — ceux-là il les connaissait, il ne pouvait, comme Grandpré à tous les hommes de la gauche, leur contester un désintéressement et un idéal, — élevaient la voix en faveur de certaines réformes, où des hommes d'action, — il revoyait le dédaigneux regard de Duval, — mouraient avec cette simplicité pour leurs convictions, il y avait autre chose que de bas appétits, d'envieuses récriminations 1... N'eût-on pu essayer d'être bon, d'être juste pour eux, au lieu de les irriter, de les pousser petit a petit aux actes irrémédiables? Ne pouvait-on plus rien déjà, que la bataille rangée et, après la bataille, la fusillade ou la prison ?...
Un autre aspect du monde lui apparaissait, où chaque chose n'était plus si bien à sa place. Toute l'intelligence, tous les droits n'étaient pas d'un seul côté. Une plus équitable répartition du sort ne devaitelle pas être faite au labeur et à la misère? Dans cette colonne de prisonniers, il y avait des vieux, des enfants, des femmes... Qui les avait poussés là?... Une pitié, une gêne l'émurent...
Et c'étaient des Français I C'était contre des êtres liés par le même passé d'histoire, les mêmes instincts, la môme langue, c'était contre des êtres avec qui l'on
2ÎÎ0 LA COMMUNE
venait de souffrir pour la patrie^ qu'il lui fallait remplir son devoir de soldat! Et les Prussiens, assis sur les remparts des forts de l'est, guettant au loin de tout le cercle des villes occupées, contemplaient à cette tâche « une des plus belles armées que la France ait possédées 1 » Ah! l'Assemblée, M. Thiers!...
Des deux voix de Bersheim et de Grandpré toujours résonnant le soir autour de lui^ l'une chaleureuse dans sa bonhomie bourrue, l'autre élégante et froide dans sa sécheresse polie, c'était la première que Du Breuil réentendait, à cette minute d'accablement. Le fer, le feu, était-ce donc le seul moyen de guérir des plaies trop évidentes, de panser, d'apaiser?... Le souhaitaiton seulement?... On désespérait des moyens de douceur avant de les avoir tous employés!... Ne s'en remettait-on à la force que pour se débarrasser du patient, en même temps que du mal?
Obsédantes pensées, qui toute la matinée, courbé à sa table, le poursuivirent, qu'il roulait encore en sortant du ministère, à l'heure du déjeuner. Tête basse, il suivait la rue Saint-Pierre quand une main le touchait à l'épaule.
— Comment va?
Il sursautait, dévisageait sans plaisir un de ses anciens camarades de Metz, le chef d'escadrons de Francastel, attaché maintenant à l'état-major d'une des divisions nouvelles.
La défaite, la captivité n'avaient pas mis une ride, enlevé un sourire à ce vaniteux visage au nez en bec d'oiseau, au front bas, aux moustaches en croc. Bavard, il entamait une interminable histoire, coupée de mille incidentes; sa cervelle légère sautillait, dune phrase à l'autre. Bien pris dans son dolman clair, il était content de lui, des autres, des événements. On allait pouvoir se rattraper, égaler, d'un galon ou dune croix, les chançards des armées de la Défense, récompensés au service de « la Gueuse ».En attendant, la vie était bonne. Grâce à ce cher M l'biers, qui avait fait.
depuis le jour de la chute de Metz, le rappel de la solde, poches garnies f Avec cela, une garnison charmante; les boulevards étaient à Versailles, de johes femmes dans toutes les rues et, aux Réservoirs, la cuisine bonne.
Du Rreuil, au coin de l'avenue de Paris, allait semer cet importun, quand un brouhaha s'éleva, dans la rue des Cliantiers. Des bourgeois coururent, et cette rumeur : « Les prisonniers arrivent I »
— On est bien bon d'en faire ! dit Francastel avec un aimable sourire. On devrait les fusiller tous!
Et gaiement, il fila, sifflotant.
Cloué sur place, tandis que des rues avoisinantes un flot de curieux et de badauds dégorgeait. Du Breuil, entre les chevaux des chasseurs de l'escorte, voyait surgir lentement la colonne rencontrée au petit jour. Il reconnaissait ces visages de fatigue, de douleur et de haine. Exténués par la marche, les privations, tout le dur arriéré, ils étaient maintenant sinistres, leurs vêtements défaits et boueux. Un cri fait de mille cris retentit. Il montait de la haie des spectateurs, vieux messieurs respectables, Parisiens connus, journalistes, gandins, filles empanachées, femmes paisibles et cossues, tout un monde élégant, bien nourri, pêle-mêle avec le fretin de la rue, balayeurs, palefreniers, camelots.
Le cortège sans nom défilait, au milieu des injures, des crachats, des huées. On eût dit que dans ces inconnus chacun retrouvait un ennemi personnel. Des cannes se levaient, retombaient. Des mains agrippaient les manches'à galons, des ongles lacéraient. Un petit crevé aux gants beurre frais souffleta un vieillard qui traînait la jambe, regardait hagard, sans comprendre. On hurlait : A mort! à mort! Les chasseurs durent pousser leurs montures, s'interposer.
Du Breuil revit le carrefour sanglant, l'insulteur secouant les bottes de Duval, les trois cadavres étendus dans la petite prairie... Et le cœur battant, les oreilles
bourdonnantes de la clameur qui avec la tête de la colonne s'étendait maintenant jusqu'aux Grandes-Ecuries, il s^éloigna, épouvanté. Une hallucination lui faisait gravir le calvaire de Montmartre... Il suivait la rue des Rosiers, une baïonnette cherchait à le larder, la meute aboyait à la curée !
Mégères flétries, prostituées du trottoir, souteneurs blêmes, certes, il avait aperçu là bien des faces ignobles! Ces visages suant la misère et le vice n'étaient pas plus repoussants que ceux qu'il venait d'apercevoir à nu, montrant la bête affolée, visages de gens riches, mûrs, instruits,, de mères de famille satisfaites, de jeunes femmes, de jeunes hommes heureux d'aimer et de vivre, de vieillards repus, toute cette ruée démente de bourgeois ivres de rancune et de peur.
Il eut une fin d'après-midi morne. Des bribes de nouvelles parvenaient. Sous le feu des forts de Vanves et d'Issy, les brigades La Mariouse et Derroja, harcelées par la fusillade, emportaient bien Glamart, mais le général Pelle, blessé, était remplacé par le général Péchot, sa division si éprouvée, sous la grosse artillerie des forts, que vers quatre heures une division fraîche venait la relever. Les pièces de campagne, inférieures en calibre et portée, restaient impuissantes. Les pièces de forteresse et de marine ne seraient en position que dans quelques jours.
Le colonel Laune, soucieux, jeta en passant à Du Breuil :
— Ils ont un matériel puissant, des pointeurs habiles, des murailles solides. Nous n'en viendrons pas à bout de sitôt t C'est un second siège qui com mence.
Deux jours après, Martial descendait de Montmartre où il avait déjeuné chez ses parents; il y allait à présent davantage, désertant le Quartier. Sa situation devenait difficile, depuis la veille surtout; un décret de Cluseret, réorganisant la garde nationale, la divisait
en nouveaux bataillons, sédentaires ou actifs, ceuxci comprenant tous les citoyens non mariés de dixsept à trente-cinq ans; et Martial, qui se sentait de plus en plus révolté à l'idée de marcher, déjà suspect depuis sa démission, flairait maintenant la dénonciation possible, constatait l'hostilité évidente...
Plus d'illusions I c'était la guerre sans trêve ni merci. Le grand bruit de la canonnade roulant sous le ciel brillant, incessante ainsi qu'aux mois désolés de l'hiver, enveloppait la ville de son infernal grondement. Cela tonnait au sud, du côté de Vanves et d'issy, à l'ouest, du côté de Neuilly.
Il atteignait la rue Laffitte, quand, entre deux gardes et suivi de quelques voyous qui ricanaient, il vit un prêtre qu'on emmenait. On en arrêtait beaucoup depuis avant-hier, le curé de la Madeleine, l'archevêque lui-même, Mgr Darboy. Plus loin, des fédérés bousculant un marchand de journaux lui arrachaient, à son grand désespoir, larame de feuilles fraîches tirées qu'il était en train de plier une à une. La veille, le Constitutiomid, le Journal des Débats, Paris-Journal avaient été saisis et suspendus. Martial haussa les épaules : « Ça va bien, la liberté! »
Il tourna le coin du boulevard, se trouva nez à nez avec Thérould. Le bohème souriant et requinqué, — il avait du linge et une vareuse neuve, — ouvrit les bras, pour une embrassade théâtrale.
— Je te tiens, lâcheur! Monsieur n'est pas facile à trouver...
; Martial malgré lui souriait, à l'aspect du vieux cama- ' rade :
— Mâtin, quel luxe! On voit que tu es fonctionnaire. Thérould enfla sa voix de nez, étendit le bras avec
la majesté d'Auguste :
— Prends un poste, Ginna ! Je te cherchais justement ces derniers jours pour t'en ofl'rir un. On a besoin d'hommes intelligents à la Préfecture. Veux-tu être juge d'instruction?
Martial eut une moue significative.
— Chef de bureau?... Non? Mossieu n'a pas la vocation? Tu as tort, mon vieux! c'est du nanan que je t'oiïre. Il est bon de se caser! On ne serait pas venu te chercher là pour te mettre le fusil sur l'épaule. C'qui va t'arriver ! . . . D'autres sont moins difficiles que toi! Dès le premier jour , fallait voir l'envahissement. Quelle cohue dans les antichambres!... Un gouvernement nouveau, ça a des places dans ses poches... Mais quand on a su que la Commune payait peu, n'était pas un gouvernement d'argent, et qu'avec ça le canon s'est mis de la partie, tous les bourgeois ont tourné le dos. Plus personne que les bons zigues, et ceux qui travaillent où ils peuvent! Faut manger, n'est-ce pas?... A présent, les cadres sont pleins, au petit bonheur. Y a bien encore quelques mouchards de Versailles, mais le tas, c'est des qui-n'ont-rien-à-perdre, et des petits employés, montés en graine... Ça n'en va pas plus mal... au contraire!... Dame,Thiers avait fait le vide. Pense qu'au ministère des Affaires étrangères, le premier soir, Grousset et Arnould n'ont trouvé pour les installer que le concierge et le frotteur!... Dis donc, si le turbin te dégoûte, veux-tu que je te colle au Louvre? Tu sais que la Fédération des artistes n'a rien à me refuser. Papa Courbet dira un mot et on t'adjoindra à la conservation...
Martial haussa les épaules... Indépeadant, il avait vu de mauvais œil des peintres, des sculpteurs, ouvriers en idéal plus qu'en couleurs et en marbres, et qui naguère passaient leur vie à critiquer l'administration, s'enrégimenter pour administrer à leur tour : commissions, sous-commissions, rapports... Il avait plus d'admiration que de sympathie pour le chef du groupe, le robuste peintre d'Ornans. Thérould se méprit au geste de son ami :
— Tu crois peut-être qu'il n'y a plus rien à conserver? Tu erres... Sauf (luelqucs belles toiles. — mises en sûreté à Brest avant le siège, — les galeries sont au
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complet, le public va pouvoir bientôt s'y ballader à l'aise. A la sculpture, il ne manque que la Vénus de Milo, enterrée par Simon (Jules), chez nous, dans une cave de la Préfecture de police... Peur que les bras ne lui tombent!
