CHAPITRE V
pas? En d'autres temps, M. le comte, au lieu de vous avoir pour préfet, nous aurions pu vous avoir pour évêque. » On savait, en effet, que M. d'Allouville avait failli « être fait d'église ». Néanmoins la défense ne pouvait être victorieuse, alors qu'on invoquait le texte de la loi et qu'on était résolu à l'entendre en toute rigueur. Aussi le Père Loriquet ne fait pas difficulté de reconnaître, dans ses Annales de Saint-Acheul\ que, si l'établissement fut laissé en paix, il le dut, non point tant à la solidité de sa situation légale qu'à la fermeté des vicaires-généraux et à l'unanime désapprobation que la cqnduite du préfet rencontra dans la population d'Amiens.
Si la vérité nous oblige à reconnaître que les Petits- Séminaires confiés aux Jésuites devinrent entre leurs mains bien plutôt des collèges pour les fils de famille que des pépinières pour le recrutement du clergé, cependant il serait injuste de les accuser d'avoir négligé ce qui était la première raison d'être de ces établissements. On a vu malheureusement à une époque plus rapprochée de nous des Petits-Séminaires qui s'étaient laissé envahir par une sorte de laïcisation, etoù les aspirants au sacerdoce étaient passés à l'état d'exception. Il n'en fut pas ainsi dans ceux qui nous occupent ; non seulement ils eurent toujours une forte proportion d'élèves qui y entraient en vue de se préparer à l'état ecclésiastique, mais encore beaucoup de ceux qu'on appelait les laïques puisèrent dans l'atmosphère de piété qu'on y respirait le germe d'une vocation religieuse ou sacerdotale. Un défenseur de ces Petits- Séminaires auxquels on reprochait d'avoir failli à leur mission pouvait répondre vers 1826 : « Le nombre des sujets donnés au sanctuaire par les établissements des Jésuites est-il donc si petit? Saint-Acheul, le plus nombreux, il
I . C'est le titre d'un volumineux manuscrit rédigé en 1 882 par le P. Loriquet d'après ses notes personnelles et les archives de la maison et de la Province. Comme le nom même l'indique, l'histoire du célèbre établissement s'y déroule année par année, et presque au jour le jour. La méthode compense par l'exactitude ce qu'elle ne peut offrir en intérêt à la lecture. (Archiv. Prov. Francise.)
est vrai, en fournit trente-cinq, quarante et jusqu'à cinquante tous les ans ; et combien, là comme ailleurs, ne sont point arrêtés par leurs parents ! Sainte-Anne en a fourni jusqu'à vingt, vingt-cinq même; les autres à proportion ^ »
A vrai dire, il y avait dans la plupart de ces établissements, sinon dans tous, deux parties bien distinctes, l'école cléricale et le pensionnat, réunis sous l'appellation de Petit-Séminaire. Ni l'habitation, ni le régime n'était le même ; l'enseignement seul était commun. Ce n'est pas seulement au poijit de vue de la légalité que cet état de choses prêtait flanc à la critique. La juxtaposition des deux catégories d'élèves dans des conditions différentes de confort et d'agrément, les comparaisons et les froissements d'amour-propre qui en résultent, ce sont là sans doute des inconvénients, et ce ne sont pas les seuls. Mais la fusion aussi a les siens, qui ne sont pas moindres. C'est par le mélange des élèves que certains Petits-Séminaires ont dévié de l'institution primitive et sont devenus plus ou moins stériles en vocations sacerdotales. Il semble donc que, dans l'état actuel de nos mœurs, le système idéal pour l'éducation des adolescents destinés à la cléricature est celui où l'on évite tout à la fois le mélange et le voisinage immédiat avec la jeunesse élevée pour d'autres carrières.
Quoi qu'il en soit, celui que les Jésuites durent adopter dans les Petits-Séminaires dont ils prirent la direction ne cadrait guère avec leurs règles et leurs traditions.
D'après ses Constitutions, la Compagnie de Jésus une ibis établie dans un collège fondé, c'est-à-dire où l'entretien des maîtres est assuré par un revenu suffisant, elle donne
I. De l'existence actuelle des Jésuites en France et de leurs Petits- Séminaires. (Mss. Arcliiv. Prov. Franciœ.)