CHAPITRE V
inférieures autant ou plus ; toutes étaient dédoublées, mais chaque section se trouvait encore beaucoup trop nombreuse. On avait pour excuse la tradition des collèges de l'ancien régime, où six ou sept professeurs pouvaient se partager mille à douze cents élèves; mais la situation n'en était pas meilleure pour cela.
Les autres Petits-Séminaires n'avaient pas sans doute la vogue de Saint-Acheul, mais ils eurent tous une prospérité enviable. A cette même date de 1824, Sainte-Anne d' Auray comptait 385 pensionnaires, Aix 360, Bordeaux 318, Montmorillon 305. Dôle, récemment ouvert, allait atteindre bientôt le chiffre de 270 et Billom dépasser 300. Seul l'établissement de Forcalqiiier était condamné par le voisinage d'Aix à dépérir d'année en année. Dès le 18 septembre 1821, le Père Coulon écrivait : « Aix va nous prendre 120 élèves ; nous en avions 240 à 250 l'an dernier ; il en restera 120. »
Très optimiste et quelque peu insouciant des réalités budgétaires, le brave recteur espérait garder la position; mais d'autres plus réalistes la jugaient désespérée ^ Le gouffre du déficit se creusait de jour en Jour phis profond ; les familles provençales ne voulaient plus envoyer leurs enfants dans une pauvre petite sous-préfecture d'accès difficile, que le passage de la Durance rendait parfois dangereux ou même impossible.
Il y a toutefois dans l'histoire de cette décadence un côté touchant, je veux dire la douleur et les plaintes du vénérable évêque de Digne, Mgr Miollis. Craignant de voir les Jésuites abandonner son Petit-Séminaire, il écrivit au Père Général une longue lettre, où il rappelait qu'il avait été un des premiers à les accueillir dans son diocèse ; il estimait avoir acquis des droits à la reconnaissance de la Compagnie : « J'attends, disait-il en terminant, que vous
I. ... « Res sunt desperatœ... ut vix anno proximo staie possit ista doinus absque detrimento gravi, imo absque dedecore Socielatis... « (Lettre du P. J. Druilhet, Socius du P. Godinot, Provincial, 20 juin 1824.)
me donnerez quelque consolation dans ma vieillesse et que je n'aurai point le crève-cœur de voir vos Pères déguerpir de Forcalquier. » (15 juin 1824.) Cinq jours plus tard, il revenait à la charge auprès du Provincial. Comprenant que la Compagnie ne peut immobiliser son personnel dans un établissement désormais sans importance, il se contentera d'un minimum. Qu'on réduise, dit-il, le nombre des professeurs; qu'on garde seulement « trois classes comme dans beaucoup de Petits-Séminaires. Certainement l'ombre de vos Pères sera salutaire dans mes Basses-Alpes. Passe qu'ils n'aient pas un établissement magnifique; mais trois de vos Pères feraient encore la joie de mon clergé et me donneraient quelque consolation. » (20 juin 1824.)
Le Père Godinot, qui avait succédé au Père Richardot, faisait alors passer sous les yeux du prélat des chiffres trop éloquents, chiffres des pensionnaires déjà partis, de ceux qui partiraient à la rentrée prochaine, de ceux qui restaient, chiffres des recettes et des dépenses, chiffres des dettes, tous aboutissant à la même conclusion, que la position n'était plus tenable. Il offrait de recevoir à Aix gratuitement ou avec de fortes réductions tous les séminaristes de Digne. (28 juin 1824.) Avec sa douce obstination de vieillard, l'évéque ne voulait rien entendre. « Il veut seulement qu'on reste », écrivait le Provincial, désespérant de le corvaincre. (16 avril 182.5.) Comme on refusait de s'engager à rester, il en vint aux récriminations et aux reproches : On manquait aux égards dus à un bienfaiteur et à un ami ; il aurait fallu refuser à Aix les élèves de Forcalquier et tous ceux qui appartenaient à la région. Ce désaccord rendit plus pénible encore le déclin du Petit-Séminaire, qui se prolongea jusqu'aux fatales Ordonnances. Dès 1824 le Père Béquet avait succédé au Père Coulon. La sage administration et les qualités j)ersonnelles du nouveau recteur, qui avaient valu à Montmorillon huit années de prospérité, permirent à Forcalquier de se soutenir honnêtement pendant les derniers