CHAPITRE III Jlt
des Victoires; il la dirigea pendant plus de dix ans'. Les réunions se tenaient dans une chapelle de SaintThomas d'Aquin. Une institution de ce genre ne pouvait fonctionner qu'à la faveur du secret. Des indiscrétions la compromirent, et elle fut emportée par l'orage de 1828.
Mais le Père Roger était destiné, lui aussi, à mettre la main à cette œuvre, la plus délicate que Dieu puisse confier à ses serviteurs, la fondation d'un institut religieux. La Société des Dames de Nazareth date seulement de 1821 ; mais depuis plusieurs années les deux personnes qui, à des titres divers, en devaient être les fondatrices, se préparaient sous la direction du Père Roger pour la mission qu'elles devaient remplir. La pieuse duchesse de Doudeauville avait établi dans l'ancien prieuré de Montléan, près de Montmirail, un pensionnat dont elle voulait faire le berceau d'une Congrégation religieuse vouée à l'éducation des jeunes filles. Un premier essai avec d'anciennes religieuses de divers Ordres n'avait pas réussi. La noble dame eût peut-être renoncé à son projet; le Père Roger l'en dissuada. Il avait découvert en Mademoiselle Elisabeth Rollat une de ces riches natures qui, une fois domptées par la grâce, sont capables d'entreprendre de grandes choses pour le service de Dieu. Très pieuse et très pure, d'une sensibilité exquise, Elisabeth Rollat était curieuse de jouissances intellectuelles et fort jalouse de son indépendance. Pendant plusieurs années le
I. Voici le début du règlement que le P. Roger donna à la Congrégation de Notre-Dame des Victoires :
<i Des ofliciers français et chrétiens, voulant dans les jours d'irréligion faire revivre les nobles sentiments de tant de chevaliers qui se faisaient gloire de servir leur Dieu et leur roi, ont résolu de former, sous les auspices de Marie, patronne de la France, une association militaire et chrétienne, pour se fortifier dans les principes de la foi et dans l'amour de leurs devoirs, pour s'animer et s'encourager les uns les autres, pour faire aimer et respecter la religion et montrer au monde qu'on peut être militaire et chrétien. La religion catholique qu'ils professent a moins besoin de preuves que de bons exemples... Ainsi pleins de confiance en la bonté de Dieu..., appuyés sur la puissante protection de Marie qu'ils prennent dès maintenant pour leur Mère et leur patronne spéciale, ils se constituent en congrégation. »
Père Roger la soumit à une discipline spirituelle qui eût rebuté une âme moins généreuse. Persuadé qu'elle devait monter très haut, il retranchait sans pitié tout ce qui pouvait arrêter son élan vers la perfection. En même temps, d'accord avec la vertueuse duchesse, il élaborait le plan de la future institution. Devenue libre en 1822, Mlle Rollat put enfin prendre la direction du pensionnat de Montléan ; elle y avait été précédée par celle qui d evait être sa première compagne, la Mère Mouroux. Ce fut le commencement de la Société de Nazareth,
On put croire qu'elle était condamnée à périr au berceau. Les premières années furent niarquées par une stérilité désolante. Le fondateur, qui souhaitait avant tout pour son Institut l'obscurité et le silence, était servi au delà de ses vœux. Plusieurs fois il se demanda s'il ne devait pas abandonner une entreprise à laquelle semblait manquer la bénédiction du ciel. Le sort de la Congrégation se trouvait, par la nature même des choses, lié à celui de l'œuvre éducatrice qui était sa raison d'être. Or, le Père Roger avait en matière d'éducation des idées, excellentes en elles-mêmes, mais assez mal adaptées aux exigences des temps et, par suite, peu aptes à assurer le succès. « Le Père Roger, dans la fondation de Nazareth, se proposait de réagir fortement contre l'esprit du siècle; redoutant tout ce qui peut favoriser la vaniteuse légèreté des jeunes personnes, il voulait que, sans négliger les moyens d'émulation pour encourager au travail et à l'action persévérante, on s'appliquât à combattre le désir de briller, d'éclipser une compagne ^.. » Ces quelques mots empruntés à la
I. Vie de la Révérende Mère Elisabeth Rollat, première supérieure de Nazareth. In-12, Lyon, 1877, p. i35. Un autre ouvrage, également sans nom d'auteur, mais qui paraît être de la même plume, porte le titre de Vie de Madame de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville, fondatrice de la Société de Nazareth. In-12, Lecoffre, 1878. On remarquera que la duchesse de Doudeauville est qualiûée fondatrice, tandis que la Mère Rollat serait seulement la première Supérieure. C'est sans doute la liliale gratitude des religieuses de Nazareth qui a réservé le litre de fondatrice à la noble et très vertueuse dame qui l'ut pour leur Société ce que Madame de Maintenon fut pour celle de Saint-Cyr.