Loquace, à la table de café où il avait entraîné Martial, il monologuait, tout en arrosant goutte à goutte, avec maestria, son sucre fondant sur une cuiller plate, au-dessus de l'absinthe glauque. Martial remarqua le léger tremblement de la main osseuse, remonta au visage encore maigri, nez et pommettes rouges. Hirsute, Thérould vivait à plein ces semaines rapides, vertigineux défdé d'événements et d'hommes. C'était la revanche des. années humiliées, un triomphe sans fiel, parmi l'abondance de la chère, les ripailles des filles, 1 ivresse de commander, et cela, dans l'épanouissement du printemps tiède, dorant cette Commune qui lui semblait une énorme fête, un carnaval sans fin f 11 voyait tout en beau, chauHé par un soleil intérieur d'alcool. Pourtant la froideur de Martial était si sensible qu'il la perçut, et une larme dans la voix, avec une émotion gouailleuse :
— Qu'est-ce qu'y a? ï'es plus un frère? ïu nous en veux!
Martial, préférant fuir la discussion, eut un geste vague d'ennui. Une flamme embrasa Thérould :
— Je l'avais toujours dit que t'étais pas pour le peuple! Quoi, qu'est-ce que tu nous reproches?
Martial le regarda en face :
— Eh! bien là, vrai, puisque ta conscience ne te le dit pas, je considère comme un abus de droits stupide, une atteinte sans exemple à la liberté individuelle les décrets dont tes patrons nous comblent depuis quelques jours! Je ne suis pas cagot, Dieu merci. Aussi je ne parle pas de la suppression du budget des cultes, de la séparation de l'Eglise et de l'État... De cela, j'en suis, en principe!... Ce qui ne m'empêche pas de trouver que vous allez un peu bien vite en besogne ;
la question est plus complexe que ça! Et puis, si vous croyez que c'est avec des réformes de cette opportunité que vous allez nourrir la garde nationale, et vous amener des soldats î... Il y a d'autres chats à fouetter... Vous avez beau, vous. Conseil municipal de Paris, décréter que l'Église et TÉtat sont séparés en France, la France s'en bat l'œil, se fiche de vous I Tout ça c'est des mots ! Et des mots qui vous font plus de tort que de bien ! Majestueux, Thérould proféra :
— Nous travaillons pour Tavenir. Il faut extirper la superstition de ses cavernes, trancher les tentacules du poulpe qui enlace, qui étouffe la conscience humaine, écraser l'Infâme! Kigault l'a dit à l'archevêque : t Voilà dix-huit siècles que vous nous la faites, celle-là! Elle ne prend plus! » Non î... Fallait voir la binette à Darboy... J'étais dans le cabinet de Rigault... Il est renversant, ce type-là! Déjà il avait coupé le sifflet au ratichon une première fois; Darboy entre, les bras ouverts : « Mes enfants ! — Il n'y a pas d"enfants ici, a répondu Rigault, mais des citoyens et des magistrats de la Commune!... » La veille, c'était linterrogatoire d'un jésuite : « Quelle est votre profession? — Serviteur de Dieu. — Où habite votre maître? — Partout! » Alors Rigault se tourne et me dicte : « Écrivez : — Un « tel, se disant serviteur d'un nommé Dieu, en état de vagabondage!... « C'est pas méchant, et ça rétabht les distances!
~ C'est inepte, dit Martial, et d'un goût!... Si encore vous vous en teniez à ces charges d'atelier! Mais arrêter par douzaines des prêtres inoiïensifs... J'en ai encore vu emmener un tout à l'heure... Séparez tant que vous voudrez! Mais n'emprisonnez pas arbitrairement.
— Minute! fit Thérould; ils faisaient filer les objets du culte... Bien public.
— Savoir, fit Martial... Vous n'arrêtez pas que des prêtres! Et Honjean ? Et les autres... 11 y a cinq cents Hicarcérés politiiiues à l'heure qu'il est! Avoue donc
que vous vous approvisionnez pour pouvoir appliquer votre ignoble décret de ce matin, sur les otages! — Toute personne prévenue de complicité avec Versailles, décrétée d'accusation, mise à l'ombre! Un jury institué dans les vingt-quatre heures pour connaître de leurs crimes, et statuant dans les quarante-huit heures ! Tout accusé retenu servant d'otage, et à chaque exécution sommaire de Versailles, exécution triple ici ! Tout prisonnier de guerre passible de cette jolie loi!... Mais avec ce système-là, tout Paris pourrait être demain sous les verrous... Thédenat, mon père, moi... Vous n'infligez que le talion, me diras-tu? Comme si l'archevêque et le curé de la Madeleine avaient été pris le chassepot à la main! C'est monstrueux! C'est une barbarie d'un autre âge! Sais-tu ce que vous faites? Vous imitez les Prussiens, vous ne vous conduisez pas comme des Français ! Ce n'est pas la peine de se vanter d'être un gouvernement de justice et de liberté !
11 s'était animé. Thérould, qui à petits coups, religieusement, dégustait son absinthe^ s'interrompit, posa son verre :
— T'échaufTe pas, ma vieille!... Est-ce qu'ils ne tirent pas sur nos ambulances?... Et Flourens? Et Duval? Et tous ceux que Versailles nettoie?... Et ceux qu'on va enterrer tout à l'heure?
Hélas ! Martial savait à quel point la guerre sévissait, implacable. Il avait lu la proclamation que le général de Gallifl'et avait fait tambourinera Chatou, le matin de la grande sortie, annonçant un exemple contre « les bandits de Paris » qui assassinaient ses soldats, il avait lu les détails de la mort de Flourens. Pour Duval, une légende improbable courait... Vinoy demandant : « Que feriez-vous si vous me teniez? » Et Duval prononçant sa propre sentence, par cette riposte : « Je vous ferais fusiller... » Déjà ces représailles immédiates étaient assez terribles! Mais des otages! C'est-à-dire presque toujours des irresponsables, des innocents!... Non! Cela soulevait le cœur...
Thérould renforçait son absinthe; il la goûta, claqua de la langue, et à mi-voix :
— Je vais bien t'étonner. Ce de'cret-là, c'est un décret dliumanité. Parfaitement! De préservation... Sans lui, on aurait déjà répondu, œil pour œil, der^t pour dentf A l'Hôtel de Ville, on s'est chamaillé ferme. Les purs, avec Urbain, d'autres, voulaient qu'on fusillât illico un certain nombre de réactionnaires, spécialement choisis parmi les ecclésiastiques; Versailles aurait réfléchi... Mais Delescluze, — il a encore le cœur tendre, ce vieux ! — a détourné tout ça sur le papier... Le décret aboie plus qu'il ne mordra. C'est pour faire peurl... Oui... — Il se pencha à l'oreille de Martial : — La majorité est tacitement d'accord pour ne pas l'appliquer. Et la preuve, c'est que le jury d'accusation qui devait être constitué aujourd hui, ne le sera pas de longtemps... Ça t'épate? C'est comme ça!... — Et plus haut : — Comment, mais la Commune est d'une douceur champêtre! Des moutons, je te dis. Les habitants du XI" viennent de brûler tout à l'heure la guillotine au pied de la statue de VoUaire... Mort à la peine de mort.
— C'est touchant! dit Martial. Écoute donc travailler là-bas le chassepot et le canon. Si on les supprimait aussi, pendant qu'on y est!
Il savait de quels rêves les révolutions se bercent, quel singulier mélange d'humanitarisme et de cruauté distingue leur paroxysme : le fatras philanthropique des journaux et des clubs alternant avec les pires violences! Les extrêmes se touchaient. « Les douces larmes de la sensibilité... » Des larmes de sang!...
Thérould, mal à Taise, fit le geste d'écarter une pensée im.portune. Le grondement de mort l'obsédait lui aussi. 11 ne voulait pas l'entendre... A quoi bon y songer? Paris serait vainqueur! Et bon enfant, attendri autant par la fin de son absinthe que par la présence de son vieux copain, tant de souvenirs!... il tirait de sa poche un portefeuille gras, compulsait des pa-
piers divers^ notes de police, réclamations, billets de théâtre :
— Un fauteuil pour le Canard à trois hecSy aux Folies- Dramatiques?... Non! Alors une loge pour le Conte de Fées, aux Délass-Com? — Il détacha un baiser : — Une figuration, je ne te dis que ça! Kt des maillots comme au bon temps... Non? Alors l'Ange de Minuit, la Grâce de Dieu? Tu n'as qu'à parler...
Les théâtres continuaient à jouer, fréquentés chaque soir par un public fidèle, indifférents et gobeurs, prêts à rire ou à pleurer dans l'atmosphère surchauffée des salles, devant la toile peinte et le gaz, comme si autour ne se jouait pas le plus formidable des drames.
Thérould baissa la voix :
— Puisque tu fais fi de mes largesses... — on ne sait pas ce qui peut arriver ! — tiens, voilà un petit machin qui te sera utile, des fois. Il n'y a qu'à inscrire le nom.
Il tendait à Martial un laissez-passer, signé Raoul Rigault, timbré de bleu, avec ces mots : Commune de Paris. — République française, et au centre : Sûreté générale. Il ajouta :
— Avec ça, on peut aller partout !
Martial, touché, serrait le précieux imprimé. Ce sacré ïhérould, pas mauvais diable au fond!
— Tiens ! dit le rapin.
Sur le trottoir où la circulation devenait plus dense, dans l'attente du cortège dont on entendait au loin résonner les marches funèbres, il avisait un chef de bataillon qui passait, un petit képi de travers sur sa grosse tète, sa barbe noire étalée sur sa tunique neuve.
— Fernol!
Le Toulousain frais promu s'arrêta, plastronnant. Il portait avec fierté les insignes du Comité central, la rosette et l'écharpe rouge, frangées d'argent, des galons jusqu'à lépaule, et un flottard à bande écarlate, qui alliait le souvenir du charpentier à la prestance militaire du chef.
— Une verte? proposa Thërould.
— Non, dit Fernol, un verre d'orgeat.
Et au garçon qui versait, il ordonna :
— Beaucoup de sirop !
Le gros homme à la retentissante voix et à la noire crinière léonine adorait les douceurs : de perpétuels bonbons et sucreries alimentaient ses discours tonitruants, à tout casser.
— Eh bien! citoyens, qu'est-ce que vous dites de la proclamation du Comité? C'est tapé, hein?
Thérould en tombait d'accord.
Le Comité central, profitant de ce que la Commune n'avait point encore nettement formulé les conditions de la lutte, venait d'afficher un manifeste qui donnait aux événements leur véritable portée; la bourgeoisie debout contre le prolétariat, la grande lutte du parasitisme contre le travail, de l'exploitation contre la production. Cet ardent appel aux travailleurs, de l'énergie de qui dépendait maintenant le bonheur du pays, avait frappé iMartial par sa sincérité et sa vigueur. Des phrases lui revinrent : « Si vous êtes las de végéter dans l'ignorance et de croupir dans la misère, si vous voulez que vos enfants soient des hommes ayant le bénéfice de leur labeur, et non des sortes d'animaux dressés pour l'atelier et le combat... Si vous ne voulez plus que vos filles, que vous ne pouvez élever et surveiller à votre gré, soient des instruments de plaisir aux bras de l'aristocratie d'argent.... etc. » Dans cette âpre revendication, il y avait un fonds de vérité trop grand pour que le fils de Poncet le républicain, l'ami des pauvres, n'en fût pas remué. 11 pensa aux Simon, avec regret et sympathie. Parbleu, comment nier tout ce qu'il y avait de légitime dans ces aspirations populaires^ que les mandants du peuple étaient en train de compromettre, si fâcheusement?...
— Oui, déclara Fernol, nous avons dit ce que la Commune aurait dû diiel
Dans son haussement d'épaules, il laissa percer l'an-
tagonisme qui mettait sur leurs gardes les deux podvoirs, la Commune ombrageuse, jalouse de son autorité, le Comité central souffrant de son effacement, cherchant sans cesse à empiéter, en attendant l'heure de reprendre place à la barre. Ayant vidé à regrel l'Hutelde Ville, il siégeait maintenant rue de l'Entrepôt, derrière la Douane.
— Et encore, dit-il gouailleur, il a fallu rassurer Tamour-propre de ces messieurs, faire aussitôt une seconde proclamation pour déclarer qu'on ne voulait pas leur couper l'herbe sous le pied ! Pour la besogne qu'ils font !
