CHAPITRE IV
moment où s'annonçait l'orage qui devait l'anéantir. C'était le 31 juillet 1827. Trois mois plus tard, le nonce Lambruschini y présidait la fête de saint Stanislas. De l'allocution qu'il adressa aux novices, le Journal rapporte quelques paroles point banales : « Je voudrais passer dans votre Société le temps qui me reste à vivre... La persécution s'acharne sur elle, c'est la meilleure preuve que Pie VII a eu raison de la rétablir; elle n'a pas dégénéré. »
La maison de Montrouge dut à son extraordinaire réputation bien d'autres visites, et son histoire fut marquée par d'autres incidents fidèlement relatés par le Père Gury. Toutefois l'intérêt des Mémoires n'est pas tant dans le récit de ces petits faits d'à côté que dans le tableau de la vie de chaque jour et du travail fécond qui s'accomplissait méthodiquement et sûrement dans la solitude et le silence. On y voit avec quelle application minutieuse les Jésuites français de la nouvelle génération s'efforcent de se couler dans le moule ancien ; ils veulent être ce que furent leurs devanciers ; il faut donc que la formation soit aujourd'hui ce qu'elle fut autrefois. On s'attache à recueillir jusque dans les moindres détails les usages et les pratiques traditionnelles ; on se garde surtout d'innover. Le règlement du noviciat fut rédigé d'après un coutumier de la Province de Lyon retrouvé par un heureux hasard ; les anciens, ceux qui avaient vécu dans la Compagnie avant sa suppression, furent invités à raviver leurs souvenirs et à fournir par écrit leurs remarques. Le Père Simpson contrôlait le tout et ne manquait aucune occasion de témoigner que cette fidélité aux petites observances du passé avait une sérieuse importance. Un exemple montrera avec quelle circonspection et quelle prudence méticuleuse il tolérait qu'on y dérogeât. 11 s'agissait de savoir si l'on permettrait que les novices se servissent de tables à écrire. Le Père Simpson répond au Père Gury : « L'usage des pupitres sur les genoux était établi à Paris, et je ne me rappelle pas que personne s'en soit plaint. II est vrai que, au temps de mon noviciat, le plus âgé
d'entre nous avait à peine dix-neuf ans. Vos novices sont pour la plupart bien plus âgés. Je vous autorise donc à donner des tables à tous ceux qui vous en demanderont et à qui vous les croirez nécessaires...; mais donnez-leur aussi le pupitre. » (27 juin 1819.)
C'est ainsi que, dès les premières années, après quelques tâtonnements inévitables, fut reconstitué à Montrouge, dans son esprit aussi bien que dans la pratique, le mode de formation que l'Ordre de saint Ignace avait jadis employé à l'égard de ses membres; et c'est de Montrouge qu'il a passé, sans altération notable, dans tous les noviciats créés en France depuis près d'un siècle; tous, en effet, en dérivent comme de leur source première. Nous voyons dans les Mémoires que le postulant est retenu dix ou douze jours, quelquefois vingt jours et plus, en dehors de la communauté. Pendant ce temps on lui communique ce qu'il y a de plus fondamental et de plus caractéristique dans les règles et les Constitutions; il est examiné par le Père maître des novices et par trois autres Pères désignés par le Provincial; leurs instructions leur prescrivent d'être plutôt sévères. Il fait pendant huit jours pleins les Exercices spirituels de saint Ignace, qu'il ne terminera pas sans avoir fait son élection; c'est-à-dire que, au cas où il se détermine à demander son admission, il ne le fait qu'après avoir pesé devant Dieu le pour et le contre et mis par écrit les motifs qui décident de son choix. Rien n'est plus conforme à l'esprit des Exercices que l'autonomie de la personne humaine ainsi entendue, et rien ne lui serait plus contraire que la passivité des candidats qui attendraient d'être poussés, ou l'indiscrétion du directeur qui tenterait seulement de les attirer. <( Il faut, écrit le Père Gury, non les décider, mais qu'ils se décident. »
Une fois admis, le postulant prend rang parmi les novices. L'ordre du jour du noviciat est très chargé. Lever en toute saison à quatre heures, une heure de méditation le matin, une demi-heure le soir, u-ne conférence sur les règles et Constitutions, d-es lectures spirituelles, des