‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 265 sur 358 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

d'hommes aussi habiles que pervers qui, plus hypocrites que ceux qu'ils accusent d'hypocrisie, semblent prendre cent formes diverses pour arriver au but qu'ils n'ont pas perdu de vue depuis douze ans. »

Ce langage même témoignait de plus de franchise que d'habileté, et quand l'orateur ajoutait : « 11 y a en France beaucoup de Shaftesbury «(nom du délateur anglais), quand il constatait que l'on trouvait des régicides aux premiers rangs de ceux qui accusaient les Jésuites d'être un danger pour les rois et pour la monarchie, le coup portait trop juste pour ne pas déchaîner des colères jusque parmi les écoutants. Quant à Montlosier, il fut cinglé d'épigrammes cruelles. D'après l'orateur, on a eu tort de prendre au sérieux le personnage qui a lancé toute cette affaire.

« Un homme qui voulait à tout prix faire du bruit et occuper de lui, impatient de son obscurité, aigri de l'oubli dans lequel il végétait, rempli surtout de la haute opinion qu'il a de lui-même, après avoir attaqué nos institutions, après avoir attaqué tous les ministères, s'est mis à attaquer le clergé et à dénoncer les Jésuites, pour ne pas perdre l'habitude d'attaquer et de dénoncer.

« Veut-on connaître à fond cet homme bizarre à qui je voudrais avoir à ne reprocher que la folie, si les calomnies dirigées par lui contre le personnage le plus auguste, sous le masque d'un respect hypocrite, ne méritaient pas un autre nom. Nous l'avons tous connu en Angleterre ; là, comme aujourd'hui dans ses montagnes, sa tête travaillait toujours, et il fut un temps où elle s'exerçait particulièrement à enfanter des plans de contre-révolution. Un jour, il convoqua ses amis pour leur faire lecture du dernier de ces projets sorti de son cerveau, et voulez-vous savoir quel était un des moyens qu'il voulait employer contre le jacobinisme? 11 ne se proposait pas moins que de réunir en armée tous les capucins de l'Europe et de faire entrer processionnellement en France cette armée portant la croix pour étendard. Voilà l'homme qui dénonce aujourd'hui le clergé, les processions et les

missionnaires. S'il eût été mieux connu, j'aime à croire qu'on aurait fait moins d'honneur à son factum et qu'il n'eût point trouvé le moyen de parvenir jusqu'à nous*. »

L'anecdote eut par la suite un beau succès d'hilarité. Ces sortes d'arguments font plus d'effet sur le public que ceux qui vont au fond des choses; ces derniers d'ailleurs ne manquent pas dans le discours du duc de Fitz-James; il y a un fond solide sous une forme véhémente et parfois caustique. « On objecte aux Jésuites, dit-il en terminant, qu'ils ont été chassés trente fois; cela prouve qu'ils ont été rappelés au moins vingt-neuf fois, et reste à prouver si c'est le rappel ou l'expulsion qui a été le fruit de l'intrigue. »

A la séance du lendemain (19 janvier), on entendit parler alternativement, contre et pour les conclusions du Rapport, le Vicomte Dambray, M. Laine, M. de Donald, ^L de Barante, Mgr Frayssinous et enfin M. Pasquier. Cette fois le ministre des Atfaires ecclésiastiques esquissa dans son discours une large apologie des Jésuites. A leur égard, dit-il, il semble qu'on ne puisse garder de mesure. Il veut tenter de le faire en examinant : 1" Ce qu'il faut penser des éloges qu'on décerne à l'Ordre des Jésuites; 2" Des accusations dont il est l'objet; 3° De son rétablissement par Pie VII et de son introduction en France. Cette division en trois points fournit au Journal des Débats l'occasion de plaisanteries faciles sur « le sermon de M. l'évé- (jue d'Hermopolis ». Elle avait au moins l'avantage de mettre de l'ordre dans une discussion où rien n'était plus

I. Moniteur, ih janvier 1827, p. 101. L'histoire des capucins en ordre de bataille est restée attachée à la mémoire du dénonciateur des Jésuites. Toutefois l'authenticité en parait contestable. Agénor Bardoux cite une lettre où Montlosier essaie de donner le démenti au noble Pair. Il est vrai que ce démenti lui-même laisse subsister le fond de l'histoire :

... « Entendant souvent par les étourneaux de ce temps-là comme par les étourneaux de ce temps-ci prôner la nécessité de refaire la France par des légions de Jésuites, il apu m'arriver de demander la préférence pour des légions de capucins. » Au reste, que vaut le démenti d'un homme qui racontait sérieusement tant de calembredaines plus invraisemblables que celles qu'on lui attribuait?

nécessaire. Sur le sujet des éloges, l'orateur était bref; il se bornait à constater que, toute exagération mise à part, on s'accordait à reconnaître dans la Compagnie de Jésus le talent pour l'éducation, le zèle pour les Missions et l'austérité des mœurs. Le chapitre des accusations l'obligeait à s'étendre davantage. Il y en a d'abord une catégorie sur laquelle on est dispensé de répondre : « La monstruosité même de l'accusation suffit à prouver l'innocence de l'accusé. » L'évêque d'Hermopolis examinait ensuite les chefs d'accusation passés à l'état de lieux communs : la morale relâchée, l'ultramontanisme, le régicide ; montrant que, en ces deux derniers points surtout, les Jésuites ne sont point les inventeurs des doctrines qu'on leur attribue, qu'elles ont été enseignées bien avant la naissance de la Compagnie de Jésus, dans les écoles de théologie les plus fameuses et spécialementà la Sorbonne. D'ailleurs en regard de ces accusations il n'est que juste de rappeler les éloges qu'ils ont reçus en divers temps des évéques, de Bossuet et des Parlements eux-mêmes, enfin de l'épi scopat de France tout entier sous Louis XV.