Un murmure courut dans la foule. Le premier char était en vue, Martial réglait vivement. Devenus graves, tous trois se levaient. Ils se quittèrent, Fernol et Thérould allant à la rencontre du cortège où ils prenaient place, Martial restant par curiosité. Un bataillon de jeunes volontaires, les Vengeurs de Paris, vêtus en chasseurs à pied, ouvrait la marche. Des musiques de la garde nationale suivaient. Les tambours voilés de crêpe résonnaient sourdement, alternant avec les sonneries déchirantes des clairons. Entre deux fdes de gardes aux armes renversées, trois immenses chars traînés par des chevaux noirs venaient ensuite, portant leurs échafaudages de cercueils, sous la draperie noire à étoiles d'argent. Des faisceaux de drapeaux rouges s'éployaient aux quatre coins, entre des palmes vertes et des couronnes d'immortelles. Derrière, conduisant le deuil, des membres de la Commune, avec leurs vêtements sombres barrés de rouge; puis les parents des morts, des femmes et des mères éplorées, enfin une hnmense foule recueiUie, et, fermant la marche, une bande de bataillons, à l'infini...
Dans Tun d'eux les trois Simon avançaient, au pas d'enterrement, coupé d'arrêts et d'à-coups. Depuis Beaujon, ou les morts avaient été exposés, visages découverts, pour l'adieu suprême de leurs proches, le cortège se déroulait avec cette pompe ostentatoire,
qui frappait l'imagination de la foule découverte au passage, et les nerfs des milliers et des milliers d'assistants, échelonnés derrière les chars. Il avait suivi la longue ligne des boulevards, gagnait la place de la Bastille, par le Ghâteau-d'Eau.
Ému par le recueillement et la douleur de ce peuple qu'on traversait, faces pâles contemplant le défde' des morts pour Paris et des vivants qui les vengeraient, le vieux Simon roulait d'amères pense'es. Baissant sa tèle broussailleuse, il se sentait distant de ses fils, pourtant là, à ses côtés.
Louis, du grand spectacle où ils étaient mêlés, éprouvait moins une tristesse que la magnificence de l'hommage rendu. On honorait dignement les héros. Belle apothéose pour des enfants du peuple ! Un orgueil lui en venait, qui exaltait sa jeunesse robuste, lui mettait dans l'âme, au contraste, une joie de vivre plus ardente. La déroute de l'autre jour, l'inquiétude et les colères de chaque heure s'enfuyaient, comme des oiseaux noirs dans la lumière. Ces semaines de soleil et d'azur, fouettées du vent vif de la révolution, c'était pour lui l'ivresse d'aimer, le visage rayonnant de Rose. La perspective de se battre demain, loin de l'affliger, lui apparaissait comme naturelle, un épanouissement de sa vigueur et de sa joie.
Anatole, essayant de rendre sérieux son masque gamin, riait en dedans des mille menues comédies qu'il saisissait, à l'aspect des choses et des gens. Un enterrement comme ça, c'était rudement chouette ! Aus.si beau qu'à l'Ambigu f Son adolescence irrévérencieuse s'amusait de tout, de la vie comme de la mort.
Le bataillon débouchait à son tour sur la place de la Bastille ; déjà les chars en avaient fait le tour, promenant leurs cadavres devant les restes des morts de 48, comme si les victimes du présent, attestant celles du passé, avaient voulu proclamer, avant de se confondre dans la même ombre anonyme, la survivance, l'im-
mortalité de leur cause. Simon vit la tête du cortège s'engager dans la rue de la Roquette, vers le Père- Lachaise, le néant de la fosse commune.
Cruellement, en approchant de la colonne, dont la base disparaissait toujours sous lamoncellement des fleurs sèches et des bannières, et dont le faîte dressait sur la ville le drapeau rouge aux mains du génie d'or, il revivait ce jour dillusions, où, six semaines plus tôt, le bataillon sans armes était venu déposer une couronne, sur ce pacifique autel de la République.
Une clarté d'aube, après les convulsions de la nuit farouche du siège, naissait sur Paris meurtri, leurs cœurs souffrants. De quelle foi profonde il l'avait aceueillieî De quel élan, il y a huit jours encore, il avait sur la place de l'Hôtel-de-Ville, uni sa voix confiante à la ferveur enthousiaste de la foule, mêlée dans un seul cri d'espoir, parmi les salves et les musiques de fête. Le Comité central remettait à la Commune Paris et ses destinées. Un soleil de paix éblouissait l'horizon.
Naïf, fou qu'il avait été! Compter sans les éternels ennemis, les classes d'oppression, tout le passé embusqué pour étrangler 1 avenir ! Ceux d'autrefois, les hobereaux et les prêtres, ceux d'à présent, les bourgeois, qui le ventre rempli depuis la Révolution, n'avaient qu'une idée, à tout prix garder leur place à table, et empêcher de s'y mettre les affamés, le peuple surgissant. Sa bouche était amère, il cracha en pensant aux députés de Paris, qui là-bas presque tous se taisaient, courbaient la tète, ayant abandonné leur devoir. Où était le Louis Blanc d'autrefois ? Sauf Clemenceau, Lockroy, Floquet, Millière, qui repoussaient toute complicité avec l'Assemblée, presque tous vieillis, pusillanimes...
Ah I les bourgeois t H pensa à tous ceux qui plus ou moins vite avaient déserté le rang, Delourmel, Martial. . . Il lui gardait une amitié morose, pleine de rancune... Même les bons étaientgàtés î... Allons, c'était toujours
la même chose : 71 recommençait 48. Encore une fois le peuple se battait et mourait pour ses droits. C'est tout près d'ici qu'aux journées de Juin, devant la barricade près de l'église Saint-Paul^ il était tombé, portant le cher fardeau, Jean-Louis blessé... Sa jambe lui parut plus lourde. Il lui sembla qu'il en souffrait.
Il revit des rues pleines de morts sous le soleil, Tagonie des blessés, les enfouissements hâtifs. Devant lui, les chars funèbres se balançaient au loin. Les roulements voilés des tambours un moment cessèrent. Il entendit alors un autre roulement, étouffé et formidable, Vanves, Issy, Neuilly, le bruit confus de la bataille... La chair des humbles, on pouvait tailler dedans, il en restait toujours ! Il pensa à la marche désastreuse contre Versailles.
Il portait comme un reproche et comme un cauchemar le souvenir de la sortie manquée. Quand les obus duMont-Valérien avaient coupé en deux la colonne de Bergeret, son bataillon, placé en queue, avait été refoulé, balayé dans la panique. Parti avec une rage de vengeance au cœur, il était revenu avec le désespoir de la défaite. 11 n'avait pas compris^ ne raisonnait rien, sinon qu'on était vaincu encore. Mais tout n'était pas dit ! Ce n'étaient pas ces Versaillais qui auraient raison de Paris par la force, quand les Prussiens, avec leurs armées victorieuses,, innombrables, avaient échoué 1 On se battrait aux remparts, on se battrait dans les rues ; on verrait bien ! Il mit à cette résolution toute l'énergie comprimée de sa vie, la volonté tenace de ses années de misère et despoir, la fureur de la désillusion dernière. Et si l'on ne pouvait vaincre, on saurait mourir!
Le canon tonnait toujours.
La veille, du côté de Oiàtillon, les troupes de Versailles s'étaient repliées, éloignaient leurs avant-postes et leurs lignes du feu meurtrier des forts ; du côté de Gourbevoie, elles avaient au contraire poussé de lavant jusqu'en face de Neuilly. Galliiïet, avec ses
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trois régiments et les gendarmes venus de Sèvres, s'apprêtait à profiter de la reculade des féde'rés pour enlever le pont. Un ordre éventuel de Thiers lui était alors opposé respectueusement par le colonel Cholleton et le commandant des gendarmes : interdiction de passer le fleuve. Le général en référait au méthodique homme d'État; ordre formel, par deux fois, de ne pas bouger.
Et c'était ce même pont, aux barricades aujourd'hui hérissées de fusils, que les brigades Péchot et Besson avaient attairulé ce matin. Lutte sanglante où les deux
I généraux tombaient frappés à mort. Les fédérés ramenaient jusqu'aux remparts les canons de la barricade, suivis par les troupes régulières, étendant le combat jusque dans Neuill3^ Le Mont-Valérien soutenait le mouvement, lançait obus et boîtes à mitraille contre l'enceinte. Les projectiles éclataient bien au delà, faisaient pleuvoir sur Neuilly, et jusqu'aux Champs- Elysées et aux Ternes, leurs éclats perdus.
I Quand Thédenat, averti par Martial du rendez-vous
' que lui donnait Poucet, sortit de chez lui, à la tombée du jour, le lointain fracas s'était apaisé. Les Versaillais repassaient le pont ; les spectateurs du combat, badauds de toute sorte, massés à l'Arc de Triomphe, debout sur les chaînes, hissés sur des voitures, jusqu'à des Anglaises braquant leurs lorgnettes, rentraient chez eux. Depuis longtemps les discours s'étaient refroidis sur la fosse du Père-Lachaise, la ville était revenue à son insouciante vie du soir, cafés pleins, théâtres prêts à s'ouvrir; et là-haut, en bonne ménagère, Mme Thédenat s'extasiait sur les provisions que venait d'acheter Marthe Villoir, à l'ouverture de la foire aux Jambons. Il fallait bien prévoir la disette, puisque le siège recommençait t
il Tout en se dirigeant vers la rive droite. Ta^^denat
■récapitulait les démarches faites depuis la visit»' à Jac-
quenne, supputait les résultats. Le mouvement de
conciUation rassemblait plus d'adhérents qu'on ne
l'avait esporé d'abord. C'était, de toutes parts, des formations de comités, des adresses rédigées, des rcu nions auxquelles les journaux modérés applaudissaient. Entre le prolétariat et les classes dirigeantes se levait, s'interposait une partie de la bourgeoisie moyenne, la travailleuse, aussi éloignée de la violence des uns que de la réaction des autres. Le 4, parallèlement aux efforts tentés par la Ligue dont Thédenat et Poncet faisaient partie, un groupe organisé du commerce et de l'industrie, V Union, nationale des Chambres syndicales avait décidé de s'entremettre, en agissantprès | de l'Assemblée et de la Commune.
C'était ce môme jour qu'avec quelques anciens maires de Paris, quelques députés d'hier, notabilités du parti républicain, Thédenat, Poncet, d'autres encore, avaient eu recours à Ranc, dont ils connaissaient le patriotisme et la raison, pour le pritir de sonder ses collègues de l'Hôtel de Ville. Vain effort : la Commune, décidée à la résistance, lutterait jusqu'à la mort plutôt que d'entrer en arrangement. Le décret des otages le témoignait. Ranc avait alors donné sa démission, suivi d'Ulysse Parent et d'Ernest Lefebvre.
La veille, réunis encore dans les bureaux de l'Avenir national^ on avait signé, en même temps que le programme indiqué à Jacquenne, un appel aux habitants, j les convoquant, pour le lendemain soir à la Bourse, à une grande manifestation pacifique.
C'était là que se rendait Thédenat. Poncet l'attendait au café de la Bourse. Oui, plus il y songeait, plus le devoir était de crier à la Commune : « Renfermezvous strictement dans Tédification des franchises municipales; engagez-vous à déposer voire mandat, sitôt quune loi équitable, conservant vos droits, vous appellera à des élections libres et discutées 1 » Et à Versailles : « Entendez le cri de l'opinion publique, le temps presse : votez sans délai des institutions républicaines. Pas de projets de loi qui sont autant de brandons de discorde!... »
Mais, plus âgé que le chimiste, moins confiant dans l'intelligence et la bonté des hommes, Thédenat se défendait mal dune invincible tristesse. Il avait dans jl roreille la voix tranchante de Jacquenne. Comment espérer que sans force matérielle, par la simple persuasion morale, on ferait tomber les armes de toutes ces mains forcenées, surtout quand le sang a coulé, et que son horrible odeur vous grise?
