CHAPITRE VI
Voici une note caractéristique de la pédagogie des Jésuites, d'autant plus que l'Université semble s'être inspirée presque toujours d'un idéal contraire : « C'est un avis nécessaire, dit le Père Loriquet, pour tout le temps des études, mais surtout pour celles dont il s'agit ici (les classes de grammaire), d'enseigner à fond ce que l'on a à enseigner, de bien inculquer les principes et les règles, et de ne point se hâter de faire passer les enfants à quelque chose de plus relevé. Il vaut mieux qu'ils sachent moins de choses, pourvu qu'ils les sachent à fond et pour toujours. » Toutefois le Commentaire déjà cité recommandera, d'après le Ratio, la lecture plutôt cursive des classiques historiens, afin de les connaître, non par fragments, mais autant que possible, en entier.
Conformément à la tradition classique, héritière des anciens, la Rhétorique est l'aboutissant de tout le système ; « elle est, dit le Père Loriquet, le but des études dont nous avons parlé jusqu'ici ». Cette classe, si fâcheusement découronnée, depuis qu'elle n'est plus que la préparation immédiate du baccalauréat, avait alors une tout autre dignité; elle valait par elle-même, et toutes les autres se rapportaient à elle. Elle a en effet pour objet l'art de bien dire, ce qui signifie « non pas seulement l'art d'arranger les mots, mais l'art de parler de façon à persuader ». On voit quelle vaste carrière s'ouvre devant le jeune rhétoricien; c'est la culture de toutes ses facultés, celles du dehors comme celles du dedans qu'il s'agit d'entreprendre. On remarquera dans le Plan d'études une particularité qui nous reporte aux debating societies des collèges anglais. Souvent, dit le Père Loriquet, il sera à propos de faire traiter les sujets de vive voix, soit à l'improviste, soit après une courte préparation. « Rien de plus essentiel, ajoutet-il, que cet exercice, parce que rien n'est plus propre à donner aux jeunes gens la promptitude de l'invention et la facilité de Télocution. »
L'importance donnée à la Rhétorique dans l'ordonnance des études suggère naturellement cette conclusion que
l'éducation des Jésuites, ne vise pas seulement à former des lettrés ou des dilettante^ plus ou moins oiseux et inutiles, mais plutôt l'homme capable d'agir sur les autres, de les conduire, au besoin, pour tout dire, l'homme public.
Telle est encore, durant le premier tiers du siècle passé, la prépondérance de la langue latine dans les études secondaires, et spécialement chez les Jésuites, que l'on peut se demander s'ils enseignaient la Rhétorique en français. 11 est bien certain que leurs prédécesseurs de l'ancienne Compagnie donnaient en latin tout l'enseignement classi(jue, sans en excepter la grammaire. Le Plan d'études ne dit pas que l'on soit revenu à cette méthode à Saint- Acheul et dans les autres Petits-Séminaires; mais la réédition du De Arte rhetorica du Père de Golonia, en 1817, donnerait lieu de croire que les préceptes de Rhétorique tout au moins étaient appris en latin par les élèves, sauf à être expliqués et commentés en français par le professeur. On ne voit pas en effet pour quel autre usage ce manuel aurait pu être réimprimé. Au surplus, cinquante ans plus tard, le même essai fut repris dans d'autres collèges de Jésuites,
Quanta la Philosophie, le Plan d'études est formel; le cours se fait en latin. Dans l'Université même, personne n'eût imaginé de le faire en français'. Mais il y a des cercles ou conférences, où les élèves proposent leurs idées, où l'on dispute d'abord in forma, à la manière scolastique, puis plus librement, « de façon intermédiaire entre la sécheresse dialectique et l'amplification oratoire ».
Une année entière est consacrée à la Philosophie qui comprend la Logique, la Psychologie, la Théodicée et la Morale, après quoi vient une année réservée exclusivement
I. Voici le titre d'un Cours de philosopbie publié en 1826 : « Elemenla philosophia: ad usiini collegior-iini, ac pi-u'sertim aluninorum qui ad haccalaureatus gradnni promoveri cupiunt, jitxta breviorem normum accommodata Auctore Joan. Duplan-Lassère Pliilosophiœ antea professore. Paris, Larsine, rue Vaugirard. »