CHAPITRE IV
qu'à l'y affermir davantage. Les Jésuites s'interdisaient scrupuleusement tout apostolat direct à l'égard de leurs élèves orthodoxes; on ne les en accusa pas moins d'avoir exercé une pression criminelle sur la conscience d'un adolescent ; il n'avait pas plus de seize ans. L'oncle du néophyte, personnage tout-puissant, et par sa situation et par son crédit sur l'esprit du maître, prépara dès lors leur expulsion de l'empire. Joseph de Maistre écrivait en octobre 1815 : « Le ministre des Cultes, prince Alexandre Galitzin, surveille les Jésuites avec une sévérité colérique qui peut amuser les spectateurs, et l'on espère obtenir de Sa Majesté à son arrivée quelques mesures de rigueur. »
A cette date Alexandre I" n'était pas encore de retour de la campagne de France et du Congrès de Vienne. Les mesures de rigueur contre les Jésuites, qu'on espérait obtenir de lui dès son arrivée en ses États, n'étaient rien de moins qu'un décret de bannissement hors des frontières de la Russie. L'empereur ne jugea pas à propos de suivre son ministre jusque-là. Dans un ukase rendu le 20 décembre 1815, il se borna à leur interdire le séjour des deux capitales. On affirmera plus tard que la proscription totale avait été simplement différée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres religieux pour remplacer les Jésuites auprès des populations catholiques ^
Les relations de la famille des Romanoff avec le Père Gruber et d'autres membres de l'Ordre permettent de croire que cette raison ne fut pas la seule qui détermina la modération relative de l'empereur. Quant aux motifs de l'expulsion elle-même, on n'en invoquait pas d'autres
I. « Lors de l'éloignemenl des Jésuites de Saint-Pétersbourg, il fut déjà question de les renvoyer tous hors de la Russie; mais Votre Majesté Impériale a décliné celle mesure, par la raison que, avant de l'effecluer, il fallait trouver des ecclésiastiques connaissant les langues étrangères, afin de pouvoir remplacer les Jésuites dans les colonies ainsi que dans d'autres endroits. » Ainsi s'exprimait le ministre Galitzin dans l'ukase de bannissement, qu'il parvint à arracher quatre ans plus tard à la faiblesse de son Souverain.
que le prosélytisme des Jésuites : « ... Ils ont détourné de notre culte des jeunes gens qui leur avaient été confiés et quelques femmes d'un esprit faible et inconséquent et les ont attirés à leur Eglise'. »
A cette double imputation le Père Brzozowski répondait : « A l'égard du second point, il peut y avoir eu quelques imprudences faites à mon insu et contre ma volonté, qui, selon les règles ordinaires, n'auraient dû compromettre que celui qui en était l'auteur. Pour ce qui est du premier grief, il est entièrement supposé, et on a représenté les choses à S. INI. I. autrement qu'elles ne sont. Non seulement nos Pères n'ont point cherché à attirer nos élèves à la religion catholique, mais même lorsque quelques élèves ont manifesté le désir de se faire catholiques, ce qui a dû arriver quelquefois, en un espace de treize ans, dans un pensionnat mélangé et où tous les maîtres étaient catholiques, nos Pères se sont constamment refusés à les admettre à la participation des sacrements. Voilà la vérité^... » « Mais, ajoutait le vénérable religieux, il est bien rare que la vérité soit connue ; et telle est la condition des meilleurs princes que souvent ils la connaissent encore plus difficilement que les autres hommes. » Le Père Rozaven, alors professeur de Philosophie et préfet des études au collège de Saint-Pétersbourg, avait en efï'et rédigé un Mémoire où il rétablissait les faits dans leur exactitude; ce Mémoire était adressé à l'empereur; mais il devait passer par les mains du ministre qui refusa de le transmettre.
D'ailleurs les Jésuites se rendaient parfaitement compte que l'on cherchait seulement un prétexte à l'exécution d'un dessein arrêté d'avance. « L'événement, écrivait encore le Père Brzozowski^, nous a médiocrement étonnés. Depuis longtemps nous avons vu l'orage se former, et nous savions bien qu'il ne tarderait pas d'éclater un peu plus
1. Voir le texte entier de l'ukase dans Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, tome VI, chap. i.