CHAPITRE VI
les arts d'agrément. On remarque l'absence des langues vivantes. La base de toute culture est l'étude des langues anciennes « qui, comme le dira Villemain, par le travail de l'explication et de la traduction, devient un exercice perpétuel de raisonnement, une épreuve continue d'exactitude et de sagacité ». On commence le latin en huitième et le grec en cinquième pendant le second semestre. Le Père Loriquet distingue le but essentiel de l'étude du latin qui est « d'entendre les auteurs pour les goûter et se former le goût, et le but accessoire qui est de le parler et de l'écrire correctement et avec élégance ». D'après un commentaire de date postérieure, <c les élèves devaient être poussés assez pour qu'en seconde et en rhétorique ils lisent couramment tous les auteurs latins et les auteurs grecs faciles ». Les écoliers seront formés de bonne heure à marquer l'accent tonique; ils apprendront ainsi la quantité. « L'étude de la versification est d'une nécessité absolue pour bien entendre les poètes. Jamais on ne sentira leurs beautés, si par la composition des vers on ne s'est pas accoutumé au rythme et au style poétique. » De fait, le vers latin fut cultivé avec prédilection chez les Jésuites dans la période qui nous occupe; on peut bien (lire qu'on en mettait partout; c'était le condiment obligé de toutes les fêtes; la Muse latine devait célébrer tous les événements, saluer tous les visiteurs de marque, faire écho aux joies et aux douleurs '. D'ailleurs il n'en allait pas autrement dans l'Université. Dès la fin de l'empire
I. Les archives de la Province de Paris conservent d'assez nombreux spécimens de ces élucubralions poétiques. Voici le litre de deux d'entre elles qui éclairent d'un jour intéressant la vie scolaire de ce temps-là De arte logica Carmen in triclinio declamatum, per Bacchanalia, i8'75.
De arte logica, Carmen didacticum^ ad Cœnam de Suggesiu habitum- Pridie Nonas Fehruarii anno 1825. In Acheolano Collegio Societatis iHS. Ex typis Ja. W, O'Maliony, alumni.
Le second de ces poèmes, lus en chaire, au réfectoire, aux fêtes du Carnaval, ne compte pas moins de 45o hexamètres. Il a eu les honneurs de l'impression. L'auteur, le futur P. Charles Cahier a inscrit la note suivante sur l'exemplaire de la Bibliothèque de l'école Sainte-Geneviève : « Cet opuscule a été imprimé par quatre écoliers de Saint-Acheul-lès-Amiens
Lemaire osait bien insérer dans sa collection des classiques les poèmes latins que lui-même consacrait à la gloire de l'empereur'.
La Restauration fut un nouvel âge d'or, le dernier apparemment, du vers latin. Une Revue, V Hermès romanus, dirigée par Barbier-Vémars, se publiait alors, alimentée exclusivement de poésies latines. On sait que Louis XVIIl en était un des lecteurs les plus assidus. Une pièce non signée ayant un jour attiré son attention, il voulut savoir le nom de l'auteur. Il se trouva que c'était un élève de Saint-Acheul, Albin Leroux-'. Le Roi fît complimenter l'élève et ses maîtres.
Pour le grec, dit le Plan d'études « l'usage se réduit à l'intelligence des auteurs; on n'a pas à le parler ni à l'écrire; on se contentera donc généralement de l'explication et de la version ^ ».
sous la direction de l'auteur, alors surveillant. Le matériel de l'imprimerie consistait en deux poignées de vieux caractères et une presse en bois de six pouces carrés. L'ouvrage fut exécuté par manière de passetemps pendant les récréations. » « Je pense, dit le P. Sommervoj^el, que c'est le seul exemplaire qui existe, » {Biblioth.de la Compagnie de Jésus. Art. Cahier.)
1. Exemple : « Carmen in proximum et auspicatissimum praegnantis Augustœ partum. » C'est le Sicelides miisa; transposé et appliqué au siècle de Napoléon.
2. Entré dans la Compagnie le 27 septembre 1820. Le P. Albin ou Aubin Leroux fut un latiniste de grand talent. Il rédigea, sous forme de résumé historique, les Litlerœ aiunue de la Province de France de 181 4 à i836. C'est un spécimen de latinité d'une élégance raffinée, qui témoigne d'une connaissance rare des auteurs et des ressources de la langue. Malheureusement cette richesse même en rend la lecture plutôt laborieuse. La pièce de vers en question avait pour sujet un petit oiseau entré dans l'étude de Saint-Acheul. Crétineau-Joly la cite en partie {Histoire, etc., t. VI, p. 553).
3. Le petit fait suivant prouve que la langue d'Homère était en faveur à Saint Acheul. Les congréganistes avaient exprime le désir de réciter en grec le Petit Office de la Sainte Vierge. Le Père Loriquet n'osa prendre sur lui de les y autoriser. Le cas fut porté à Rome, et le Père Kozaven fit une réponse négative appuyée sur les règles générales de la liturgie : « L'Église latine n'admet pas cela. L'ollice en commun dans une chapelle est un office public. » Mais il admettait qu'on récitât en grec VAve Maria en classe. (Archiv. Paris, 3oo6.)