XX INTRODUCTION
mieux prendre l'essor. Outre que la formation du religieux de la Compagnie de Jésus est fort longue, il faut encore y ajouter les années de « régence », dont il n'est que rarement dispensé et pour des raisons graves. Les exigences des collèges modernes, bien plus lourdes que celles prévues par le Ratio Studiorum, ont rendu ces exceptions encore plus difliciles et plus rares; les années de régence se sont allongées; pour beaucoup elles ont duré presque autant que la vie. Quant à ceux qui auraient pu devenir d'excellents prédicateurs, comme ils étaient aussi d'ordinaire de bons professeurs ou de bons surveillants, ils furent retenus plus longtemps dans les fonctions où on les jugeait nécessaires.
C'est ainsi que la plupart débutaient dans la chaire à un âge où leur maturité compensait insuffisamment une ardeur plus qu'à moitié éteinte et une souplesse complètement disparue. Par ailleurs, on s'accorde à reconnaître que la prédication des Jésuites, à défaut des grâces oratoires, est généralement solide et édifiante. Ils prêchent Jésus-Christ et l'Évangile, et dans leur bouche, la parole de Dieu garde l'accent du surnaturel. Evêques, prêtres et fidèles leur rendent à cet égard des témoignages qui les consoleraient, au besoin, de n'avoir pas la réputation de prédicateurs à la mode.
Mais il y a un genre de prédication où la famille de saint Ignace aspire à se distinguer; elle n'a certes pas la prétention de s'en réserver le monopole, mais elle entend bien en faire une de ses spécialités ; on comprend que je veux parler des « Exercices spirituels ». Ce genre se subdivise, lui aussi à l'infini, car il va depuis les Missions qui s'adressent aux foules jusqu'aux retraites fermées où l'on parle à un groupe choisi, qui peut se réduire à quelques unités. Les Missions des villes et des campagnes lurent jusqu'à l'époque de la liberté d'enseignement
INTHODUCTION XXI
le ministère préféré des Jésuites français; un bon nombre d'entre eux s'y adonnèrent presque exclusivement; plusieurs ont laissé un souvenir que le temps n'a point effacé. Contentons-nous de citer le Père Claude Guyon, que l'on a très justement appelé le Bridayne du dix-neuvième siècle.
Le rôle de missionnaire exige un tempérament et certaines qualités d'orateur, ne seraient-ce que les latera firma dont parle Cicéron, que tout le monde ne saurait avoir. Les retraites offrent heureusement aux ouvriers apostoliques un champ d'action beaucoup plus vaste, parce que plus varié. Elles s'adressent à des auditoires très divers à tous égards; il n'est pas toujours nécessaire d'être orateur, ni même prédicateur, pour y réussir; les meilleures retraites ne sont pas toujours celles où l'on s'est mis en frais d'éloquence. Aussi la Compagnie de Jésus considère-t-elle ce ministère comme accessible à tous ceux de ses membres qui sont prêtres. Aucun autre ne leur a été recommandé de façon plus pressante par le saint fondateur. Un Jésuite devra donc, en règle générale, être toujours en mesure, ne disons pas de « prêcher », mais de « donner » les Exercices spirituels, autrement dit la retraite, à quelque groupe de fidèles.
Les Jésuites français n'ont pas manqué à ce devoir professionnel de leur Ordre. Les retraites données par eux, au cours de ce siècle, avec ou sans forme oratoire, sont vraiment en nombre incalculable. Toutes les catégories de personnes ont été atteintes par cet apostolat, à commencer par le clergé et les Congrégations religieuses. La pratique des retraites sacerdotales interrompue par la Révolution ne fut reprise qu'en 1818. Un sulpicien, l'abbé Boyer, et un Jésuite, le Père Gloriot, furent les ouvriers de cette restauration, laquelle d'ailleurs s'étendit assez rapidement de diocèse en diocèse. Les Jésuites eurent le très grand honneur, grâce à la confiance que leur témoignaient lesévêques, d'y contribuer plus que personne. Ils furent même pendant bien des années presque seuls à