CHAPITRE IV
Jésuites, et eùt-il été cent fois plus avéré, « ce prétendu crime avait si peu d'importance aux yeux de l'empereur que, le métropolite s'étant plaint amèrement de ce que les Jésuites convertissaient les Russes à la foi catholique, il répondit en se moquant : « Faites comme eux, convertissez les catholiques à notre religion^. »
Le Père Brzozowski demeura donc jusqu'à la fin prisonnier dans l'empire russe. Il mourut à Polotsk le 5 février 1820. Voyant approcher sa dernière heure, il dit aux Pères qui l'entouraient : « Voici que je meurs, et vous, on vous expulsera d'ici ^. » La prédiction allait se réaliser sans retard.
Le Père Swietockowski, Provincial de la Russie-Blanche, ayant adressé au tsar une supplique pour obtenir l'autorisation de se rendre à Rome avec les députés de la Province qui devaient prendre part à l'élection du nouveau Général, la réponse arriva sous la forme d'un Décret de bannissement. (13 mars 1820.) Les considérants étaient les mêmes que ceux de 1816; aucune accusation nouvelle ne venait renforcer le grief de prosélytisme, formulé lui-
I. Lettre déjà citée du Père Richardot au Père Nizard. Quelle que soit l'authenticité du iiropos attribué ici à Alexandre I", il est certain qu'il concorde avec la mentalité très personnelle qu'il s'était faite et dont il s'inspirait dans toute sa conduite. Épris de rêves humanitaires, mystique et pieux à sa façon, rêvant d'un christianisme sans dogme ni hiérarchie, il n'avait apparemment pas beaucoup plus de sympathie pour l'Église orthodoxe que pour toute autre confession chrétienne. A un gouv^erneur de province qui croyait devoir sévir contre une secte dissidente, il écrivait : « L'Église orthodoxe, si elle désire ramener dans son sein ces frères égarés, peut-elle approuver des mesures de persécution qui contrastent d'une manière si étrange avec l'esprit de son Chef, le Christ Sauveur du monde ? >j {Adrien Egron, Vie d'Alexandre /*=■'. Paris, 1826, p. 62.) Au surplus, après avoir flotté toute sa vie dans un mysticisme inconsistant et parfois bizarre, Alexandre I" finit par incliner vers le catholicisme. La négociation entamée avec le Pape Léon XII pour son retour et celui de la nation russe à l'unité catholique est maintenant un fait acquis à l'histoire. (Cf. Revue des Deux Mondes, i5 avril igiS, p. 904. Art. Ernest Daudet. — P. Pierling, La Russie et le Saint-Siège. 2« édit., tome V, p. l\bo. Pion, 1912.
2. Notes du Père Roothaan, plus lard Général de la Compagnie.
même de manière plutôt déclamatoire que précise ^ Tous les Jésuites, y compris ceux qui travaillaient dans les Missions les plus lointaines, seront, aux termes de l'ukase, « renvoyés hors des frontières de l'empire, sous la surveillance de la police et ne pourront jamais y rentrer sous quelque forme et dénomination que ce soit ». Et hâtons-nous de mettre en regard d'une mesure qui ne révèle aucune bienveillance pour l'Ordre de saint Ignace la réflexion qu'elle inspirait au Père Roothaan : « Cette expulsion l'ut, on peut bien le dire, le salut de la Compagnie universelle 2. »
Sous une apparence paradoxale c'est l'expression de la simple vérité. La reconstitution de la Compagnie de Jésus n'allait pas sans tiraillement, en Italie surtout. A cette date de 1820 elle y traversait ce qu'on pourrait appeler une crise de croissance qui allait atteindre son maximum d'intensité dans la Congrégation générale réunie sur la fin de l'année. Le retour de ceux qui avaient conservé la tradition opposa un obstacle aux agissements des novateurs, en même temps qu'il conjura le danger de conflits, et peut-être de rupture, entre des groupes séparés par la formation qu'ils avaient reçue encore plus que par les distances.
Un des derniers actes de l'administration du Père Brzozowski avait été l'érection canonique de la Province de France. Le décret fut signé le 17 janvier 1820. Il n'excédait point les limites du pouvoir du Général; mais il constituait pourtant de sa part une concession gracieuse, car le groupe des Jésuites français ne remplissait pas encore, au pied de la lettre, les conditions requises d'ordinaire pour former une Province de l'Ordre. Il ne possédait, en etïet, ni un nombre suffisant de profès, ni un seul collège
1, Le Rapport et l'ukase qui l'accompagne sont l'œuvre du prince Alexandre Galitzin. On peut en voir le texte dans Grétineau-Joly, tome VI, chapitre i.