CHAPITRE VI
Nous voyons encore dans le Coutumier de Saint-Acheul figurer aux degrés supérieurs de l'échelle des peines Vexil à la ferme. C'était une sorte de séquestration, témoignant que le commerce du coupable était considéré comme dangereux; on y pouvait voir un prélude de l'expulsion,
La répression ne s'enfermait pas toujours dans le cercle des peines prévues et cataloguées. Dans les cas exceptionnels on recourait à des sanctions extralégales; nous en trouvons des exemples qui prouvent que les mœurs de l'époque étaient moins susceptibles qu'elles ne le sont devenues plus tard. Les Annales de Saint-Acheul rapportent que le Père Louis de Bussy, étant par intérim préfet général, condamna un élève à paraître en récréation avec une sorte de carcan sur lequel était inscrite une épithète équivalant à une flétrissure. La faute était grave, il est vrai, et d'ailleurs le Père donnait le choix au coupable, se soumettre ou s'en aller.
L'expulsion était, comme partout, la sanction dernière; les Jésuites y recouraient, on peut le dire, libéralement. Il ne fut jamais dans leurs habitudes d'hésiter à rendre à leurs familles des élèves dont la présence serait pernicieuse pour leurs camarades. Rigueur salutaire, dont tous les chefs d'institution à la hauteur de leur mission comprennent la nécessité et que, dans les établissements officiels surtout, ils gémissent de ne pouvoir imiter.
Dès la première page des Amiales de Saint-Achenl, on lit celte phrase suggestive : « Il n'y a guère eu d'année qui n'ait vu expulser vingt ou trente élèves. » A Aix, on avait eu le tort de débuter trop brillamment; on comptait deux cents pensionnaires le jour de l'ouverture. Mais dans le nombre il y avait, selon le mot du Père Richardot, bien « des brebis galeuses ». Le Recteur était le Père Loriquet; il arrivait avec sa fermeté et son expérience des années de Saint-Acheul. Au bout de quelques mois il avait prononcé vingt-cinq expulsions. Delà grandes colères et tempête contre le collège naissant. JNIais l'épuration lui fut profitable. Le Père Richardot le constatait à la rentrée
de l'année suivante : « Il y a aujourd'hui, écrivait-il, 330 pensionnaires, et on arrivera bientôt à 400. » (26nov. 1822.) A Aix encore, en 1824, le Père Delvaux inaugurait son gouvernement en rendant quarante élèves à leurs familles. A Forcalquier même, au moment oîi le pensionnat se dépeuplait au bénéfice d'Aix, on éclaircissait encore les rangs en congédiant les mauvais élèves. « Le Père Cou- Ion, écrivait le Provincial après sa visite, en a renvoyé dix ou douze depuis deux mois. » (16 avril 1823.)
Il y avait un autre mode d'élimination qui se pratiquait couramment. Chaque année, pendant les vacances, un certain nombre d'élèves à qui on avait épargné la honte du renvoi étaient invités à rester chez eux. « Voilà les vacances, écrivait le Père Godinot au recteur de Dôle, c'est le temps des maneat. N'en soyez pas avare. Mieux vaut peu et très peu de pensionnaires que beaucoup avec de mauvais principes. » (5 septembre 1825.) Au début de la dernière année de Saint-Acheul le Père Loriquet annonçait dans son rapport au Père Général qu' « on a congédié pendant les vacances bon nombre d'élèves, de sorte qu'ils sont pauciores sed meliores ». (7 février 1828.)
Mais la répression sous toutes ses formes n'est qu'un moyen pour maintenir la discipline, laquelle n'est pas non plus une fin en soi, mais la condition nécessaire de l'ordre qui garantit le travail et la moralité. Une maison d'éducation où la discipline se relâche est fatalement vouée au désordre, qui engendre la paresse « mère de tous les vices ^ » .
I. Le P. Louis de Bussy expliquait ainsi celte importance capitale de certains détails de discipline qui, de prime abord, pourraient paraUre sans conséquence : « Tant qu'il y aura confusion dans les passages et causeries au commencement des exercices, point d'ordre; de là peu de travail, paresse chez un grand nombre, et dans la paresse une source inépuisable de fautes graves et d'expulsions. « (Lettre au Père Guidée, février 1821.)