‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 191 sur 358 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

se posait aussi pour les Jésuites dans leurs Petits-Séminaires; ils en cherchèrent la solution, mais on ne leur laissa pas le temps de la trouver.

Outre les auxiliaires qui avaient le titre de préfets des mœurs, il y eut des censeurs choisis parmi les élèves des hautes classes. C'est là une institution intéressante en pédagogie, dont l'idée fut sans doute empruntée aux vieux collèges où les étudiants faisaient eux-mêmes leur police. Les Jésuites ne sont assurément pas seuls à l'avoir recueillie; car elle florissait, il n'y a pas bien longtemps, et apparemment elle fleurit encore dans quelques Petits-Séminaires où s'est conservée la simplicité des mœurs antiques.

Le Censeur était investi d'une certaine autorité, et par suite, jouissait de certains privilèges; il occupait une place à part, hors du rang, et pour prendre une comparaison dans le militaire, il faisait fonction de sous-ofTicier. Les censeurs veillaient à l'observation du règlement en étude, au réfectoire, dans les passages ; toutefois ils n'avaient pas le droit de punir, mais ils notaient les infractions et en remettaient la liste au préfet. C'est grâce à eux que l'on put maintenir l'ordre et la régularité dans des pensionnats disposant de locaux insuffisants et mal distribués.

Pour ne parler que de Saint-Acheul, la principale maison, où furent réunis à la fois jusqu'à cinq cents élèves, n'eut jamais plus de deux divisions, et encore dans les deux dernières années seulement. Un unique préfet surveillait l'étude, avec l'aide discrète de ses censeurs répartis çà et là dans les rangs des écoliers ^ C'étaient d'ordinaire des étudiants ecclésiastiques que l'on appelait à ce poste de confiance, mais non pas à l'exclusion des autres, comme le prouve le récit d'un ancien élève du Père Guidée : « Voici, dit-il, comment il fit de moi un élève docile d'ingouvernable que j'étais. J'avais été mis

I. « Un seul préfet garde la discipline dans les éludes où sont 45o pensionnaires en sept salles, et tout va bien. » (Loriquet à Fortis, 19 janvier 1823.)

à la Salle de discipline pour insolence commise envers mes censeurs. Le neuvième jour eut lieu la promulgation des charges pour le mois suivant. Le Père Guidée en les proclamant, lit : Arthur de ***, censeur à l'étude et au réfectoire. — Rire général parmi tous mes camarades. — Le Père Guidée recommence. — Nouveaux rires. — Il reprend une troisième fois, ajoutant que, dans ce qu'il fait, il ne croit pas avoir besoin de notre approbation et qu'il ne s'inquiète guère de notre blâme. Le silence se rétablit. J'acceptai cette charge et dès lors je dus rester tranquille et devins sage. Le Père Guidée avait trouvé le chemin de mon cœur'. »

Les huit jours de Salle de discipline que venait de faire le nouveau dignitaire témoignent du soin que l'administration prenait de faire respecter l'autorité des censeurs. Parfois elle allait plus loin encore. En 1820 deux étourdis s'étant permis d'envoyer à l'un d'eux un billet injurieux et menaçant, le Père Loriquet, alors recteur de Saint-Acheul, n'hésita pas, pour faire un exemple, à prononcer publiquement l'expulsion des coupables. Le Père de Mac-Garthy, qui venait de prêcher la retraite, intercéda en leur faveur; on lui accorda leur pardon. Mais, racontent les Annales^ ils trouvèrent le moyen de se faire chasser dans le courant de Tannée.

L'institution des censeurs a fourni un prétexte de plus pour reprocher aux Jésuites d'organiser ladélation parmi leurs élèves. On a vu plus haut qu'ils n'en ont pourtant pas eu l'initiative. Si les Jésuites Tont introduite dans leurs établissements de la Restauration, c'est qu'elle était d'usage courant dans les Petits-Séminaires. Au reste, il ne faut rien moins que le parti pris d'interpréter les choses en mauvaise part pour trouver dans cette pratique la délation organisée; ne serait-il pas plus juste d'y voir une application de ce self-government^ qui fonctionne plus ou moins dans les maisons d'éducation anglaises

I. Vie du P. Achille Guidée, par le Père Grandidier, Paris, Sarlit, 1 867, p. 47-

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OU américaines et auquel on ne marchande pas l'admiralion ?