Lorsqu'il parvint sur la place, elle bourdonnait d'une foule massée devant les portes fermées de la Bourse , sur l'une d'elles était collée une petite affiche écrite à la main, qui suspendait la réunion. Le pressentiment de Thédenat ne Tavait pas trompé. Il rejoignait Poncet, très agité au milieu d'un groupe damis; bientôt, une proclamation de la Commune était placardée, lue par cent têtes penchées. Des voix indignées la commentaient, colportaient des phrases : « La réaction prend tous les masques, aujourd'hui celui de la conciliation... La conciliation avec les chouans et les mouchards !... » 1 Thédenat reconnut le mot de Jacquenne : t Dans de ■telles circonstances, c'est une trahison » et avec douleur il lisait encore ces hgnes : « Toute manifestation propre à troubler l'ordre et à exciter la guerre intestine pendant la bataille sera rigoureusement réprimée par la force. » Voilà donc comment on qualifiait la loyauté de leurs intentions, comment les brutaux et les orgueilleux de ITlôtel de Ville achevaient de piétiner la hberté publique et privée f Ils préféraient la guerre impie au renoncement de leur pouvoir...
Ils s'en revint seul, à pas fatigués, dans la nuit noire. Tout le poids de sa vieillesse et de son impuissance retombait sur ses épaules courbées... Le voyant Je rHistoire, accablé, douta que les leçons de l'expérience humaine, l'enseignement du passé pussent amais servir à la folie des vivants... Les fureurs des guerres civiles tournoyèrent dans sa mémoire, le iorps à corps enragé de féternel Caïn... Ces guerres jue nulles autres n'égalaient en haine, envenimées des
plus acres intér(5ts personnels, corrompues du même sang, ivres d'un vert ge de dcstriu-lion, d'une soif d'horreur que rien ne rassasie!... Ce te fois encore faudrait-il donc que les frères ennemis allassent jusqu'au bout du crime, de regorgement?
On était au lundi de Pâques, le 10 avril. Martial, sur le pas de sa porte, bâillait au soleil. D'être fôte, l'après-midi lui semblait plus vide encore. Étranges Pâques, sans cloches, ni animation spéciale des rues... L'atelier, derrière lui, montrait son désordre, le lit défait, le vase de Delft ébréché sur le bureau poudreux, toute la tristesse de sa vie de garçon redevenue solitaire. Sous les voiles qui les enlinceulaient, les maquettes éparses disaient le travail interrompu. Au milieu de la pièce, la statue en train, la Pensée à demi prise dans la glaise, tordait son effort impuissant, ébauche hâtive, pétrie par saccades, abandonnée...
Le laissez-passer — Martial le tâta, dans sa poche — lui donnait des tentations de tout planter là... Changer simplement de quartier, aller à Montmartre, c'était, sauf le plaisir de se rapprocher des siens, troquer de prison. Aujourd'hui on enlevait aux réfractaires, avec leur arme et la solde, leurs droits civiques... Belle perte î Le chassepot, les trente sous, il ne touchait plus à l'un, n'avait jamais touché les autres. Et quant aux droits civiques, sous ce régime de violence et de basse démagogie...
Pas de soir où l'on n'apprît des arrestations nouvelles, quelque fermeture d'églises... Notre-Dame, dont le trésor avait failli être enlevé, Saint-Vincent-de Paul, Saint-Martin-au-Marais, Saint-Jean-François, l'Assomption... On raflait le contenu des troncs, contre ou sans reçu, on expédiait à la Monnaie les vases précieux . .
Rigault, aidé de galopins imberbes promus commissaires de police, faisait le croquemitaine avec des gens sans défense, livrait bataille à l'Église, croyant atteindre l'idée en frappant les hommes. A tort et à travers, depuis le premier jour, son insolente tyrannie molestait, incarcérait. Mazas, la Conciergerie, le Dépôt, la Santé, voyaient s'emplir leurs cellules d'une population insolite.
11 fallait que Texcès fût bien criant, pour que la commission executive sen fQt émue, eût donné l'ordre d'instruire sur le nombre et la cause des arrestations, prescrit à la commission de justice d'élargir sans retard ou de traduire enfin devant le tribunal 1 Vrai, il était temps de s'apercevoir que l'on avait pu porter atteinte à « l'un des grands principes de la République ! » S
La liberté, comme si elle n'était pas violée chaque jour! Liberté d'écrire : on frappait les journaux comme aux beaux temps de Vinoy. Liberté de parler : on vous traitait d'aristo et on vous traînait très bien au poste, pour un mot trop franc à une table de café. Liberté de penser ; les prêtres jetés au cachot, les réfractaires dénoncés, bientôt traqués...
Certes, Martial avait détesté la poigne des sergots de Napoléon III, le joug doré et pesant de l'Kmpire... Les mains sales et Thaleine de vin des fédérés ne lui semblaient pas plus agréables... 11 détestait l'oppression sous toutes ses formes... Mais inconsciemment son élégance artiste, son sens bourgeois finissaient par trouver celle-ci plus odieuse, par subir la répulsion qui chez tant d'autres avait été immédiate, instinctive, devant le surgissement de ces maîtres qui gardaient l'odeur de leur misère, un relent de charcuterie et de crasse, et dont les faces, goguenardes ou renfrognées, (lisaient la brutale revanche.
Il contempla, en bourrant sa pipe, le jardinet où des rejetons de lilas, sur l'emplacement de la haie sciée, poussaient leur verdure anémique, la cour silencieuse, les portes closes de l'écurie et des remises de Bla-
court, s'amusa en se rappelant la fureur de Tinet revenu pour prendre, après les chevaux, les voitures.
Trop tard ! Elles étaient parties, mises en sûreté par un ami du gandin, un colonel, s'il vous plaît, sec et blond Polonais, aux yeux pâles, un peu fous. Sa maîtresse, une belle fille à peau blanche, vêtue en héroïne de cirque, feutre relevé, revolver à la ceinture et cravache en main, se tordait de rire devant la fureur de l'ouvrier chamarré, agitant ses aiguillettes. Le sabre jailli du fourreau, la menace du Polonais, de « lui couper la gueule en quatre » avaient calmé Tinet, clos soudain le débat... Mais Blacourt ferait bien de se méfier ! on lui revaudrait ça t
Des pas scandés résonnaient sous le porche. Martial tourna la tête. Un détachement de quelques gardes s'avançait vers Tatelier. En tête il reconnut Louis Simon, avec des galons neufs de sergent. Poliment, tandis que les gardes faisaient irruption, le jeune homme expliqua :
I — Oixlre de la mairie, nous devons perquisitionner aussi chez M. Blacourt. Remettez-nous votre chassepot.
Et baissant la voix :
— Je me suis fait désigner, pour que vous n'ayez as d'ennuis.
Il cligna de l'œil, indiquant la loge, sur le seuil do aquelle Louchard se carrait d'un air indifférent :
— Vous devinez à qui vous devez ça !
Martial silencieusement restituait fusil, l)aïonnette et
iberne. Bon débarras f Et pourtant, de se séparer de es armes, si longtemps quoique en vain portées, lui ausait une espèce de regret, au souvenir des stériles ournées de Ghampigny, du Bourget, de Buzenval, de les départs où Nini lui jetait au cou ses bras frais, où fn s'en allait avec les camarades...
Peut-être qu'aussi Louis Simon se rappelait en même pmps ces heures-là, car dans le regard qu'ils échangèrent, une sympathie persistait, mêlée de gentille
lesse et de discret reproche chez Louis, de gratitude chez Martial.
La visite domiciliaire achevée, en silence, les gardes s'éloignaient, montaient au premier. Martial entendit bientôt un tapage d'appels et de coups de crosse dans une porte, vit Louchard monter précipitamment avec un trousseau de clefs. Blacourt était absent depuis deux jours, parti avec le Polonais et son amie. Quelque bombance soignée... Louchard, en faisant office de serrurier, ménageait le bien du propriétaire, et livrait celui du locataire. Double avantage! Le gros rapiat ferait une bonne tête, en rentrant.
Au bout d'un quart d'heure, Martial, que la curiosité avait attiré jusqu'au vestibule, voyait redescendre les perquisitionneurs, pliant sous une charge d'armes. Ils avaient décroché toute une panoplie, emportaient, avec d'excellents fusils de chasse, un casque de chevalier, des kandjars turcs, un arc et des flèches des îles Sandwiches. Au porteur de celles-ci, et à l'homme au casque, Louis essayait inutilement de faire entendre raison : « Qu'est-ce qu'il voulait fiche de ça, voyons ! » Devant leur entêtement il dut se résigner : « Par file à droite, marche! »
Martial, pour soulager son irritation, grimpait chez Thédenat. Une ombre furtive remontait devant lui, disparut sur le palier du deuxième. Il avait cru reconnaître M. Du Noyer; le magistrat et sa femme ne vivaient plus, sans cesse aux aguets, en transes perpétuelles, partagés entre la crainte de subir en restant le sort de M. Honjean, ou de le provoquer, surpris dans une fuite maladroite ; à chaque minute, ils croyaient entendre le heurt fatal des armes, la sonnette tinter pour leur arrestation. Cette fois encore, ils venaient davoir une belle souleur. Quand Martial passa devant leur porte, il entendit le verrouillement prudent des serrures huilées.
Une voix le héla : c'était Delourmel, penché sur la rampe à fétage au-dessus; le petit rentier s'informait, il n'avait pas osé descendre.
— Je ne vous offre pas d'entrer, dit-il, madame Delourmel est malade. Toujours restomac...
Martial revit le visage de la bonne dame, maigri sous le bonnet, entre les boucles noires qui depuis peu grisonnaient. Delourmel hocha sa benoîte figure, soigneusement rasée. Une calotte de soie brune sur la tète, il ramenait sa robe de chambre autour de son corps rhumatisant ; il avait bien vieilli : les nuits de garde du siège, les soucis d'à présent... Tout lui était sujet de peine ou d'inquiétude. Leur villa de Nogent, le petit jardin, après le passage des Allemands, de l'hiver, cela devait être dans un état!... Mais comment bouger, quitter Paris? Grâce à leur cousin Philoxène, un haut personnage aujourd'hui, ils l'auraient pu. De ce côté-là aussi^ ils étaient soucieux. Parisiens invétérés, ils considéraient, dans la Commune, un gouvernement de fait, se demandaient seulement si cela durerait;, tournerait bien... Pourvu que Philoxène ne fût pas compromis, ni eux !
En attendant, ils étaient cloués là, retenus par une préoccupation qui dominait tout : une vieille parente à héritage, Elodie Bommet, — propre tante de Mme Delourmel, — s'entêtait à rester à Ncuilly, sous les obus ! Ils n'avaient pu la décider à venir se réfugier chez eux. Avec l'opiniâtreté invincible des vieillards, l'octogénaire, fort acariâtre de surcroît, s'était refusée à quitter sa maisonnette, ses habitudes bouleversées. Vivait-elle encore? Son testament était-il fait ? Sinon la fortune irait à d'autres... L'espoir et la crainte tourmentaient Delourmel. Il avait bien essayé d'aller aux nouvelles. Mais, par cette grêle de balles et de mitraille... Ah! bien merci! Hier il avait été au bout des Champs-Elysées, on ne pouvait sans danger pousser plus loin. Les éclats d'obus avaient écorné l'Arc de Triomphe, effondré des maisons voisines.
C'était, depuis le 6, une lutte quotidienne de ce côté ; la fusillade dans Neuilly,, où les Versaillais avançaient de quelques maisons, le duel d artillerie— entre
la porte Maillot et les canons qui l'e'crasaient de Gourbevoie, du Mont-Val e'rien, — ne cessaient pas...
