CHAPITRE VI
de la porte d'entrée afin que les élèves malades pussent recevoir la visite ou même les soins de leurs familles. Tout le service de la lingerie fut confié, à partir de 1818, aux sœurs de la Sainte-Famille, installées à quelque distance de Saint-Acheul dans l'ancienne maison de Gresset; elles y formèrent un atelier qui employa jusqu'à soixante-dix personnes, blanchisseuses, repasseuses, lingères, etc., auquel le collège fournissait le travail et qui disparut avec lui. La règle de la clôture fut appliquée même à l'égard des élèves, ainsi que d'autres prescriptions de l'Institut concernant les rapports extérieurs des religieux de la Société avec le monde.
L'annaliste de Saint-Acheul a cru devoir exprimer un regret, sinon une désapprobation, au sujet de ces mesures qui dérangeaient les habitudes prises et qui lui paraissaient nuisil)les à l'esprit de famille. A l'en croire, les élèves n'auraient plus eu à partir de ce moment la même confiance envers leurs maîtres, ni le même abandon. Notons en passant que, pour ménager les susceptibilités de l'opinion, les Jésuites dans les Petits-Séminaires étaient de simples abbés; les élèves leur disaient non pas Mon Père^ mais Monsieur. Il y a là peut-être plus qu'une question de mots. Malgré tout, il semble bien pourtant que la rigidité de la discipline n'ait pas éteint chez cette jeunesse l'esprit filial. Voici en quels termes un ancien écrivait à celui qu'on appelait pourtant « le terrible préfet », et en qui la discipline s'était, si l'on peut dire, incarnée à Saint-Acheul
« Votre lettre m'a fait d'autant plus plaisir que je l'avais plus attendue. J'y ai reconnu le bon Monsieur Guidée, me parlant comme à Saint-Acheul, me grondant tout doucement pour mon bien et me donnant des avis paternels, dont je tâcherai aussi de profiter en fils soumis. Je sens que mon cœur si bizarre manquerait plutôt à la reconnaissance qu'il doit à Dieu qu'à celle que je vous dois. C'est mal, je le sais, mais enfin c'est comme cela. Je vous aime bien, mon bon Père, je vous aime de tout mon cœur, et
je serai à vous pour la vie, soyez-en bien persuadé ^. » Il serait aisé de multiplier les témoignages de ce genre. La date fatale de 1828 nous obligera d'en rapporter au moins quelques-uns.
Malgré la sévérité de la discipline et la vigilance de ceux qui en avaient la garde, on ne prétend pas que la régularité fût dans les maisons des Jésuites à l'abri de toute atteinte. Les expulsions, nous l'avons dit, n'y étaient pas rares, et elles n'avaient pas pour motifs de simples peccadilles. Les écoliers avaient alors, peut-être plus qu'en d'autres temps le goût des fredaines. Les Annales de Saint-Acheul en rapportent plus d'un exemple; mais, entre autres, on y trouve en 1822, le récit d'un tour pendable, que le narrateur paraît prendre tout à fait au tragique ; à la distance de prés d'un siècle, on n'y voit guère qu'une espièglerie un peu forte.
Çl\\e\(\\\QS grands avaient trouvé le moyen d'aller faire bombance au clocher. Certain épicier, connu parmi les élèves sous le sobriquet de Canne à sucre, leur servait de pourvoyeur. Canne à sucre, déposait les victuailles sur un tombeau de l'ancien cimetière attenant à l'église; on n'avait qu'un petit mur à franchir pour aller les prendre. On était à la veille de la fête du Saint-Sacrement. Les compères avaient profité de l'agitation occasionnée par les préparatifs de la procession. Pendant qu'ils étaient en train, une inspiration, diabolique sans doute, suggéra à l'un d'eux d'enlever le battant de la cloche. Aussitôt fait, et l'objet fut caché si bien qu'on ne le découvrit qu'après de longues recherches. On devine la consternation causée par le silence de la cloche en une circonstance aussi solennelle et les commentaires qui s'ensuivirent. Les coupables furent bientôt connus; il y eut des expulsions; il n'en pouvait être autrement. Un serrurier, qui se trouvait mêlé à l'affaire, dut « pour éviter les galères », au dire de l'annaliste, faire amende honorable à genoux en public.
j. Vie du P. Achille Guidée, p. 5o.