CHAPITRE M
C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier le caractère de la discipline dans les maisons des Jésuites. Cette discipline était véritablement minutieuse et sévère. Le règlement de Saint-Acheul forme tout un opuscule. Rien n'y est oublié, le détail de chaque fonction comme de chaque exercice y est ordonné avec une précision qui témoigne que rien de ce qui touche à la vie du collège n'est considéré comme quantité négligeable. La surveillance est le grand souci de l'administration. « Jamais les élèves ne sont abandonnés à eux-mêmes; la vigilance des maîtres s'étend à tous les lieux et à tous les instants du jour et de la nuit. » Ces paroles du prospectus de Saint-Acheul, reproduites dans celui de plusieurs des autres maisons, ne sont pas une vaine formule. On peut concevoir et préférer une pédagogie plus libérale; sans blâmer ce que d'autres estiment meilleur, les Jésuites tiennent à leurs principes et à leurs méthodes. L'organisation de la surveillance dans les Petits-Séminaires rencontrait de graves dilTicultés, qui toutes avaient leur source dans le manque de personnel. C'est ce qui les obligea à recourir à des expédients et à des industries assurément détestables en elles-mêmes.
Le préfet des classes avait la charge générale de la discipline. Au-dessous de lui, les professeurs durent trop souvent, dans les premières années surtout, ajouter à leurs classes un service de surveillance. Mais, en règle générale, ce furent de jeunes scolastiques, qui tout en poursuivant leurs études de Littérature, de Sciences-, de Philosophie ou de Théologie, remplissaient l'emploi de préfets des mœurs. En 1820-1821, par exemple, nous en trouvons sept à Saint-Acheul, deux à Sainte-Anne d'Auray, six à Bordeaux, six à Forcalquier et sept à Montmorillon. On leur adjoignit, à titre d'auxiliaires, des ecclésiastiques étrangers à la Compagnie, et pour la plupart encore séminaristes. En cette même année, on en comptait huit à Saint-Acheul, sept à Saint-Anne d'Auray, quatre à Bordeaux et trois à Forcalquier. Le nombre des élèves
augmentant toujours, il y avait à Saint-Acheul en 1824, dix scolastiques et quinze auxiliaires affectés au service de la surveillance.
Ce régime dura autant que les Petits-Séminaires euxmêmes; pas un seul prêtre de la Compagnie ne figure dans les catalogues avec le titre de préfet des mœurs. Dans les dernières années, le Père Godinot, successeur du Père Richardot, ne permettait même plus de distraire de leurs éludes les scolastiques théologiens. Ainsi la responsabilité de la discipline reposait presque tout eutière sur de jeunes religieux sortant du noviciat, chez lesquels la bonne volonté ne pouvait pas toujours suppléer au manque de maturité et d'expérience. Leurs auxiliaires se trouvaient dans des conditions encore plus désavantageuses. Le l^ère Loriquet avouait qu'il y avait là un point faible, sur lequel il appelait l'attention du Père Général. Les anciens Jésuites n'ayant pas de pensionnats, ou n'en ayant que très peu et dans des conditions très spéciales, n'avaient pas eu à se préoccuper beaucoup de la surveillance; à cet égard la tradition présentait une lacune. On devait maintenant créer un organe devenu nécessaire. D'Aix oîi il venait d'être transféré, le Père Loriquet écrivait au Père Fortis : « Pendant cinq ans, à Saint-Acheul, je n'ai vu que deux préfets réussir. Ceux qu'on envoie du dehors ont mille peines; ils manquent de savoir-faire. Les élèves de Saint- Acheul prennent la soutane et se font respecter... Donc, il nous faut choisir parmi ceux que nous avons élevés, et ceux-là seulement. Mais il faut les garder... Il est de toute nécessité d'avoir un corps de surveillants, qui en feraient leur carrière... »
Comme conclusion, le Père Loriquet proposait d'admettre dans la Compagnie des sujets sous condition de se vouer à la surveillance dans les collèges. C'est, comme on le voit, le formidable problème que l'on a essayé de résoudre, sans y réussir, dans les internats universitaires, en appelant les surveillants tantôt répétiteurs, tantôt maîtres d'études et enfin professeurs adjoints. Le problème