‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 129 sur 358 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

mains du Père Gury qui exerçait les fonctions de maître des novices et qui d'ailleurs y joignit bientôt le litre de recteur. (Janvier 1820.)

Le Père Jean-Baptiste Gury, qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur du célèbre manuel de Théologie morale, fut, dans toute la force du terme, l'homme de Montrouge; son nom est associé à celui de la fameuse maison dans le souvenir reconnaissant des Jésuites français aussi bien que dans les pamphlets et les fables ridicules de l'époque; il y resta du premier jusqu'au dernier jour, et tous ceux qui passèrent par le noviciat de Montrouge, pendant les dix années de sa courte existence, reçurent du Père Gury leur formation à la vie religieuse et apostolique.

Né le 20 septembre 1773 à Mailleroncourt (Haute-Saône) Jean-Baptiste Gury était entré en 1795 dans la Société du Sacré-Cœur. Après la fusion avec les Pères de la Foi, il fut pendant plusieurs années chargé de diriger le noviciat de Rome. Le choix qu'on fit de sa personne, malgré sa jeunesse, — il n'avait pas trente ans — pour une fonction si délicate prouve combien on estimait dès lors sa maturité et sa prudence. Reçu dans la Compagnie par le Père de Clorivière dès le mois d'octobre 1814, il avait été pendant deux ans professeur de théologie au grand Séminaire de Soissons, et avait de là passé à Forcalquier' où il exerçait surtout des fonctions spirituelles. C'est là que la confiance du Père Simpson vint le chercher pour remplir une mission de laquelle, on peut bien le dire, dépendait pour une grande part l'avenir de la Compagnie de Jésus en France. Un de ceux qui l'ont connu le plus intimement a esquissé ainsi son portrait : « L'abord du Père Gury, il faut en convenir, n'était pas attrayant. D'un tempérament

I. Il écrit le 7 janvier 1817 au Père Général : « ... Nouvel établissement commencé seulement depuis deux mois. Nous y sommes quinze membres delà Compagnie. Le Père Boissard, Procureur général de la Province, est en même temps Supérieur de cette maison. Quand sa première cliarge le demande ailleurs, c'est moi qui le remplace. Je remplis en même temps la fonction de Père spirituel des Nôtres, de directeur spécial des novices, de confesseur des élèves et des externes... »

vif et sanguin, il avait parfois quelque chose de brusque dans le premier mouvement; mais, quand on entrait en relation avec lui, on découvrait sous cette écorce un peu rude en apparence tant de bonté, tant de vraie charité, une rectitude de jugement si remarquable, une disposition si constante à obliger qu'on ne pouvait lui refuser son estime et même son affection. Tout entier à ses fonctions si monotones, il ne se permettait d'autre délassement qu'une promenade chaque semaine pour visiter les Pères résidant à Paris. Le reste de son temps était consacré à la prière, à l'étude, au gouvernement de la maison qui lui était confiée et à la direction de ses novices*. »

Le Père Gury a écrit année par année, l'histoire de Montrouge, à la façon des chroniques des vieux monastères^. C'est un document du plus haut intérêt pour sa famille religieuse. L'entrée de chacun de ses novices y est signalée comme les naissances dans les livres de raison; souvent il leur consacre une notice de quelque étendue; les événements y sont relatés avec une précision et une abondance de détails qui ne laissent rien à désirer. C'est une série de menus faits où la grande histoire n'a d'ordinaire rien à prendre et qui n'ont vraiment rien de commun avec l'idée que l'on se fit sous la Restauration de cette terrible maison de Montrouge et du rôle qu'elle aurait eu dans les affaires de l'Etat. Ce contraste entre la légende et l'humble réalité suffirait à donner de la saveur aux récits de l'annaliste. Nous y glanerons quelques informations parmi les moins insignifiantes.

Le Père Gury rapporte la délibération qui eut lieu au

1. Le Père Achille Guidée, Notices sur quelques membres de la Société des Pères du Sacré-Cœur, tome II, p. 92.

2. L'autographe de plus de 5oo pages d'une écriture très compacte, est conservé aux archives de la Province de Lj'on. On voit à différents passages qu'il n'a pas été rédigé tel quel, au jour le jour; il n'est pas antérieur à 1829; une partie, tout au moins (il le déclare lui-même page li'àd), en fut écrite pendant la Congrégation où le Père Roolhan fut élu Général (juillet 1829). Mais il est évident que l'auteur travaillait sur des notes personnelles très détaillées, prises au fur et à mesure des faits qu'il relate.

