CHAPITRE III
Le Père Ronsin pourtant n'avait pas été accepté de prime abord à la Congrégation avec beaucoup d'entliousiasme. L'entrain du Père Delpuils, le talent de parole de l'abbé Legris-Duval rendaient la tâche difficile à celui qui recueillait leur héritage. Au sujet des débuts de son confrère, le Père Guidée raconte qu'on fut un peu déçu; on se disait les uns aux autres : « 11 nous donne de bonnes homélies; mais ce n'est pas ce qui convient à des hommes du monde. » Heureusement cette impression ne fut que passagère. Sans avoir le tempérament oratoire, le Père Ronsin, grâce à une préparation consciencieuse, remplissait son ministère de prédicateur d'une manière digne et fructueuse pour ses auditeurs. Il parut souvent dans la plupart des grandes chaires de la capitale, et sut se faire écouter à Notre-Dame, même après le Père de Mac-Garthy, le plus en vue des prédicateurs de l'époque (1820). Mais, par ailleurs, il y avait dans la personne du fervent religieux un air de simplicité, d'oubli de soi-même et d'humilité qui attirait les cœurs et gagnait la confiance. Tel fut tout le secret de l'action extraordinaire qu'il exerça sur des personnes appartenant aux conditions sociales les plus diverses et qui donna quelque apparence aux fables où l'on attribuait au directeur de la Congrégation une sorte de puissance mystérieuse et surhumaine.
Au reste, il n'y avait rien de mystérieux dans la Congrégation elle-même; tout s'y passait Je plus simplement du monde. C'est dans la maison des Missions étrangères^ rue du Bac, que se tinrent les réunions, de 1814 à 1830. 11 y avait, au troisième étage, une petite chapelle intérieure, très modeste, avec des boiseries de chêne le long des murailles; elle est éclairée par une large fenêtre prenant jour sur la rue de Babylone. Un guichet dissimulé par un panneau de la boiserie ouvrait dans l'église. L'aspect de cet oratoire domestique n'a point changé après cent ans. 11 put suffire tout d'abord, tant que les Congréganistes furent peu nombreux; mais bientôt on s'y trouva à l'étroit; on monta alors à la bibliothèque, située à l'étage
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supérieur, et éclairée de six grandes fenêtres. Aux réunions du dimanche, on tirait les rideaux verts qui cachaient les rayons de livres, et après la messe, la pièce se transformait en salle d'études. Mgr de Quélen, étant venu bénir la réunion, y fit construire à ses frais un autel avec la devise en lettres d'or : Cor uniim et anima una. Des banquettes en velours bleu, où chacun prenait place sans distinction, et un fauteuil de velours rouge pour le président furent disposés en face de l'autel. On suivait le règlement du Père Delpuits; le Père Ronsin n'y introduisit aucune innovation. « Les réunions de chapelle avaient lieu le dimanche, de quinzaine en quinzaine, avec une très exacte uniformité. Commencées à sept heures et demie du matin elles finissaient toujours avant dix heures. Après la lecture d'une page de la Vie des Saints^ le Père Directeur faisait l'appel nominal, récitait le Veni Creator et VAve maris Stella^ annonçait les fêtes de l'Eglise et les jeûnes d'obligation, proclamait les noms des nouveaux admis. 11 célébrait luimême la grand'messe, à moins qu'un évêque congréganiste ne fût présent; tout le monde répondait à haute voix avec les servants ; l'usage datait du Père Delpuits; la communion était à peu près générale, et après l'action de grâces, le Père Directeur donnait un court sermon. Le Sub tuiim récité en commun clôturait les exercices; puis les nouveaux admis étaient présentés au Père Ronsin ^ » Au nombre des recrues qu'il eut la joie de recevoir dans la Congrégation, certains historiens libéraux de la Restauration, M. de Vaulabelle entre autres, n'ont pas hésité à faire figurer le roi Louis XVIII lui-même, son frère le Comte d'Artois, plus tard Charles X, le duc de Bourbon, etc. Naturellement tous lès grands seigneurs connus pour leur fidélité à la religion et à la monarchie légitime y furent enrégimentés en compagnie de leurs princes. C'est pure fantasmagorie ; il n'est pas besoin de le dire. Mais un exemple pris au hasard montre dans quel esprit on procédait