Delourmel eut un gesie découragé, rentra chez lui.
Martial trouvait ïhe'denat assis à sa table; il marquait au crayon bleu, annotait d'un mot les documents amasse's depuis quelques jours^ et où, pris par ses récentes démarches, il n'avait pu jeter les yeux, faire un choix. Son zèle actif s'était ralenti, en même temps que sa confiance dans le résultat. Il ne sentait plus que la lourdeur de ses soixante-six ans, sa lucide impuissance. Et mélancolique, décidé à laisser Poncet s'occuper désormais seul de représenter la Ligue, il revenait à son labeur désabusé, à son rôle de douloureux témoin de l'Histoire.
De ses ciseaux à la nette coupure, il entaillait les journaux où l'heure palpitait vive. Sa plume, en remarques cursives, pointait, enregistrait les coups. Il les ressentait tous. Recommencement éternel î II revoyait 48, ses illusions d'alors, une à une tombées. Cette fois encore c'étaient ses plus chères idées compromises, la République prête à glisser dans le sang. Au récit de Martial, il secoua ses fins cheveux de neige, les releva sur la tempe large :
— Oui, le malheur est là, une révolution créée, imposée par les circonstances, née presque malgré elle de Tenchaînement fatal d'incroyables causes, la guerre, le siège f Une révolution pas mûre, grandie en un jour, débile sous sa violence, sans un homme, sans idées précises... Et sur nous tous le courant irrésistible, le temps qui précipite !... Versailles implacable, gâchant les heures si précieuses en discutailleries; la loi des loyers, la loi des élections municipales, traînées de 1 inertie des commissions à Tincohérence de la tribune... Un peu tard f Un cautère sur une jambe de bois. On ne retrouve de l'entrain que pour des projets comme celui de Dufaure, la simplification de la procédure sommaire des conseils do guerre ! Une vraie mitrailleuse juridique. Ah I j'entends d'ici ce que
M. Thiers est en train de dire aux délégués de l'Union des Chambres syndicales f — D'autre part la Commune égarée, maladroite, fournissant elle-même des verges pour l'assommer, noyant dans ses criailleries terroristes les bonnes volontés, s'aliénant l'opinion peu brave, hier favorable ou indifférente, aujourd'hui hostile... A Paris, s'entend, car en province !...
Il souleva la feuille où il venait de coller l'appel aux départements, un court manifeste porté par des émissaires, et où l'Hôtel de Ville se blanchissait, offrait une façade rassurante, lavée des calomnies et des éclaboussures de Versailles : Jamais Paris n'avait eu des rues plus tranquilles, sans un vol, une tentative d'assassinat; la Commune ne faisait la guerre que contrainte, n'aspirait qu'au jour où, délivrée des menaces royalistes, elle s'effacerait, devant des élections nouvelles...
— Paroles mortes. La province écoute bien plus les dépêches où Thiers lui aussi bat le rappel, montrant Paris dépouillé, gémissant sous des énergumènes, Versailles victorieux et serein. La province, c'est une masse que rien n'émouvra, sinon le désir de vivre en paix, de reprendre les affaires. La guerre nationale ne l'a soulevée qu'un temps, et à demi. La guerre civile n'éveillera qu'un cri : Assez !...
Et prenant une autre feuille :
— Avez-vous lu l'appel aux paysans rédigé par Malon et Mme André Léo? 11 y a là des accents touchants et forts. L'ouvrier adjure son frère des campagnes de se lever avec lui, de saisir l'instant Mais
[Jacques Bonhomme restera sourd, comme en 48 : il j continuera à planter et à biner son champ, la vie est icourte, on n'en a qu'une ; il faut payer d'abord pour llque l'envahisseur s'en aille!... Restent les villes, les
centres d'ateliers, d'usines ? I^'agitation des premiers hours y est étouffée, à présent. L'ordre règne à Marliseille, à Narbonne, à Limoges. Partout un silence de
mort, lattente anxieuse ou méchante des bruits de
Paris, dont le canon crie à l'aide comme autrefois, mais sans un écho qui reponde...
A Narbonne, les partisans de Digeon dès le 31 mars l'avaient abandonné, sitôt l'approche des troupes, accourues de Toulouse. A Limoges, où les gardes nationaux désarmaient à la gare un détachement de soldats qui se mettait en route pour Versailles, la préfecture était occupée, le colonel de cuirassiers Billcl tué à la tête d'une charge; dans la nuit môme les insurges évacuaient la préfecture, se dispersaient. A Marseille où le mouvement avait eu le plus d'importance, le général Espivent, le 1" avril, réapparaissait avec sa petite armée, grossie de renforts, appuyée par des marins. La Commune refoulée de toutes parts s'enfermait à la préfecture, comme dans une espèce de forteresse, désertée bientôt sous les trois cents obus dont Espivent, du haut de Notre-Dame-de-la-Garde, la bombardait. Les marins enlevaient d'assaut le bâtiment vide. « Et savez-vous comment? avait amplifié Thiers, à l'Assemblée. — A la hache d'abordage f » {Profonde sensation.) La répression avait été sans pitié : exécutions sommaires, emprisonnements par centaines dans les casemates.
Instinctivement, Martial avait tourné les yeux vers la fenêtre, l horizon ensoleillé, la lointaine ceinture des coteaux et des bois, où naguères, à travers la brume, ils avaient de tout leur espoir évoqué, attendu les armées de secours, la Province en marche. ïhédenat lut dans son souvenir, murmura :
— La Province n'est pas venue ! Et plaise au Ciel qu'elle ne vienne plus, car aujourd'hui ce n'est plus en libératrice, c'est en ennemie qu'elle apparaîtrait.
D'un sec coup de ciseaux, il détacha d'un journal une longue colonne, au bas de laquelle les noms de neuf députés de Paris dataient de Versailles des réflexions et des conseils. Des hommes qui lui étaient chers et dont le libéralisme n'était point douteux, Louis Blanc, Quinet, Edmond Adam, Dorian, Langlois, lan-
LA COMMUNE 2i7
çaient comme par acquit de conscience une ol)jurgation aux deux partis. iMais, subissant l'atmosphère de réaction dans laquelle ils vivaient, et au risque de se voir traiter de déserteurs, ils se séparaient, plus nettement que Thédenat, de Paris dont les tendances leur semblait compromettre l'idéal aussi bien que les intérêts de leur cause.
L'historien eut une moue pensive : aucune base, aucune recherche de solution là dedans t llien qu'une espèce de constatation affligée. Malgré lafTection qu'il portait à quelques-uns des signataires, il se demanda si une attitude plus décidée de la part des représentants de Paris, n'eût point impressionné M. Thiers, fait réfléchir Versailles. lloméUe, dont la prudente sagesse faisait penser aux discours mesurés, à Tinutile lamentation du chœur des vieillards, dans les drames de la fatalité antique. Schœlcher, plus brave, n'avait pas craint de se compromellre en proposant un accord qui eût reconnu, fondu les deux pouvoirs. Dautres, plus catégoriques encore, comme Millière et Lockroy, allaient jusqu'à rejeter tous les torts sur l'Assemblée, qui, furieuse, demandait contre eux des poursuites Parlementaires perdus à l'avancée, sonnerie au vide!
Il tourna le feuillet humide de colle, le posa sur les précédents, un inouportun projet de Paris Ville Libre, aéveloppe par Pierre xjenis dans le Cri du Peuple, un manifeste conciliateur signé ae dignitaires francs-maçons, enfin une adresse qu'avec diverses personnalités des V', VI% Vil* arrondissements, il avait fait parvenir au chef du Pouvoir Exécutif, et où, selon les paroles fameuses, l'affirmation de la République était réclamée comme la « forme de gouvernement qui nous divise le moins. » Dans son humble sphère, il avait fait tout ce qu'il pouvait...
11 ajouta avec amertume, en repoussant la liasse de coupures :
— Tout ça, c'est des mots, des mots. Je crains bien que votre père, malgré ses efl'orts...
Un coup de sonnette. Justement Poncet arrivait. Il 4tait tout excité des nouvelles qu'il apportait :
— Les fédérés occupent Asnières. Les wagons blindés ont commencé leurs opérations, et de Sèvres^ les canonnières tirent sur Meudon.
Thédenat leva les mains au ciel :
— Et l'on ne cessait de répéter que ce peuple n'était pas capable de se battre !
Poncet continuait, disait les événements de son quartier : Saint- Pierre de Montmartre envahi, fermé au culte, l'arrêté affiché sous le porche par le jeune Le Moussu, commissaire de police...
— Tenez ! dit-il à Thédenat, en lui tendant une page déchirée de son calepin, j'ai copié ça, j'ai pensé à vous : « Attendu que les prêtres sont des bandits, et les églises des repaires où ils vont assassiner moralement les masses, en courbant la France sous la griffe des infâmes Bonaparte, Favre et Trochu, le délégué des Carrières près l'ex-préfecture de police ordonne que l'église dite de Saint-Pierre soit fermée, et décrète l'arrestation des prêtres et ignorantins. »
Thédenat, méprisant, haussait les épaules, et joignait la pièce rare à son dossier. Poncet racontait maintenant les dernières démarches de la Ligue, la réunion tenue la veille à l'École centrale, entre quelques-uns des plus décidés, Lockroy, Bonvalet, Loiseau-Pinson, et plusieurs membres de la Commune, Lefrançais, Vallès, Avrial, Langevin... On avait convenu qu'une proclamation de la Ligue inviterait Versailles à suspendre les hostilités, et en cas de refus, tous les députés de la Seine à donner leur démission. Dans ce cas,, la Ligue appellerait ses adhérents autour de la Commune, pour la défense de Paris...
— Oh ! Oh 1 fit Thédenat.
— Je ne suis pas adhérent, tu sais, papa 1 dit Martial.
Le chimiste assura ses lunettes d'or :
— Ce n'est qu'une menace en l'air ! Projet aventu-
reux de patriotes qui ne savent où donner de la tête ! A la réOexion, nous résoudrons de nous en tenir sagement à notre premier programme. Trois déle'gués,
— je les accompagne — partiront demain pour Versailles. Thiers bon gré mal gré nous recevra, comme il a dû recevoir les délégués de l'Union nationale.
Martial risqua, souriant :
— Crois-tu donc qu'il ait changé, depuis le portrait que tu m'en as fait?
— Non, soupira Poncet, mais du moins j'aurai tout fait, je veux dire : rien que mon devoir...
— Que je voudrais avoir la chaleur de votre foi! dit rhédenat, en lui serrant la main, que je vous aime d'être ainsi !
Tard dans la soirée, après avoir dîné dans la petite salle à manger intime, où Mme Thédenat avait voulu les retenir. « Je suis sûre qu'Agathe ne s'inquiétera pas ! »
— Poncet et Martial descendaient vers le boulevard Saint-Michel, tout réconfortés de laccueil cordial de leurs amis. Quel plaisir d'entendre Thédenat, si riche de vivants souvenirs, de regarder le bon visage de sa femme ; il rayonnait de douceur et d'afl'ection. Une paisible heure passée là, sous la lampe amie, autour de la fumante potée servie avec orgueil par Marthe.
La Villoir avait repris son jovial entrain, depuis que l'armée avait commencé de « frotter ces communeux ! » Elle en attribuait tout l'honneur à son mari, qui servait là-bas; à son tour d'en rendre, des pochons! Le règne des propres à rien ne durerait pas longtemps. A preuve, l'amabilité dont Mme Loucha rd, et le chef de bataillon-concierge semblaient vouloir faire preuve vis à vis d'elle, depuis quelques jours. Elle interprétait les événements politiques, dans la seule mesure où ils la touchaient.
— On me dirait que Louchard trahirait demain ses anciens amis, dit Martial, je n'en serais pas autrement surpris. Qui sait si ses violences ne cachent pas un double jeu. Je le crois capable de tout.
