CHAPITRE V
pas été atteint sans beaucoup d'efforts, dont elle devait savoir gré à son premier Supérieur; car il lui fallait continuellement résister à la tentation trop séduisante de développer les œuvres commencées et d'en entreprendre de nouvelles. Le succès était plus que jamais le grand écueil. Le Père Richardot eut besoin de quelque courage pour se refuser à des fondations pour lesquelles on le soUicicitait, mais auxquelles il aurait dû sacrifier encore la formation de ses religieux.
Telle était l'aflluence des demandes et la confiance qu'inspirait la famille de saint Ignace qu'on se fût contenté en certains endroits d'obtenir un ou deux Jésuites pour diriger une maison d'éducation, l'évêque se chargeant de fournir le personnel nécessaire. Le 23 septembre 1821, le Père Richardot écrit au Père Général pour savoir s'il peut accepter des collèges dans ces conditions. On lui répondit que ce n'était pas à propos. A l'évêque de Garcassonne qui multipliait les instances pour son Petit-Séminaire, il faisait accepter ses excuses et son refus : « Le nombre des élèves de Saint- Acheul, lui écrivait-il, a beaucoup augmenté; cette année il est de six cents internes. Le Supérieur a eu beau refuser plus de deux cents demandes et ajourner des admissions même à 1825, les sollicitations ont été si pressantes, si importunes, qu'il a fallu bâtir, admettre, et par suite presque doubler le personnel des professeurs et des préfets de mœurs; et encore ne pourrions-nous pas suffire au travail sans le secours de près de soixante étrangers qui, dans nos différentes maisons, ont la bonté de nous aider. » (9 octobre 1822.)
Aussi bien la Providence paraissait manifestement ratifier une si sage conduite en même tenips que la rendre nécessaire. Le recrutement ne se faisait plus comme au début dans les rangs du sacerdoce; sur une centaine de novices scolastiques admis par le Père Richardot, on ne compte guère plus de quinze prêtres; les autres étaient pour la plupart de toutjeunes gens point encore entrés dans la cléricature. En règle générale c'est cette catégorie de
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recrues que les Ordres religieux préfèrent, mais c'est aussi celle dont la formation exige le plus de temps et de sacrifices de tout genre.
Parmi ceux qui entrèrent à Montrouge dans cette période de 1821 à 1824, nous trouvons tout d'abord Henri Jouve, étudiant en Droit à Grenoble, arraché au monde et gagné à Dieu par la mort de sa sœur, cette angélique Aloysia Jouve, qui apparaît dans l'histoire de la Mère Barat comme le Louis de Gonzague du Sacré-Cœur. Dans la même année nous voyons arriver Pierre Labonde, Pierre Cotel, Benoit Planchet, Claude Guyon, Philippe de Villefort; en 1822, Pierre Chapelle, François Moigno, Claude Gotteland, Ferdinand Jeantier, Yves Bazin, Louis Marquet; en 1823, Clément Boulanger, Adolphe Pillon, Paul de Reverseaux, Alexis Lefebvre, Julien Bach, Jean-Baptiste Pompallier, etc. ' Tous ces noms, avec des degrés divers de notoriété, sont de ceux qui ont honoré la Compagnie de Jésus en France au dix-neuvième siècle et qui méritent de trouver place dans son histoire.
Il en est un toutefois que le talent, le caractère et la vertu devaient faire briller d'un éclat hors de pair. Le 2 novembre 1822, entrait à Montrouge un jeune clerc tonsuré dont la vocation fit quelque bruit dans le monde; il s'appelait Gustave-Xavier de Ravignan.
Né en 1795, il s'était de bonne heure destiné à la
I. J.-B. Pompallier ne passa guère qu'une année au noviciat de Montrouge. Rentré dans son diocèse d'origine (Lyon), il partit pour les Missions d'Océanie, fut fait évêque et premier vicaire apostolique de la Nouvelle-Calédonie.
Le Père Planchet partit un des premiers pour la nouvelle Mission de Syrie. Sacré évèque et nommé délégué apostolique en Mésopotamie, il fut assassiné par les Kurdes, sur le chemin de Diarkébir à Alep (novembre 1869).
Ont été publiées les biographies des PP.: Pierre Labonde, par le Père Gharruau, Libaros, Nantes ; Ferdinand Jeantier, par le Père X. -Auguste Séjourné, Oudin, Paris, Poitiers, 1882 ; Xavier de Ravignan, par le Père de Ponlevoy, 2 vol. in-12, lo* édition, Paris, Douniol, :8^6 ; Adolphe Pillon, par le Père Orhand, Lille, Ducoulombier, 1888. Sur le Père Louis Marquet, une notice avec un choix de ses divers écrits, par le Père V. Alet, Paris, Oudin, 1S81.
