‹ La Compagnie d'OstendeChapitre 3 sur 21 · LA · texte numérisé non relu

LA

II ne s'est guère passé de siècle où le Belge n'ait montré son audace et son esprit d'initiative par quelque expédition lointaine.

Ce furent d'abord ces énergiques Morins et Ménapiens, ces ancêtres de nos robustes populations côtières qui, sur leur petites barques non pontées, se lancèrent hardiment à l'assaut de l'âpre Océan et, doublant les Colonnes d'Hercule^ allèrent trafiquer jusque sur les côtes de l'Italie.

1. Parmi la littérature, d'ailleurs peu abondante, qui existe sur ce sujet, il convient de mettre hors pair le remarquable ouvrage intitulé : La Belgique commerciale sous Vempereur Charles VI : la Compagnie d'Ostende (Bruxelles, Lamertin, 1902), dont l'auteur est M. Michel Huisman, professeur à l'Université de Bruxelles. C'est le travail essentiel publié sur ce sujet. Nous y renvoyons nos lecteurs chaque fois que notre information leur paraîtra trop sommaire.

On fut tellement frappé, à Rome, de Faudace de ces Barbares, que c'est à un Ménapien, nommé Caraus ou Carausius — un ancien rameur des chiourmes impériales — que fut confié le commandement d'une grande flotte destinée à faire la chasse aux pirates qui infestaient alors la Manche «t la mer du Nord. Ce même Caraus s'en servit d'ailleurs pour s'emparer de la province de Bretagne (l'Angleterre actuelle) et pour s'y faire nommer empereur, en 187, grâce à l'argent que lui avait rapporté sa campagne contre les pirates K

Plus tard, malgré le heurt des invasions barbares, rien n'amoindrit cet esprit de commerce qui, dès cette époque reculée, avait fait connaître aux Romains les fameux jambons de Ménapie et exporter de Belgique des blés, des laines et d'innombrables troupeaux d'oies dont la chair était fort appréciée par les gourmets de Rome. Alors que déjà les Huns accouraient des steppes de l'Asie, au trot de leurs petits chevaux rapides, des Belges s'en vont, au fin fond de la Russie, à Novgorod et ailleurs, vendre leurs draps frisons dont la réputation est déjà bien établie. Leurs relations commerciales avec l'étranger ne cessent de s'étendre : ils trafiquent avec le Midi, ils trafiquent avec le Nord. Le commerce allemand s'empare des tissus flamands et s'en fait une richesse. Les règlements de

i. H. Charriaut, La Belgique moderne, terre d'expérience, p. 3i6. E. Flammarion, édit. Paris.; cf. Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 439 et sq.

Londres, au ix* siècle, font mention de marchands qui venaient des pays de Bruges et de Liège et parcouraient en tous sens le royaume d'Angleterre.

Puis ce furent les Croisades, celte merveilleuse « geste » qu'entraînés dans un souffle de foi et d'épopée les Belges écrivirent de leur sang sur les sables de la Palestine et de l'Asie Mineure — et dont on regrette peut-être déjà de ne pas avoir <:ontinué la tradition en aidant, de nos jours, Français et Britanniques à conquérir cette terre que, jadis, nos ancêtres arrachèrent à l'Islam.

Et si nous parlons ici des Croisades, c'est que plus d'un trait commun les rapproche de nos modernes expéditions coloniales et, aussi^ qu'elles eurent une influence prépondérante sur les relations commerciales de la chrétienté avec le Levant.

Car si c'est sans aucun esprit de lucre que les Belges luttèrent à corps perdu contre les Infidèles, il n'en est pas moins vrai que Venise put, grâce aux Croisades, se créer un vaste empire et donner un essor prodigieux à son commerce ^ Comme quoi les grands bouleversements de l'histoire comptent presque toujours des causes économiques parmi leurs causes profondes.

C'est ce que montre à merveille, en une langue pittoresque et colorée, M. Maurice des Ombiaux,

1. Charles Diehl, Une République patricienne : Venise ^ p. 32. Bibliothèque de philosophie scientifique, Flammarion, éd.

— dedans Le Brahant et la bataille de Woeringen, sur le Rhin ^ Il nous y montre, en effet, que si la bataille de Woeringen (1288) eut pour résultat politique de réunir le Limbourg avec le Brabant et de reconstituer ainsi le duché de Basse-Lotharing-iesous un seul chef, un des fruits de cette victoire — et non le moindre — fut de débarrasser la grandVoute commerciale reliant Bruges à Cologne - de tous les brigands qui l'infestaient et rançonnaient les voyageurs se rendant soit à Anvers, soit à Bruges, soit encore à cette foire de Thourout, célèbre alors dans toute l'Europe à l'égal de celle de Beaucaire ou de Novgorod.

La garde des chemins entre Rhin et Meuse était d'une grande importance, alors que Bruges et Anvers avaient besoin d'un vaste « hinterland » dont la sécurité leur fût garantie ; sans quoi on eut à craindre que le trafic commercial qui enrichissait alors Liège, Brabant et Flandre, ne désertât vers Hambourg ou vers quelque autre port de la Hanse Teutonique.

Bruges qui, par sa situation exceptionnelle, était la seule escale entre les Echelles du Levant et les ports de l'Europe septentrionale, n'avait pas

Page 1