Ils laissaient à leur gauche le rond-point de Médicis, le Luxembourg ténébreux, à peine troué au loin de tremblantes lueurs d'ambulances. Du grand jardin dévasté, où le printemps s'épanouissait quand même, des profondes masses de la verdure nouvelle, une odeur de sève et de terre montait, puissante, Devant eux, le boulevard Saint -Michel s'étala, populeux, bruyant, avec ses cafés et ses brasseries étincelants de lumière. On eût dit une soirée de fête. La foule jouissait de la douceur de la nuit après la gaîté du jour. Une bande de jeunes gens en goguette passa, balayant le trottoir. Les voix éméchées lançaient, reprenaient en chœur :
C'est le sire d'Fich-Ton-Kan, Qui s'en va-t-en guerre...
Aux tables du d'Harcourt, on riait, on caressait les filles. Les soucoupes des bocks s'empilaient.
— En tous cas, dit Martial, depuis la séparation en bataillons sédentaires et de marche, Louchard semble avoir pris gaîment son parti d'être passé aux premiers, ïu sais son horreur d'aller au feu ! Et même il a dû avoir une jolie venette, quand Gluseret, revenant sur son premier décret, a décidé que les gardes mariés feraient partie, comme les autres, des bataillons de marche, — et ce jusqu'à quarante ansi Le drôle s'en est découvert quarante-et-un.
— Oh f appuya Poncet, — il montrait la chaussée sillonnée de gardes de tout uniforme, d'officiers armés et galonnés jusqu'aux dents, les badauds s'esclaflant, devant l'équilibre instable d'une estafette cramponnée au cou de son cheval, — je suppose bien que les états de solde sont autrement garnis que les situations de combat ! La vraie armée de la Com^ mune, elle n'est pas si nombreuse qu'on aurait pu le croire.
Près d'eux, des couples passaient, tendrement serrés. La ville insouciante, l'adolescence ivre de vie se
laissaient aller à la joie d'aimer, de respirer, à pleins poumons, l'ombre étoilée, le délicieux renouveau. Le canon s'était tu. Beaucoup croyaient à un armistice. L-i plupart n'envisageaient rien, ne se souciaient plus, après tant de privations et de peines, de la mort trop longtemps côtoyée, familière. On l'oubliait, on ne s'en souvenait que pour boire, savourer, d'un trait plus âpre, la minute heureuse. Martial poussa le coude de son père :
— Ne fais pas semblant de voir!
Appuyée au bras d'un beau gars, dans un air d'ex
tase absorbée, une jeune fille, dont la taille mince avait une fierté^ marchait avec cette grâce que le bonheur donne aux amoureuses. C'était Rose et son cousin Louis. Nu-tête, une fleur dans ses cheveux sombres, elle tournait vers lui un visage grave et ardent. Ses yeux noirs disaient l'oiïrande de son âme, une confiance sans réserve. Leur humble existence s'ouvrait, libre, devant eux. Il n'existait rien d'autre. Un charme si fort émanait de leur tendresse que des passants se retournaient, souriaient. On leur portait envie.
— Ah! ceux-là... dit Martial.
Poncet, que son fds avait intéressé au ménage
Simon, demanda des nouvelles du vieux.
— 11 doit être content du décret de ce matin, qui assure une pension à toutes les compagnes des fédérés tués dans la bataille?
I — Sans doute, dit Martial, et c'est une bonne et r juste pensée de n'avoir pas fait de dilférence entre veuves, légitimes ou non, toutes égales dans le malheur. Thérèse a beau ne pas s'appeler Mme Simon, la dignité de sa vie lui donne des droits aussi respectables que si la loi y avait passé! Mais, d'abord, ce décret implique Paris victorieux, pouvant payer toujours les maigres arrérages de ce prix du sang. Une indemnité immédiate serait, hélas! plus sûre?
— Et puis, observa Poncet , avec l'organisation.
nouvelle, qui écarte les vieux des rangs, voilà Simon à la retraite...
— Ah bien oui! reprit Martial, il a été furieux à l'idée de ne plus marcher à côté de ses fils. « Est-ce qu'on me prend pour un infirme ? » criait-il devant sa porte. Tu peux être tranquille, il servira comme si de rien n'était. Et ça fera un rude volontaire.
— Cluseret s'est trompé, dit Poncet. Les vieux, dans les causes extrêmes, valent souvent mieux que les jeunes; ils ont plus souffert, apportent une foi plus réfléchie, un plus grand dédain de la mort.
Martial songeait... Ah! les Simon! oui, ceux-là étaient parmi les meilleurs, dans cette armée, si étrangement mêlée de la Commune!
La sortie du 3 avait achevé de désorganiser la masse confuse des bataillons, l'énorme cadre où des unités entières, jour à jour, depuis l'armistice, avaient totalement disparu, où la plupart, diminuées de tous ceux que ne retenait point le besoin de la solde, n'étaient plus, en dépit du resserrement d'intérêts, que des groupes épars.
Sur le papier, en infanterie, un efl'ectif encore de cent quarante-cinq mille hommes, mais dont un quart à peine avait quelque désir de se battre. Le tout mal armé, mal vêtu, et dans un effrayant état d'anarchie: un pullulement de comités et de sous-comités, les légions et les municipalités en perpétuel conflit; le Comité central parvenant à peine à débrouiller ce chaos, que compliquait, en dernier ressort, l'autorité de la Commune. Cinq mille six cents artilleurs, soumis à un Comité spécial, aussi jaloux que l'autre de ses prérogatives; excellents pointeurs et qui aimaient leurs pièces comme des êtres vivants, mais qui ne voulaient servir qu'aux remparts ou dans les forts; des canons plus qu'on n'en avait besoin, mais mal approvisionnés, dans le pêle-mêle incroyable des munitions. Quelques médiocres compagnies du génie. Nulle cavalerie, les* rares chevaux pris par le caracolage des innombrables
létats-majors. Ni train^ ni service me'dical. L'intendance transformée en vaste gabegie.
Tel était le désarroi qu'avait trouvé Gluseret, et où depuis une semaine il se débattait, avec son flegme yankee. Ancien capitaine démissionnaire de l'armée régulière, décoré en 48 pour sa lutte contre les barricades, officier général en Amérique durant la guerre de sécession, puis publiciste affilié à l'Internationale, commis voyageur en dictature militaire le 4 septembre à Lyon, à Marseille, harcelant d'offres dès le début ie Comité central^ le délégué à la guerre apportait Lme ambition enfin satisfaite et de réelles qualités pra- :iques, dès le lendemain désabusées. Les quarantennq ans robustes du vieux beau, son teint blanc, sa 'orte tête barbue, aux cheveux noirs grisonnants, împâtée, régulière, affichaient, dans l'ironie du sourire ît la nonchalance du geste, un tranquille dédain l'autrui, une parfaite opinion de soi. De la bravoure rt de l'habileté, mais annihilées par la plus molle nsouciance. Toujours vêtu en bourgeois, coiffé d'un 'hapeau mou, affectant au milieu de cette mascarade nilitaire une simplicité puritaine, il ne semblait pas e moins prétentieux de ces fantoches.
Nul contraste plus saisissant que celui de son chef l'état-major, Rossel, ex-capitaine du génie évadé de iletz, et nommé par Gambetta lieutenant-colonel comnandant le camp de Nevers. Le jeune officier, célèbre )ar la décision révolutionnaire avec laquelle il avait, ;n se rangeant au lendemain du 18 mars sous le dra- )eau de Paris, rompu à vingt-sept ans avec un beau uissé militaire, un plus bel avenir encore, détachait, lans une naissante lumière, une figure d'énergie îtrange.
De taille moyenne, svelte, un de ces corps tout nuscles et nerfs, où l'on sent la volonté tendue, où l'on roii luire, rêver l'âme, dans le front haut, net, dans es yeux fiers sous le sourcil froncé, où tout dit une 'are maîtrise de soi, le tranchant prestige d'uae nature
d'ordre et de commandement. Une idée fixe brûlait au fond de ce cerveau, la foi patriotique, le furieux désir de relever contre TAllemand le drapeau livré à Metz, de relever devant l'avenir la France républicaine, salie par le traité de paix, asservie par l'Assemblée. Enragé des hontes subies sous Bazaine, il avait essayé en vain de jeter bas le chef néfaste, d'arracher l'armée à sa léthargie. Enragé des fautes de la Detense nationale, hj^pnotisé par la lutte à outrance, y croyant encore et quand même, il avait offert à la capitale toutes les forces de son être^, escomptant l'inconuu trouble, une reprise d'armes possible, préférant en tout cas, à la cause sénile du passé, ce qui demain pouvait naître, de la révolution. Il croyait ne remplir qu'un strict devoir : soldat encore, citoyen surtout.
Chef de légion dès son arrivée, abandonné par ses troupes à la première affaire, une marche du pont d'Asnières vers Courbevoie, avec Malon et Gérardin, — deux bataillons étaient saouls et les cinq autres s'asseyaient sur les talus, — emprisonné après avoir voulu leur imposer une discipline, il avait pu expérimenter déjà à quels hommes il avait lié son destin. Mais, avec son opiniâtreté huguenote, son hautain orgueil, il se cramponnait, comme à une planche de salut, à l'ambition trompée, à l'espoir d'on ne sait quel changeant destin... Derrière lui, tous les ponts étaient coupés. 11 avait regardé trop haut, trop loin, il ne sei déjugerait pas. Aux yeux de tous, il semblait avoir une étoile devant lui, et parmi les membres de la Commune, les uns déjà le suspectaient, dictateur à craindre, les autres lui souriaient, comme à un éventuel sauveur.
A côté de ces deux hommes, déjà paralysés par la commission executive et par la commission militaire, une autre surveillance jalouse pesait, puissance aux cent mains tâtonnantes : le Comité central, mortifié de ne plus diriger en titre, s'efforçant à envahir l'arrière-plan des bureaux, remplir ainsi le ministère. {
Le plus connu de ses membres, Moreau, que ses fonctions — l'analyse des informations et le rapport de la presse — mettaient en quotidien contact avec Cluseret, en re'alité le surveillait.
Aidés d'un état-major de hasard, qui ne suffisait pas à écarter l'incroyable défilé d'importuns : réclamations idiotes, prétentions démesurées, inventions démentes, Rossel et le délégué, harcelés de toutes parts, s'efforçaient de nettoyer les écuries d'Augias. Déjà la Commune avait procédé elle-même à l'arrestation d'Assi, l'ex-commandant miUtaire de l'Hôtel de Ville et de sa table-d'hôte, gênant souvenir des beaux jours du Comité central. Il fallait débarrasser le ministère même, où, tandis que son mari surveillait la défense des forts du sud, la générale Eudes se carrait. Cheveux dans le dos, en robe d'amazone, écharpée, ceinturée de rouge, on l'avait vue passant de son nid capitonné aux caracolades des remparts. On lui cherchait un autre palais, pour la faire consentir à quitter la chambre de satin bleu où elle couchait, les salons où elle offrait des vins d'honneur.
Il avait fallu encore débarrasser la Place en arrêtant Bergeret lui-même, qui y faisait bombance, somnolant sur ses lauriers, digérant de fins repas, servis par des laquais en habit noir. L'incapable ex-sergent se consolait ainsi de ses mécomptes de général; tels la sortie du Mont-Valérien expliquée par lui à la Commune de telle sorte qu'on l'avait d'abord couvert d'applaudissements, ou la reculade de Neuilly, surpris le lendemain du jour où il le déclarait imprenable, « si formidablement fortifié qu'il défiait une armée de l'assaillir! »
Un Slave, Jaroslav Dombrowski, lui avait succédé. Petit, maigre, visage de finesse et de fermeté, le nouveau chef, soldat né comme tous les Polonais, était au feu d'une bravoure folle et froide, s'y plaisait comme dans son élément. Hier aventurier obscur, aujourd'hui grand premier rôle, et s'en tirant avec crànerie . Pour
rassurer ceux qu'inquie'tait l'e'le'vation d'un étranger, la Commune le parait dune le'gende : chef principal de la dernière insurrection polonaise^ il aurait tenu tète, pendant plusieurs mois, à l'armée russe, fait aussi la guerre au Caucase. Ce qu'il y avait de sûr, c'est qu'il était apprécié de Garibaldi, avait été même demandé par lui à Trochu pour servir à l'armée des Vosges. Ses premières apparitions, au pas, sous la grêle meurtrière, frappaient^ fanatisaient les fédérés.
