CHAPITRE IV
Il peut y avoir des variantes dans la manière de rapporter l'incident; mais le fond ne parait pas douteux. Le prince fut contrarié dans sa passion, et n'écoutant que son ressentiment, il signa l'arrêt qui, sans aller pour cette fois jusqu'à la proscription, le débarrassait de la présence de témoins importuns.
Les dates elles-mêmes ont ici leur signification. Il y avait plus d'un an que le jeune Galitzin avait déclaré sa résolution de passer au catholicisme, plus d'un an aussi que son oncle, le tout-puissant ministre, assiégeait l'empereur pour obtenir vengeance. Alexandre demeurait inexpugnable. En mars 1815 Joseph de Maistre écrivait : « Beaucoup de gens s'attendaient à un coup de foudre de la part de l'empereur. C'était bien peu le connaître. A force de le tromper, on lui a donné une défiance presque intrompable. Il ne fera rien brusquement, sans y regarder de très près. Son esprit de tolérance, ses sentiments religieux et son respect pour toutes les consciences sont pour moi des traits si merveilleux qu'il me paraît impossible de l'admirer assez... »
A ce moment Napoléon échappé de l'île d'Elbe est rentré en France. Alexandre part à la tête de ses armées et après Waterloo, se fait le pacificateur de l'Europe ; il est à Paris le 11 juillet, il parcourt la France, la Belgique, passe en Angleterre, traverse l'Allemagne, séjourne à Vienne et en Pologne, il ne rentre dans ses Etats que sur la fin de l'année, tout couvert de gloire et l'idole de son peuple. Un mois ne s'est pas écoulé dans l'enivrement d'un retour triomphal, brusquement, il sévit contre les Jésuites. Cette précipitation, en un tel moment, pour une mesure à laquelle il se refusait depuis si longtemps, tout
grande dame de Saint Pétersbourg, polonaise et catholique. Pendant sa longue absence (presque toute l'année i8i4) les dispositions de cette dame avaient changé et quand, après son retour, il alla lui rendre visite, il trouva la porte fermée. Il voulut savoir à quoi s'en tenir et il apprit dans l'intervalle que la dame s'était confessée et s'était adressée à un Jésuite. On profita de la colère de l'empereur pour lui arracher le décret d'expulsion. » Vie du Père Marc Follope, Paris, Pion, 1877.
indique une décision prise ah iralo. « L'ukase, écrivait Joseph de Maistre, est parti du palais comme la foudre part de la nue; l'empereur était en colère contre l'Ordre; chaque ligne le prouve'. »
Au reste, Alexandre était si peu disposé pour lors à chasser les Jésuites de ses Etats qu'il ne leur permettait même pas d'en sortir. Le Père Brzozowski terminait sa lettre en suppliant Sa Majesté Impériale de lui accorder une grâce que, disait-il, je « sollicite inutilement de ses ministres depuis dix-huit mois, c'est de pouvoir faire avec deux Pères de mon Ordre le voyage de Rome ». De fait la place du Général de la Compagnie était maintenant au centre de la catholicité; de graves intérêts y réclamaient sa présence, au point qu'il fallut nommer un vicaire général pour ritalie; le Pape Pie VII lui-même le pressait de revenir. En France on caressait l'espoir que ce voyage allait s'accomplir. « Votre Révérence, écrivait le Père de Clorivière, se propose de se rendre bientôt à Rome. Si Elle daignait se détourner un peu de sa route et nous honorer de sa visite, que d'avantages et quelle consolation nous procurerait sa présence!... Je pense que, en gardant l'incognito en arrivant, vous pourriez peu après obtenir de Sa Majesté une audience secrète qui pourrait avoir d'heureux résultats-. »
Toutes les instances furent inutiles; le gouvernement consentit à accorder, en cette année 1816, les passeports pour la P'rance au Père de Grivel et au Père Follope; pour les autres Jésuites, il leur fallut attendre, pour rentrer dans leur pays, que la Russie hospitalière voulût bien les chasser. Les adversaires irréconciliables de la Compagnie durent manœuvrer quatre ans encore pour décider l'empereur à prendre un parti qui répugnait à sa loyauté et à son esprit de large tolérance. Il savait à quoi s'en tenir au sujet du prosélytisme qu'on reprochait aux
1, Correspondance diplomatique, t. II, pp. i56-i5^.
2, Clorivière à Brzozowski, Paris, 27 oct. i8i5.