Voici d'ailleurs un passage du règlement de Saint- Acheul, qui était lu et commenté tous les ans devant les élèves : « Autant on blâme et on méprise les rapports qui sont toujours odieux aux jeunes gens et désagréables aux maîtres, autant on fait un devoir à chacun d'avertir celui des maîtres en qui il a plus de confiance ou qu'il juge pouvoir remédier plus efiicacement au mal, lorsqu'il aperçoit qu'un de ses condisciples se permet des propos ou des actions contraires à l'honnêteté ou à la religion. De tels rapports ne peuvent être regardés comme des délations basses et odieuses, mais au contraire comme un service essentiel dicté par la charité et auquel on ne peut manquer sans péché. »

Getle manière d'envisager les choses n'est point spéciale aux Jésuites; il n'est pas d'éducateur digne de son nom qui ne la fasse sienne et pas de maison d'éducation chrétienne où elle ne soit adoptée comme règle de conduite. La dénonciation ainsi entendue est en effet une mesure de défense et de salubrité publique qui s'impose, quand toute autre serait inefficace.

Mais voici une institution, si le mot n'est pas trop ambitieux, établie à Saint-Acheul et apparemment aussi dans les autres Petits-Séminaires, car le Plan d'études en fait mention, institution plus discutable que celle des censeurs. On l'appelait le Signum.

Le signum était un objet quelconque remis à un élève pris en faute sur un point déterminé. Celui-ci le passait au premier camarade qu'il pouvait surprendre dans la même faute, et ainsi de suite, jusqu'à la fin de l'exercice, ou même de la journée. Le malheureux qui se trouvait alors possesseur du signum payait pour tous^ De cette façon

I. he signum pouvait être employé contre des infractions d'ordre très divers. Il y eut niênie le signum gulx, connue il y avait le signum refoula". El alors il arrivait que celui qui n'avait pu se décharger du iata\ signum était mis au pain sec, à genoux, à côté du président du réfecloire pendant le souper. (^Coutumier de Saint-Acheul.)

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c'étaient précisément les délinquants qui se trouvaient chargés de la surveillance, et leur intérêt les obligeait à la faire rigoureuse. On aimerait à savoir à quel maître policier revient l'honneur de cette invention, plus ingénieuse toutefois que louable. Il n'est que trop aisé d'entrevoir les multiples et graves critiques qu'on peut lui adresser. Après l'expérience faite à l'époque qui nous occupe, les Jésuites ne l'ont pas réintroduite dans les collèges qu'ils ont fondés plus tard. Il y a même lieu de croire que ceux de la Restauration ne gardèrent pas jusqu'à la fin l'usage du sigmtfji.'^^ous voyons en effet dans une lettre autographe du Père Rozaven qu'on ne l'approuvait pas à Rome : « 11 paraît mieux de la supprimer'. »

Nous voyons dans les Coutumiers et autres documents des Petits-Séminaires de la Restauration que l'on faisait aux élèves une très large part dans l'administration de leurs affaires. Outre les censeurs, déjà nombreux, il y avait des fonctionnaires préposés à tous les services publics : Réglementaires, sonneurs, questeurs, fournisseurs, bibliothécaires, sacristains, maîtres des cérémonies, un chef lampadaire avec dix officiers, un ch.eî storiste avec dix officiers, deux facteurs de courriers, conservateurs des jeux, jusqu'à des poëliers. Le Coutumier de Saint-Acheul n'énumére pas moins de 37 charges. Les titulaires étaient nommés tous les trois mois, mais pouvaient être prorogés. « Le succès des exercices, disait le règlement, dépend en grande partie du zèle et de l'exactitude que MM. les élèves mettent à remplir les charges qui leur sont confiées. » A Sainte-Anne d'Auray, il y avait même de véritables maîtres d'hôtel, présidant, avec le titre d'inspecteurs, au bon ordre du réfectoire; sous leur conduite, les plus grands élèves servaient à table leurs camarades. « La fonction n'avait rien d'humiliant, car tous, riches et pauvres, y passaient à tour de rôle-. »

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