Ainsi se répartissait la défense de Paris : Dombrowski à droite, tenant Neuilly, appuyé jusqu'à Saint-Ouen par son frère Ladislas, puis par un ex-capitaine de francs-tireurs, le colonel Okolowicz, et jusqu'au Point-du-Jour par le colonel Laporte. Au centre, de la Seine à la Bièvre, derrière les forts du sud, Eudes aidé de La Cécilia, Français au nom italien, qui sous Lipowski s'était vaillamment battu pendant la guerre, très soldat sous son visage glacé de mathématicien. A l'extrême gauche, de la Bièvre à Charenton, un autre Slave, Wrobleski, moins vanté que son compatriote, mais aussi courageux.
Sous ces chefs sortis de la tourmente, et pour disputer pied à pied les derniers villages hors de l'enceinte, pour occuper les forts à demi démolis, sans relûche battus en brèche, quarante mille combattants environ, dur noyau, dépouillé de la chair molle, de toute la peau morte des non-valeurs, des sédentaires, des tireurs au flanc, des réfractaires comptant aux appels de distribution et de solde, manquant au feu. Tandis que dans Paris se prélassaient les vaniteux et les incapables, médecins promenant les insignes et une escorte de général, portiers-consignes affublés en officiers supérieurs, tandis que pas un établissement militaire, monument, caserne, poste isolé, ne manquait de commandants, chacun avec un état-major, parfois une garde, tous n'ayant de règle que leur bon plaisir, — ils étaient arrivés là les premiers, y voulaient rester, sans rien faire f — c'étaient, hors Paris
OU aux remparts, toujours les mêmes qui se faisaient tuer.
Les officiers très mêlés, comptant quelques volontaires de valeur, et beaucoup d'ex-sous-officiers de l'armée, las d'avoir marqué le pas sous l'Empire, heureux de décrocher enfin l'épaulette dont ils se jugeaient dignes, et qu'ils avaient vue jusque-là donnée surtout à l'intrigue; comptant encore plus de matamores et de grotesques, élevés à l'école des marchands de vin et des clubs. Beaucoup d'emplois vacants, les anciens cadres inobéis depuis le vote des réélections, les nouveaux en partie contestés, ou non remplis encore.
Les soldats, amalgame bariolé, où l'on voyait, avec des hommes chaleureusement convaincus, vieux à cheveux gris, jeunes enthousiastes, nombre d'ouvriers qui eussent peut-être préféré rentrer chez le singe, et qui, à défaut de patron, travaillaient là pour leurs trente sous, comme à un chantier : l'entraînement, l'exemple, parfois la force aidant. Des déclassés, des aigris de toutes les professions, faillis, ratés, ceux que leur caractère ou leurs instincts, la dureté des mœurs et des lois avaient rejetés de la grande route et qui, n'ayant plus rien à perdre, gagnaient du temps, au moins ces jours où l'on vivait double.
Une écume aussi, de repris de justice et de gens sans aveu, déchet fatal de toute société, et qui aux heures troubles monte à la surface affluait là, de toutes parts. Les Allemands, disait-on, comme on l'avait assuré pour Thiers, en expédiaient par four- Dées. La Commune, elle-même, moins timorée que le Comité central à ses débuts, avait, dès le 2 avril, vidé la Petite-Roquette.
On voyait encore de ces suiveurs, moutons de Panurge à la cervelle étroite, jusqu'à des ignorants qui ne savaient ni pour qui ni contre qui ils se battaient. Et ceux en qui la volonté est abolie, tarés de l'alcoolisme, névrosés, malades. Et des transfuges du 48 mars, soldats ou marins, épaves dans le remous.
Près de quinze cents pourtant refusaient de prendre parti, vivaient en fainéants, enfermés dans la caserne du Prince-Eugène, où la Commune, résignée, les nourrissait, les abreuvait, et les payait.
Beaucoup d'enfants, innocents poussés en marge, à qui la rue n'avait donné ni conscience ni pain. Des femmes, ambulancières, cantinières, amazones, fantassins même, presque toutes exaltées et farouches, ou doucement fanatiques, comme cette Louise Michel aux prêches laïques, aventurières parfois belles, comme cette Dmitrielî qu'on disait princesse, femmes charnues des faubourgs, vieilles édentées, pareilles à des sorcières.
Enfin, les sauvageons de la vieille terre gauloise, fils d'une race guerrière, en qui le sang primitif bouillonne, le besoin des coups à donner, — grands enfants qui jouent à tuer et à mourir. Brochant sur le tout, une nuée d'étrangers abattue sur les convulsions de la France, oiseaux de proie de la révolution universelle.
Une seule frénésie, ivresse de rancœurs, de convoitises, de mots rouges, de vin qui soûle, d'ardente foi même, liait, dans l'exaspération de circonstances uni- | ques, et sans que les coudes se touchassent, tous ces ' hommes, debout contre l'ennemi, « les Prussiens de . Versailles. »
Une nuit passée aux Réservoirs, sur un matelas obtenu à grand peine, et que, les dîneurs partis, on avait ajouté au dortoir des tables, remettait Poncet de sa fatigue.
Toute la journée du H n'avait été que démarches auprès de la Commune qui, pour ne point s'engager, refusait un laissez-passer collectif au nom de la Ligue, accordait seulement des permis individuels; puis le long trajet en voiture, depuis Saint-Denis!
Poncet avait encore dans l'oreille l'assourdissant tapage des cochers : « Versailles! Saint-Germain f Encore
une place f On part /. On va partir ! » Pais la tristesse de la plaine de Gennevilliers, le crépuscule empli d'éclairs, batteries et Mont-Valérien qui tonnent, à Colombes les avant-postes, Nanterre, Rueil, bondés de canons, de caissons, les murs de la Malmaison avec les brèches du siège, la Celle et ses bois jonchés des abatis prussiens...
On était arrivé dans le noir, on tombait soudain, au sortir des grande avenues d'ombre, dans une ville de vie et de lumières, les restaurants, les cafés, le château regorgeant de dîneurs et d'hôtes. Aux Réservoirs, flambant de toutes leurs fenêtres, comme aux beaux temps du grand quartier général allemand, pas un recoin qui ne retentît : politique, finances, haute vie. Le Jockey-Club, dans l'annexe de l'ancienne préfecture, avait installé ses tables de repas et de whist. Partout, comme autant de foyers de menues conspirations, des petits cercles dans lesquels papillonnaient d'aimables femmes, grandes et petites dames, heureuses de tant de sujets d'amusement, l'intrigue, les galanteries, la guerre.
Des amis, de simples connaissances, — on en rencontrait à chaque coin de la ville encombrée, à la porte des hôtels, au tournant des trottoirs, — lui semblaient des inconnus, d'une autre race, si étrangers qu'il s'étonnait d'avoir jamais eu rien de commun. Un journaliste, ancien camarade du quartier Latin, du temps qu'on était étudiants, retrouvé à Tours, puis à Bordeaux, — c'est étonnant comme le public bavard de a rue des Réservoirs ressemblait à celui des allées de rourny, agité, fainéant et gouailleur ! — surtout l'époulijranta, par le froid détachement avec lequel il contait es menus événements, les distractions de A^ersailles. C'était par exemple l'autre jour, à Pâques, la grand'esse militaire du camp de Satory : autour d'un autel Iressé en plein vent, orné de trophées guerriers, les oupes sont massées, avec leurs canons luisants au leil^ Vinoy, Maudhuy, tous les officiers généraux ou
supérieurs « que leur devoir ne retient pas devant l'ennemi » sont là. Beau spectacle, bien digne du « Dieu des armées 1... » Ou bien, ce sont des soldats qui vont au feu, en reviennent; vite, on leur offre un verre aux cabarets de la route, on leur glisse des cigares, du tabac dans les poches.
C'est encore l'arrivée des colonnes de prisonniers, dans un nuage de poussière. On crie : « Les voilà! Les voilà! » Et on se précipite pour mieux voir ce bétail déguenillé, on voudrait se ruer sur eux, les mettre en pièces. On rit de ceux qui se traînent soutenus, plies en deux, des vieux en savates ou pieds nus, des loques innomables d'uniformes; on a peur de ceux qui marchent barbe flottante et cheveux au vent, l'air fier; on a horreur des femmes, visages noircis de poudre ou vieilles filles à l'air digne, aux bandeaux plats, à l'humble robe noire. Derrière suit un chariot, avec sa cargaison de chair sanglante, pauvres êtres qui n'en pouvaient plus, qu'un tranchant de sabre, un coup de pommeau ont payés d'une colère ou d'une plainte...
Le cœur serré, Poucet dut passer et repasser devant les Grandes et Petites-Écuries. Dans les grands rez-dechaussée nus, dans les caves, sur un peu de paille, les prisonniers étaient jetés à leur arrivée par centaines, et pendant plusieurs jours, au pain et à l'eau,! jonchaient le sol, montraient leurs faces hagardes aux soupiraux, aux hautes fenêtres. Au premier étage, \es commissaires de police fonctionnaient en grand nombre, expédiaient, après un interrogatoire sommaire, les femmes dans le quartier des Chantiers, les, hommes à l'Orangerie ou dans les casernes, les geôles étant pleines. Nul régal plus couru que d'assister à ces interrogatoires, de saisir sur le vif, la torture duj 7 patient. Des littérateurs connus, des caricaturistes, ur; ^ dramaturge étaient assidus.
A coudoyer pareilles mœurs, Poncet s'était senti trans; porté dans un autre monde. Visages, paroles, gestes
il eût été à New- York ou à Pékin qu'il n'eût pas été si frappé de la différence d'hommes et d'idées. L'air lui manquait, comme s'il avait sauté de l'équateur au pôle.
A dix heures, les trois délégués devaient être reçus par M. Thiers. Poncet se rendait à la salle du jeu de Paume, où une douzaine de députés de la gauche parisienne étaient réunis, pour conférer avec les conciliateurs à leur sortie de la préfecture. Stupéfait, il constatait combien ces républicains, depuis leur installation à Versailles, divergeaient d'avec la majorité républicaine de Paris. Le fait accompli, la nécessité de partir de là pour s'entendre, mettre fin à l'effusion du sang, ils n'en tenaient compte, trouvaient satisfaisantes les réponses faites par le chef de l'Exécutif aux précédents délégués, ceux de l'Union des Chambres syndicales.
