CHAPITRE VII
On avait découvert dans la littérature classique une autre machine de guerre, le Tartufe. Entre 1820 et 1826, le Tartufe fut promené d'un bout de la France à l'autre, et spécialement dans les villes où l'on donnait la Mission. C'était la réplique du théâtre à la chaire. Enfin alors, comme dans toutes les phases de l'éternelle guerre à l'Église catholique, il fallait des mots, et aussi des spectres, des fantômes, des êtres imaginaires. Plus tard on inventa le mysticisme, puis le cléricalisme; sous la Restauration on eut les Jésuites^ la Congrégation, Montrouge, en attendant le parti-prêtre et Vultramontanisme.
Au moment précis où nous sommes parvenus, c'està-dire vers 1824, c'est le nom des Jésuites qui sert de cible à tous les coups dirigés contre la religion et par ricochet contre le trône. Il y a en France, à cette date, 108 prêtres appartenant à l'ordre de saint Ignace, auxquels on peut ajouter 131 scolastiques et 81 frères coadjuteurs, en tout un effectif de 320 religieux de la Compagnie de Jésus. Ce n'est pas contre un si pauvre bataillon que l'on va mobiliser tant de troupes et dépenser tant de munitions. Les Jésuites ne croiront jamais que c'est à eux seuls qu'on en veut; ce serait fatuité de leur part; ce serait se donner une importance hors de proportion avec leur nombre et leur valeur; leurs adversaires, les meneurs tout au moins, ne le croient pas davantage. Mais ce nom est un symbole, et l'on sait très bien qu'en tirant sur les Jésuites, c'est le catholicisme, l'Église et la monarchie légitime que l'on atteint.
L'historien cité plus haut ne s'y est pas mépris. Ses préventions libérales ne l'empêchent pas de constater que, dans les polémiques d'alors, « les noms de Jésuites et de Congréganistes étaient appliqués indistinctement à quiconque professait des sentiments religieux. Ces mots produisaient d'autant plus d'effet qu'on ne savait pas précisément ce qu'était la Congrégation et que l'existence des Jésuites non encore officielle avait quelque chose de
mystérieux qui ouvrait un vaste champ aux imaginations ' . »
De fait, à la faveur de ce mystère, que du reste on ne cherchait pas à éciaircir, les imaginations se donnèrent libre carrière à l'endroit defe Jésuites ; les fables les plus invraisemblables les représentèrent comme des êtres fantastiques et malfaisants. « Montrouge, siège de leur principal établissement, Saint-Acheul, le plus important de leurs collèges, étaient considérés par bien des gens comme des foyers de conspiration tendant à ramener la France à la servitude et à la barbarie. On est stupéfait lors([u'on lit les contes absurdes que débitait à ce sujet le Constitutionnel; on éprouve un sentiment de dégoût en se rappelant les chansons licencieuses et obscènes par lesquelles Béranger livrait les disciples d'Ignace de Loyola au ridicule, à la haine et au mépris; mais tout cela portait coup, tout cela trouvait créance dans le peuple, dans la petite bourgeoisie et peut-être plus haut 2. »
Le Constitutionnel, aidé par le Courrier français et le Journal des Débats, pourchassait en effet les Jésuites avec