CHAPITRE VII
nombre des Bienheureux qui doivent habiter la Cour céleste... On apporte un poignard enveloppé de linge et enfermé dans une boîte d'ivoire... Après L'avoir tiré de sa gaine on l'arrose d'eau bénite, on attache: a^ui manche des grains de chapelet de corail qui ont été consacrés et on promet à ces malheureux de délivrer autant d'âmes du purgatoire qu'il donnera de coups de poignard à son prince... » Suivent d'autres détails, avec les formules des prières rituelles. Et Le consciencieux témoin termine : « Quie s'il hésite, les Jésuites emploient les spectres de la nuit, les apparitions des monstres pour le déterminer à accomplir son vœu, ou bien ils lui font paraître des image» de la Sainte Vierge, des anges..., quelquefois celle de saint Ignace et de ses compagnons pour l'amener à exécuter son forfait ^ »
On comprend que l'auteur de révélations aussi terrifiantes ait déclaré dans son Introduction qu'il estime « rendre un vrai service, en rappelant une partie des crimes dont ces infâmes (les Jésuites) se sont rendus coupables ».
Ces productions sont, avons-nous dit, le plus souvent anonymes, ou signées de noms fantaisistes; les auteurs ne se souciaient pas apparemment d'en revendiquer L'honneur aux yeux de leurs contemporains. Il en est un toutefois qui ne craignit pas de se mettre bien en évidence ; celui-là mérite une mention spéciale. Il s'appelait Marcet tout court et était fils d'un modeste employé de l'octroi dm Puy. Mais, comme les titres nobiliaires avaient alors tout leur prestige, il trouva bon de s'intituler dans ses livres l'abbé Martial Mareet de la Roche-x\rnaud ; Yabbé toutefois ne figure pas dans les premières publications. Ce malheureux jeune homme, — il avait vingt-cinq ans lorsque parut son premier pamphlet, — avait été un des premiers novices de Montrouge; entré le 6 mai L818, il avait passé cinq ans dans la Compagnie. Bien qu'un peu mal
I. Les Jésuites peints par eux-mêmes. Sans nom d'autetir. Petit bijou comme le précédent, ïSaft. P. 5i.
équilibré, il donna d'abord par sa piété, sa douceur et sa modestie, de belles espérances; mais à peine engagé dans la vie plus dissipée des collèges, le tempérament reprit le dessus. On le fit passer successivement de Forcalquier à Aix et d'Aix à Bordeaux; mais enfin il fallut le congédier. On y mit des ménagements, et il put se faire admettre à Saint-Sulpice. Ce ne fut pas pour longtemps. Exclu du séminaire ou au moins ajourné, Marcel chercha un emploi dans les journaux religieux; il n'y fut point accueilli. Humilié, aigri, réduite la misère, il était prêt à subir les pires suggestions. On lui fit comprendre que, avec son passé, sa connaissance expérimentale des hommes et des choses, il pouvait prendre place au premier rang dans la campagne contre les Jésuites et y conquérir honneurs et profits. Les journaux du parti se disputeraient les révélations d'un témoin, et ils y mettraient le prix.
Marcet débuta par Les Jésuites modernes (1826). Sa méthode est simple et cynique. Le livre n'est qu'une galerie de portraits. Les Jésuites morts ou vivants que l'auteur a connus défilent par ordre alphabétique, avec leurs noms écrits en toutes lettres, et chacun à son tour est plus ou moins odieusement caricaturé. La liberté de la presse, entendue de cette manière, a quelque chose de déconcertant. Ce qui peut paraître plus extraordinaire encore, c'est la mansuétude des hommes ainsi personnellement mis en cause, grossièrement calomniés et insultés, et dont pas un ne dit mot pour sa défense. Aujourd'hui, le prêtre le plus humble, fùt-il Jésuite, que l'on traiterait de la sorte, appellerait l'insulteur devant la justice et l'obligerait à rétracter publiquement ses mensonges, sans préjudice des dommages-intérêts. Rien n'éclaire mieux l'étrange situation faite aux Jésuites d'alors que leur silence devant les impudentes affirmations de Marcet. Voici par exemple sous quels traits il présentait au public le Père Gury, supérieur de Montrouge et maître des novices :
« Tandis qu'un roi de France ne peut trouver dans