Après tout, M. Thiers ne s'engageait-il pas, tant qu'il serait au pouvoir, à ce qu'il ne fût point porté atteinte au maintien de la République ? L'Assemblée ne la pouvait voter n'est-ce pas? puisqu'elle n'était pas constituante. 11 fallait se contenter de la promesse du grand homme !... — Gomme si, songeait Poncet, cette République-là avait autre chose de républicain que l'étiquette, n'était pas, avec son servilisme de traditions, sa tyrannie centralisatrice, une monarchie déguisée, en attente... Et que M. Thiers tombât, on verrait bien si l'Assemblée ne se reconnaîtrait pas constituante, ne donnerait pas à la France un maître f
Il s'étonna à quel point les députés de la gauche obéissaient à l'ascendant du vieillard. Jusqu'à approuver qu'il ne voulût accorder à Paris, en fait de franchises municipales, que « le droit commun... » Et il était joli, le droit commun!... Il se répéta cette phrase que Thiers débitait, de son aigre voix autoritaire, à qui voulait l'entendre : « Paris sera soumis à la puissance de l'État comme un hameau de cent habitants I » Le jour même où avait été reçue l'Union syndicale,
on venait, dans un accès de libe'ralisme, de voter à la Chambre, — où depuis une semaine se traînait la discussion de la loi sur les élections municipales, — un amendement accordant à toutes les communes le droit d'e'lire leurs maires, alors que le projet du gouvernement ne l'avait stipulé que pour les communes de moins de 6,000 âmes. Libéralisme intéressé, qui se conciliant la masse des électeurs, eût ainsi soustrait, de par une loi décentralisatrice, à la pression des maîtres d'occasion futurs, campagnes et villes satisfaites, fdès lors soutien delà restauration rêvée... Le rapporteur de la commission, interprète de la pensée de Thiers, rouvrait une discussion épuisée, proposait que ce droit fût limité aux communes de moins de 20,000 âmes; soudain Thiers lui-même avait surgi à la tribune, comme un diable d'une boîte, menacé de sa démission immédiate si l'Assemblée ne revenait pas sur son vote, ne restreignait pas « au chiffre du rapporteur » le droit à l'élection des maires. Et l'Assemblée, se déjugeant, avait cédé.
Refuser aux grandes villes, capables de voter en connaissance de cause, ce qu'on accordait aux plus petits villages, mais n'était-ce pas justifier dans son principe l'insurrection communaliste, élargir le fossé qui divisait ruraux et urbains? N'était-ce pas afficher la rupture irrémédiable entre Paris et Versailles, déclarer qu'on ne voulait de conciliation à aucun prix?... Aussi bien, ce que M. Thiers condescendait à imposer à la capitale, c'était que la garde nationale désarmât, et que Paris, se livrant sans garanties, — sous cette promesse que seuls les assassins des généraux seraient poursuivis, — vît entrer dans ses murs l'armée, « aujourd'hui ce quil y avait de plus pur dans le pays, en quantités modestes, mais suffisantes... »
Ah ! oui, qu'ils étaient loin, ces représentants de Paris, de la ville qui les avait nommés, pour la défense de ses droits !
L'arrivée de ses compagnons de la Ligue, le récit
que l'un d'eux^ Dessonnaz, faisait de l'entrevue avec M. Thiers, les commentaires vagues où se noyaient les députés, confirmaient Poncet dans sa triste conviction. Rien à espérer de ceux-ci, froissés dans leur amourpropre, leurs opinions dépassées^ bousculés par ce furieux mouvement qu'ils avaient été impuissants à conduire, qu'ils craignaient de sembler suivre. Et encore moins de^ celui-là^ l'orgueilleux et vindicatif petit homme d'État, qui ne pardonnant pas à Paris de l'avoir vu fuir, n'aurait de cesse qu'il ne rentrât vainqueur avec l'armée, pour la revanche éclatante et la répression terrible !
Quelques détails confiés par Dessonnaz sous le sceau du silence faisaient peine, faisaient peur. Comme il obiectait à M. Thiers que l'armée, aujourd'hui « si pure » n'était autre que la servante du Deux-Décembre, et qu'elle avait incarcéré l'honorable M. Thiers lui-même, le nain avait répondu, en agitant son toupet, et en dardant ses yeux glacés sous les lunettes, que tout était changé !
L'esprit des troupes dépendait de la main qui les dirigeait. Vicieuses sous un régime vicieux, elles ne pouvaient qu'être excellentes sous un gouvernement animé des meilleures intentions. — « Vous ne vous figurez pas combien ces soldats sont doux, aimables, dévoués! Je leur ai dit : Vous serez bien nourris, bien soldés, mais vous camperez sous la tente, avec vos officiers, avec vos généraux; et ils campent! Je ne suis pas guerrier, moi. Eh! bien, tous les jours, quand j'ai un instant, je vais les voir, je leur parle, ils m'écoutent. Ils entreront dans Paris ! »
Cette résolution s'affirmait, inébranlable, dans toutes ses paroles. Comme Dessonnaz lui demandait quelles pourraient être les bases d'un armistice, M. Thiers se refusait à toute négociation de ce genre. Il ne recon- ; naissait pas de beUigérants. L'Assemblée et le pouvoir légal ne pouvaient traiter avec l'insurrection... Tout au plus, suspension d'armes momentanée, réciproque.
Que la Commune cessât de tirer, Tarme'e en ferait autant... « jusqu'à ce que le gouvernement jugeât à propos de recommencer la guerre » .
Poncet rapprochait ces déclarations de divers traits. Dans V Officiel et les journaux de Versailles, lus avec une curiosité, un malaise irrités, il relevait, à travers les échos des séances, certains témoignages évidents de la pensée dominante, unique. . . Thiers et l'Assemblée, en dépit de leurs froideurs et de leurs brouilles, fondus dans ce but : reprendre, châtier Paris f Pour cela, pas de soins, de ménagements, d'égards intéressés qu'ils ne prodiguassent à l'indispensable outil^ l'armée, chaque jour caressée, choyée, récompensée de croix et de médailles^, de rappels de pensions et de grades, et dont anxieusement on guettait à mesure la force croître, l'énergie se tremper, au sang, au feu.
C'était, le jour de la grande sortie de Paris, un député proposant à l'Assemblée nerveuse, se voyant enlevée déjà et poussant un ouf f aux rassurantes nouvelles, de se porter en corps au devant des troupes victorieuses, pour leur exprimer combien Elle était heureuse et satisfaite de leur conduite... C 'était;, à la séance du soir, une députation de quinze membres, avec viceprésidents, questeur et secrétaires, précipitamment nommée pour aller visiter les blessés dans les hôpitaux; tout le gouvernement réclamait l'honneur de se joindre à elle. Où et quand, c'était l'embarras, les blessés, objets de tant de sollicitude, étant à peine recueillis à cette heure sur le champ de bataille... C'étaient, plusieurs jours après, les récriminations de la Chambre, désolée de n'avoir pas été convoquée à temps pour manifester par sa présence solennelle au service funèbre du général Besson, les scandaleux débats de Grévy et de Le Flô, se rejetant l'un sur l'autre ce manquement impolitique.
Poncet revit les enterrements à grand orchestre de la Commune, se souvint des cadavres récoltés dans toutes les ambulances, cloués en hâte dans les cer-
cueils, pour grossir le convoi d'apparat du colonel Bourgoin, tue' à Neuilly. Hélas, ici et là, on exploitait la mort.
Le même jour, Poncet et ses amis repartaient. Le lent voyage recommençait, attristé de l'échec, des prévisions pessimistes. La voiture, pour éviter la zone dangereuse, la menace tonnante d'Issy à Neuilly, refaisait le large détour, longeait, pendant des kilomètres, les campements de troupes. A voir le fourmillement des pantalons rouges, les chevaux au bivouac, les canons en parcs, une souffrance étreignait Poncet. 11 se souvenait des bandes qui dans la nuit du 18 mars s'écoulaient mornes, insultant leurs chefs, de tous ces jeunes soldats anémiés et loqueteux, qui, après leurs rudes campagnes de la Loire et du Nord, manifestaient leur répulsion d'une lutte nouvelle contre des frères.
Il voyait aujourd'hui une autre armée, d'aspect solide, d'allure martiale. L'ordre des camps, des marches, ce quelque chose d'intraduisible qui sort de l'expression des visages, du rythme des gestes, et qui est le signe vivant de la discipline, le frappait. On sentait chaque jour le joug moins raisonné, accepté davantage. Cette transformation rapide, en toutes autres circonstances, l'eût comblé de joie, à admirer le ressort si vite retendu, déjà débordantes les réserves de santé, d'énergie qu'il savait si grandes dans le cœur du pays, et qu'il se désespérait d'avoir vu^ devant la victoire prussienne, rentrer sous terre. A ce moment il n'en éprouvait qu'une espèce d'horreur. Quoi, ces forces qui avaient faibli devant l'ennemi, elles se retrouvaient presque instantanément vivifiées, refaites, contre les anciens compagnons de guerre et de malheur. Français contre Français f Trois semaines d'isolement, de bonne nourriture, de solde, avaient suffi pour endurcir le corps, anesthésier la plupart des cœurs. Ah! la bête humaine ! . . .
De toute son âme il maudit les fous qui des deux côtés se jetaient avec cette fureur l'un contre l'auti-e.
Au bruit bourdonnant de la canonnade, il envisagea l'avenir affreux. Une rage le souleva contre le chef réel de cette armée, le vieillard dont la main ne flattait en elle que l'outil sanglant, l'instrument des représailles. Avec plus de tristesse que de colère, il pensa à cette refonte dernière, à la revue passée l'autre jour, de toute l'armée réorganisée. Louis Blanc la lui avait contée.
Dans un coin écarté du parc, vers le Petit-Trianon, le nouveau généralissime avait été mis en présence des troupes. Sur son double poney allant à Tamble, commode à sa blessure, le maréchal de Mac-Mahon avait longé le front^ sans qu'aucune des manifestations redoutées s'élevât des rangs. Silencieux, ils avaient présenté les armes au vaincu de Sedan, au vainqueur de Magenta. Poucet se sentait une pitié pour ces généraux, pour ces soldats que la nécessité, l'habitude d'obéir asservissaient à leur tâche, si cruelle fût-elle. Mais, les autres, les responsables! Quand une politique prévoyante eût tout évité, quand un élan de l'âme^ un simple désir humain de conciliation pouvait tout éviter encore...
Aux cahots de la voiture, vers Paris retranché de la France, muré dans la ceinture de ses forts et de ses remparts, comme ivre de sa solitude et de son exaltation, Poucet, muet, se laissait aller, l'imagination emplie du cauchemar de cette armée tapie dans ses camps, ses bivouacs, ses parcs, garnissant de ses batteries et de ses avant-postes les places encore chaudes de l'investissement prussien, tirant à mitraille de ces mêmes lignes d'où Bismarck avait bombardé Paris, et bientôt peut-être entrant de vive force à son I tour, plus redoutable que n'avait été l'étranger!...
Cette armée, si patiemment, si minutieusement reformée, créée par Thiers, elle comptait aujourd'hui, sous le haut commandement du maréchal et la surveillance suprême de 1 historien, émule de Napoléon, trois corps d'armées à trois divisions, confiés^ le 1", au |
général de Lailmirault, l'un des plus vaillants chefs de la malheureuse et brave armée du Rhin, le2« au général de Cissey, mis en luaiièrepar sa conduite à Rezonville et sa part aux négociations de la reddition de Metz; le 3% tout de cavalerie^ au général Du Barail, brillant officier de l'arme. Deux autres corps, composés des prisonniers revenus d'Allemagne, et qui achevaient de s'organiser à Cherbourg, à Cambrai, à Dijon, étaient sur le point de rejoindre, le A" aux ordres du général Douay, l'ancien commandant de corps de l'armée de Châlons, et le 5" sous Clinchant, qui avait eu le douloureux honneur de présider aux derniers .jours de l'armée de l'Est. Une armée de réserve, forte de trois divisions, dépendait de Vinoy, nommé en outre grand-chancelier de la Légion d'honneur.
Le plan d'opérations, véritable siège, dont Thiers avait fait sa chose propre, plaçait à gauche, devant Neuilly, le corps de Ladmirault, chargé d'une quotidienne démonstration qui occupât de ce côté l'attention de Paris. Le point vulnérable, celui sur lequel au bon moment on concentrerait l'attaque, était le saillant du Point-du-Jour. Les divisions de réserve de Vinoy, au centre, le dominaient, attendant qu'à droite le corps de Cissey, qui cheminait par des tranchées régulières, un bombardement en règle, eût raison des forts du sud, dont le feu meurtrier ralentissait, compromettait tout. Sur lextréme droite, la cavalerie de Du Barail s'étendait vers Longjumeau, interceptant le chemin de fer d'Orléans, barrant aux fédérés le terrain entre