‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 229 sur 358 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

des injures, des imprécations comiques, des menaces, on y trouve même des provocations en dueP. Une crise aiguë de Jésuitophobie sévissait, qui avait troublé bien des cerveaux. « Sans doute, écrivait Lamennais à propos des contes fantastiques de Montrouge, ce sont là d'énormes absurdités. Il ne faut pas croire cependant qu'elles paraissent telles aux hommes de ce temps. Rien n'est trop fort, rien n'est trop sot pour le public qu'on nous fait, et c'est ce qui doit faire trembler pour l'avenir. »

Nous reconnaissons volontiers cependant que la littérature antijésuitique n'était pas alimentée uniquement par des « pauvres d'esprit ». Le jeune Thiers appartenait à la rédaction du Constitutionnel^ et personne ne chargeait avec plus d'entrain contre la Congrégation et les Jésuites; Béranger décochait contre les « fils de Loyola » des chansons spirituelles et polissonnes; Paul-Louis Courier les criblait de traits satiriques, mais lui aussi il subissait l'ensorcellement. 11 croyait, ou faisait semblant de croire, mais en tout cas il le disait, — ce qui est fâcheux pour

I. Le P. Gury a pris la peine d'insérer dans ses Annales un de ces faclums. La lettre porte le timbre de Limoges, 1826 : « Tremblez, satellites de Loyola ; votre dernière beure va sonner. Viles canailles, infâmes corrupteurs de la jeunesse, monstres de perfidie, tremblez. La France vous repousse comme l'écume du genre humain. Tartufes, scélérats, le colosse de votre puissance va s'écrouler et il vovis écrasera sous ses ruines. Race maudite, ennemie de la Patrie, aous périrez. Chargés de vos crimes votre nom sera en exécration à tous les peuples futurs; quarante naille défenseurs de nos libertés ont juré votre perte... Encore quarante jours et Montrouge n'est plus...

Signé : Geoffroy, ami delà Constitution; Jouvillier, ami de la Liberté; Mérouvel, ami de l'Égalité; Gardeau, ami de la République; Tournilly, ennemi des traîtres. {.Mémoires de Montrouge, p. 34o.) •

A la même page est transcrite une provocation en duel adressée au P. Gury. Après une litanie d'aménités dans le genre de celles qui précèdent, on le somme de se trouver au rendez-vous assigné, « sous peine d'ajouter le crime de lâcheté à tous les autres. Et s'il échappe au glaive vengeur sur le champ de l'honneur, il n'échappera certainement pas à la juste vengeance de tant de milliers de Français conjurés contre Montrouge et les traîtres qui l'habitent ».

un homme d'esprit, — que les Jésuites le feraient assassiner*. D'autres se chargèrent de ce soin.

Mais, par une singulière coïncidence, à la date même où le célèbre pamphlétaire lançait contre les Jésuites cette insinuation indigne de lui, c'était un Jésuite qu'on tentait d'assassiner aux portes de Paris. Le 3 avril 1823, le Père Robert Debrosse rentrait à Montrouge, vers le milieu du jour. Des ouvriers attablés dans un cabaret près de la barrière d'Enfer le voyant passer, l'un d'eux saisit une de ces faucilles à long manche dont on se sert pour élaguer les arbres et courut sur le prêtre, l'en frappa d'un premier coup qui le renversa, puis une seconde fois, comme il se relevait. Des femmes empêchèrent le forcené d'achever sa victime. Le Père avait à l'épaule une blessure qui aurait dû être mortelle; la lame avant de l'atteindre avait tranché le col doublé de carton de son manteau de missionnaire^.

Ainsi l'homme du peuple, affolé parles contes absurdes qui couraient sur Montrouge, croyait peut-être abattre un malfaiteur public, et le Jésuite payait de son sang les crimes imaginaires qui se préparaient dans l'ombre de la fantastique citadelle. Des complots se tramaient en effet, et des conspirateurs s'exerçaient très réellement dans le

1. « Ce matin, nie promenant dans le Palais-Royal, M..ll..rd passe et me dit : Prends garde, Paul-Louis, prends garde : les cagots te feront assassiner. — Quelle garde veux-tu, lui dis-je, que je prenne? Ils ont fait tuer des rois ; ils ont manqué Frère Paul, l'autre Paul, à Venise, Fra Paolo Sarpi. Mais il l'échappa belle. » (Livret de Paul-Louis Courier, 1823.) Le malheureux fut, en effet, assassiné deux ans plus tard par un garde-cliasse, qui n'était pas Jésuite, mais qui avait, selon toute apparence, à venger une injure d'ordre intime.

2. Le P. Debrosse, alors âgé de 55 ans, était venu faire sa troisième an«ée de probation au noviciat de Montrouge, après avoir été dix ans supérieur du Petit-Séminaire de Bordeaux. Quand le commissaire de police vint l'interroger sur l'agression dont il avait été l'objet, il refusa d'abord de répondre; il céda aux instances du magistrat, mais après avoir déclaré expressément qu'il ne portait pas plainte contre son agresseur. Il s'apprêtait à aller le voir, lui porter son pardon et tâcher de le gagner à Dieu, lorsqu'il apprit que le malheureux venait de mourir par suite des blessures qu'il s'était faites à lui-même.

CHAPITHE VII 331

secret au maniement des armes en vue d'une prochaine révolution, mais c'était ailleurs qu'à Montrouge, et chez ceux-là mêmes qui prêtaient aux Jésuites ces manœuvres ténébreuses. Nous en trouvons l'aveu explicite et vraiment piquant chez un historien assurément peu suspect et bien renseigné à cet égard :

« La Charbonnerie, écrit Louis Blanc, s'étendit en fort peu de temps dans les quartiers de la capitale. Elle envahit toutes les écoles. Je ne sais quel feu pénétrant circula dans les veines de la jeunesse. Chacun gardait le secret, chacun se montrait dévoué. Les membres de chaque vente se reconnaissaient à des signes particuliers et on passait des revues mystérieuses. Des inspecteurs furent chargés, dans plusieurs ventes^ de veiller à ce que nul ne se dispensât d'avoir des cartouches et un fusil. Les affiliés s'exerçaient dans leurs demeures au maniement des armes; plus d'une fois on fit l'exercice sur un parquet recouvert de paille \ »

La campagne de presse contre les Jésuites commençait déjà à mettre le pays en fièvre, quand se produisit un incident, banal par lui-même, mais auquel les passions du moment donnèrent l'importance d'un événement; il s'agit de la visite de M. Dupin à Saint-Acheul.

André-Marie Dupin, dit Dupin aîné, était dès lors l'avocat le plus en vue du barreau de Paris. D'une famille de robe, héritier des traditions parlementaires de l'ancien régime, passionnément attaché aux maximes gallicanes, il était par atavisme hostile à la Société de Jésus.

Vers les premiers jours d'août 1825, il fut appelé à Amiens par les devoirs de sa profession. Un confrère M. Charles Ledru, ami dévoué de Saint-Acheul, lui

Page 1