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magistrature. Aux Cent-Joars il avait porté l'épée et fait campagne comme officier de cavalerie dans l'armée du duc d'Angoulême.Après la seconde Restauration, il était revenu à la carrière où l'appelaient ses goûts et ses traditions de famille. Sa belle intelligence, son application au travail lui avaient valu des succès brillants et un avancement rapide. A vingt-six ans il était nommé substitut du procureur du Roi près la Cour de Paris. L'avenir ouvrait devant lui les perspectives les plus séduisantes: « Laissez venir ce jeune homme, disait le premier Président Séguier, mon fauteuil lui tend les bras. » La piété, la dignité de la vie, la délicatesse morale rehaussaient d'ailleurs dans le jeune magistrat les qualités professionnelles. Mais son âme ardente aspirait plus haut. Au mois de mai 1822, la rumeur circula au Palais que M. de Ravignan venait d'entrer au Séminaire. Elle y causa de l'émoi ; ceux de ses aines et de ses chefs qui lui voulaient du bien tentèrent de le faire revenir sur une détermination qu'ils jugeaient déraisonnable et irréfléchie. C'était mal connaître l'abbé de Ravignan.
Toutefois Saint-Sulpice n'était pour lui qu'une halte. Au bout de six mois, il quittait Issy pour Montrouge et quelques heures après son départ le vénérable M. MoUevaut disait aux Séminaristes réunis : « Messieurs, j'ai à vous faire les adieux de M. de Ravignan. 11 avait soif d'obéissance; il est allé se rassasier chez les Jésuites. »
Il montra dès le noviciat une certaine âpreté à la poursuite de la perfection, qui devait être toute sa vie le trait saillant de sa vigoureuse personnalité. Ses compagnons en étaient profondément édifiés et quelque peu intimidés. Ils disaient volontiers pour s'excuser de ne pas atteindre aux grandes hauteurs : « On n'est pas tous des Ravignan. » L'ancien magistrat suivit la filière; après ses deux années de noviciat, quatre années de théologie; son troisième an fut remis à plus tard ; il fut ordonné prêtre à trente-trois ans, au lendemain des fatales Ordonnances du Ifi juin 1828. Ses connaissances d'autrefois s'étonnaient que les Jésuites
tardassent tant à produire un sujet d'un tel mérite. On devait voir parla suite que le temps passé à forger l'instrument n'est pas du temps perdu pour le travail.
Parmi ceux qui s'étaient donnés à la Société en Russie et que l'ukase de 1820 avait rendus à la Province de France, nous distinguons, outre le Père Richardot, les PP. Charles Balandret et Joseph Coince, qui apportaient au petit groupe des missionnaires de Laval un précieux renfort.
Le Père Balandret, taillé en Hercule, et alors dans la force de l'âge, commençait une carrière de prédicateur qui devait se poursuivre près de quarante ans*. Le Père Joseph Coince avait été pendant quatorze ans (1806-1820) l'apôtre de Riga. Envoyé au secours des catholiques polonais et allemands dans une ville perdue de mœurs et livrée à l'intolérance luthérienne, il avait rétabli parmi eux les pratiques de la vie chrétienne, créé pour leur usage des écoles et des hôpitaux, en même temps qu'il contraignait leurs oppresseurs à respecter leurs droits et leur liberté^. Lorsqu'il dut s'éloigner sous le coup du décret d'expulsion, le Général gouverneur de Riga, marquis de Pauluzzi, ne craignit pas de lui écrire que son départ
1. Charles Balaudi'et né le 17 décembre 1781, entré au noviciat de Polotsk le 25 juillet 1808, mort à Lyon le 7 juillet 1861.
2. Le Père Coince avait su intéresser à ses œuvres des dames de la plus haute noblesse, des princesses même, parmi lesquelles la duchesse d'Angouléme, pendant son séjour àMittau. La Comtesse de Cossé-Brissac dirigeait en personne l'école des filles. Sa fille cadette, Délie de Cossé- Brissac, fut à Riga comme le bras droit du Père Coince. Parvenue sous sa direction à une très haute vertu, elle entra en religion après son retour en France et, sous le nom de Mère Louis de Gonzague, elle fonda le monastère des Bénédictines de Craon. Sa vie a été écrite par Dom Paquelin, in-8°, Paris, Palmé, 1876, et plus récemment par Dom Couturier, Paris, Téqui, 1918.