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sujet du transfert du noviciat de Paris à la campagne. Une certaine opposition se manifesta d'abord, spécialement parmi les anciens, plus attachés à la tradition. La règle de saint Ignace impose en effet aux novices certaines épreuves qu'on ne peut guère leur ménager que dans des villes de quelque importance, comme la visite des prisonniers et le service des malades dans les hôpitaux. Toutefois JMontrouge était assez proche de Paris pour que l'on y eût toute facilité à cet égard. Par ailleurs la solitude relative que l'on y trouvait offrait de tels avantages que l'hésitation fut de courte durée.

Le noviciat de Montrouge, même au temps de sa plus retentissante réputation, n'eut jamais rien d'imposant. Quand on s'y installa au printemps de 1818, c'était un logis assez vaste, mais plutôt misérable. Quelques années auparavant il appartenait à un boucher de Paris qui en avait fait des étables et des greniers à fourrage. Un autre propriétaire y avait établi un petit pensionnat, dirigé en dernier lieu par un certain abbé Bernard, et qui eut peu de succès. D'après la description minutieuse, accompagnée d'un plan, qu'en a laissée le Père Gury, les locaux d'habitation comprenaient deux corps de bâtiment en équerre, dont l'un en façade sur la route de Paris, d'une longueur de 15 pieds ^ sur 16 pieds de largeur; il y avait un étage sur rez-de-chaussée. Les dépendances avaient une étendue d'environ « trois arpents' », d'un terrain assez pauvre où l'on pouvait cultiver quelques légumes de qualité médiocre.

Les services communs prirent le rez-de-chaussée ; l'étage fut distribué en un certain nombre de chambres dont chacune était occupée par plusieurs novices. La place fut bientôt insuffisante, et l'on agrandit de 15 mètres

I. L'arpent de Paris valait 34 ares; ce serait donc approximativement une superlîcie de i5.ooo mètres carrés. D'après le plan, elle eût été beaucoup moindre. Aujourd'hui l'aspect des lieux est absolument transformé; le '( village » de Montrouge est devenu une ville de 28.000 habitants, qui n'est séparée des dernières maisons de Paris que par la ligne des fortifications.

le principal corps de logis dont la longueur totale atteignit 40 mètres. On construisait en même temps une petite maison indépendante pour recevoir les retraitants, sans les mêler à la communauté. Malgré ces améliorations l'installation manqua toujours de confortable. Dès l'hiver de 1818, on comptait à Montrouge près de 40 novices; il y avait dans toute la maison deux chambres à feu ; et les années suivantes n'apportèrent guère d'adoucissement à l'austérité de ce régime. « Parmi les épreuves des novices, écrit le Père Gury, on peut compter celles que leur a constamment fournies le local de cette maison, qui leur a fait souffrir souvent les effets de la pauvreté au delà des bornes qu'on aurait souhaitées. Dans le temps surtout qu'il y avait ici plus de cent personnes, les novices étaient comme entassés les uns sur les autres; ils étaient condamnés par la nécessité à une foule de privations, et bien loin de se plaindre, ils ressentaient au contraire une vraie joie de ce que leur nombre augmentait et de ce que cela leur imposait des sacrifices. » Pendant les premières années on souffrit surtout du manque de chapelle. C'est en 1822 seulement que l'on put entreprendre une construction extrêmement modeste, mais qui répondait cependant aux besoins de la communauté devenue très nombreuse. Tout le travail fut achevé en quelques mois ^ Mgr de Quélen, archevêque de Paris, vint faire la bénédiction du nouveau sanctuaire, le 13 novembre, en la fête de saint Stanislas Kostka, patron des novices. Le prélat passa dans la maison la journée tout entière; le Père Gury raconte par le menu cette

1. La chapelle de Montrouge avait, dit le Père Gury, 62 pieds de longueur sur 20 de large (environ 17 mètres sur 7) ; elle formait une seule nef, avec deux petites chapelles à l'entrée du chœur. Elle coûta 4i.ooo francs, au lieu de 26.000 prévus au devis. En ajoutant à cette somme les 46.000 francs du prix d'achat, et ce qui fut dépensé en agrandissements et aménagements, on arrive à un total de lao.oooà i3o.ooofr. Ce n'était pas de quoi faire un palais ni un chàteau-fort. Lorsque les Jésuites durent abandonner Montrouge après i83o, le tout, bâtiments et jardins, fut vendu 12.000 francs.

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