CHAPITRE IV
tôt OU un peu plus tard. » Au surplus, d'après l'opinion d'un écrivain bien renseigné sur lés choses de la Russie, « rien ne prouve et même rien ne fait supposer que le jeune Galitzin ait jamais été reçu dans l'Eglise catholique et qu'il ait participé à ses sacrements' ». Son oncle le fit entrer à l'école des Pages dont le directeur était notoirement athée; on le lança dans le tourbillon des fêtes mondaines et l'atmosphère des bals et des théâtres fit ce que n'avaient pu faire les remontrances et les menaces des parents, renforcées par les discussions des théologiens orthodoxes; le jeune homme renonça pour jamais au catholicisme.
Les Jésuites furent expulsés du collège de Saint-Pétersbourg le 3 janvier 1816, comme des criminels d'État; tous leurs papiers furent saisis; mais on y chercha vainement de quoi justifier après coup l'exécution dont ils venaient d'être l'objet. Le 31 août de la même année, le Père Brzozowski écrivait à l'empereur une lettre empreinte d'une respectueuse fermeté. Après avoir rappelé l'affaire du jeune Galitzin, à propos de laquelle on avait frappé son Ordre sans lui permettre même de se défendre, il ajoutait : « S'il était tel qu'on l'a dépeint à Votre Majesté, on en aurait trouvé quelques preuves dans mes papiers. Voilà huit mois qu'on les examine, et loin d'y rien trouver qui puisse offenser le gouvernement, on a dû dire à Votre Majesté que, dans ma correspondance la plus secrète, lorsque l'occasion s'est présentée de parler de Votre personne sacrée ou de son gouvernement, je l'ai toujours fait avec les sentiments de respect et de vénération qui sont dans mon cœur. »
Le Père Général visait ici évidemment d'autres griefs que celui d'attirer à l'Eglise catholique les sujets de l'empereur, et ces autres griefs étaient selon toute vraisemblance ceux sur lesquels on comptait le plus pour l'indisposer contre les Jésuites. Ils étaient toutefois de
I. Vie du Père Marc Follope, par- le Père Jean Gagarin. Paris, Pion, '^77' p. 4^, note.
telle nature que, pour les appuyer de quelque preuve, il l'allait fouiller ce que l'on pourrait appeler leurs secrets de famille. De là la procédure employée contre eux. Pour éclaircir le point d'histoire qui nous occupe et avoir l'explication adéquate des mesures prises contre la Compagnie de Jésus dans l'empire russe en 1816 et en 1820, il est nécessaire, croyons-nous, de recourir à l'intervention d'une puissance quelque peu mystérieuse, mais dont l'action sur la politique est malheureusement trop fréquente et trop efficace, puissance à laquelle d'ailleurs le brillant empereur devait se soustraire moins qu'un autre. 11 faut se souvenir qu'Alexandre V était devenu après la chute de Napoléon l'arbitre de l'Europe, qu'il était l'autocrate de toutes les Russies et qu'il n'avait pas trente ans.
Voici ce qu'écrivait à ce sujet un vétéran de la Compagnie de Jésus en Russie, où il avait vécu vingt-huit ans, et qui pouvait être considéré comme témoin des faits qu'il rapporte :
« La véritable cause de notre expulsion de Russie est une intrigue et une vengeance de femme, tout à fait analogue à ce que nous lisons de la Pompadour. L'empereur Alexandre, an vu et au su de tous, vivait depuis plus de dix ans avec une princesse polonaise mariée à un grand seigneur russe. Cette princesse ne manquait pas chaque année, aux approches de Pâques, de se préparer pour la confession. Elle réussit d'abord à tromper un confesseur; mais, comme le cas était notoire, public, celui-ci ne voulut pas l'entendre davantage. Nos Pères, sollicités l'un après l'autre, se refusèrent également à l'entendre. 11 n'y a aucun doute qu'elle ait porté plainte à l'empereur et que celui-ci se soit regardé comme personnellement offensé'... »
1. Lettre du Père Ricliardot au Père Nizard, i4 fév. i844- Né en 1^69 le Père Ricliardot était entré dans la Compagnie en Russie, le 2^ août 1792; il y resta jusqu'à l'expulsion délinitive; il avait alors plus de 5o ans et il allait succéder au Père Simpson comme Provincial de France. Son âge et son caractère ne permettent pas de croire qu'il se soit fait l'écho d'un bruit sans fondement. Le Père Gagarin adopte une Aersion un peu différente : « L'empereur, dit-il, avait l'habitude de visiter souvent une