Quant à la situation actuelle, le ministre reprenait la thèse déjà soutenue par les orateurs qui l'avaient précédé, et qu'il avait portée lui-même l'année précédente à la tribune de la Chambre des Députés. Les Jésuites ne sont plus aujourd'hui au regard de la loi ce qu'ils étaient autrefois; ils ne forment pas une Société, personne morale investie de droits, d'exemptions et de privilèges; les lois anciennes contre la Compagnie de Jésus ne les atteignent donc pas. Ce sont des individus, pratiquant, parce qu'il leur plaît ainsi, la règle de saint Ignace. La liberté ne peut être enlevée que par un texte précis : « Or, je cherche en vain une loi positive, d'une autorité indéclinable, qui soit opposée à l'étatd'ecclésiastiques français exerçant des fonctions que les évêques ont cru devoir leur confier et placés comme tous les Français sous la surveillance de l'autorité publique, qui prend à leur égard toutes les mesures convenables. » L'évêque d'Hermopolis concluait

en demandant à la Noble Chambre de passer à l'ordre du jour sur la Pétition, « pour témoigner hautement combien elle improuve une attaque si injuste, si violente dirigée contre les ministres de la religion de l'Etat ».

M. Pasquier prit la parole pour répondre au représentant du gouvernement. Celui-là aussi devait à son nom de se prononcer contre les Jésuites. Avec une modération très habile, il déclara n'avoir à leur égard ni préjugé, ni parti pris; il demandait seulement que l'ordre légal fût respecté. Si la Société des Jésuites était estimée utile, il fallait l'autoriser, et puisque pour cela une loi était nécessaire, le gouvernement n'avait qu'à proposer cette loi. Telle était d'ailleurs la solution indiquée dans le Rapport, sous forme de renvoi de la Pétition au président du Conseil.

On procéda alors au vote ; 73 voix se prononcèrent pour Tordre du jour qui fut repoussé par 113 sur 186 votants.

Personne ne pouvait se méprendre sur le sens de cette motion. Il ne viendrait à la pensée d'aucun homme d'Etat de présenter une loi pour le rétablissement officiel de la Compagnie de Jésus. C'était donc une mise en demeure de lui appliquer « les lois existantes », qui était adressée au gouvernement par la Chambre des Pairs. Après le pouvoir judiciaire, c'était le législatif qui entendait forcer la main au ministère.

La presse libérale venait à la rescousse. Le Journal des Débats, commentant le vote de la Chambre des Pairs, faisait entendre des menaces. Si les ministres «perpétuaient la désobéissance aux lois, donnaient l'exemple de l'anarchie », on avait le moyen de les rappeler à leur devoir : la mise en accusation devant les Chambres. Il y avait danger pour eux, « danger pour la monarchie. Les révolutions ne font que suivre des modèles et les dépasser ». Au bout de la tolérance pour les Jésuites, il y avait la chute du régime. Rien que cela.

Ainsi harcelé il est probable que le ministère Villèle

eût fini par céder. Sans aller jusqu'à la fermeture des établissements, nous savons que l'on songeait à prendre à l'égard des huit Petits-Séminaires certaines mesures qui sans doute n'auraient pas désarmé les ennemis des Jésuites, mais auraient du moins prouvé que le gouvernement ne subissait pas leur domination*.

lY

Mais le cabinet Villèle avait alors des soucis plus pressants, 11 en était à sa sixième année d'existence ; quoi qu'il en soit de ses autres torts, il avait celui d'avoir trop duré. Certaines lois maladroites, ou du moins inopportunes, lois sur le droit d'aînesse, sur le sacrilège, sur la presse avaient coalisé contre lui des adversaires recrutés dans tous les camps. Il y avait une opposition de droite aussi ardente, aussi implacable que celle de gauche. En 1827 le conflit était arrivé à l'état aigu. Le rétablissement de la censure porta à son comble l'exaspération des esprits (24 juin). Le moment était venu de recourir aux moyens extrêmes. Le 6 novembre, trois Ordonnances étaient insérées au Moniteur : La première prononçait la dissolution de la Chambre ; la seconde retirait la censure ; la troisième créait soixante-seize pairs, parmi lesquels cinq archevêques et quarante membres de la Chambre des Députés. Cette mesure avait pour objet de déplacer la majorité à la Chambre des Pairs devenue le rempart de l'opposition libérale. Les élections étaient fixées au 17 no-

1. Charles X écrit à M. de Villèle, 20 janvier 1828 : « Jusqu'ici on doit me proposer contre les Jésuites seulement ce qui se trouvait d'accord avec votre opinion et celle de l'évêque (Frayssinous), c'est-à-dire la réunion à l'Instruction publique des élèves qui surpasseraient le nombre de deux cents dans ciiaque Petit-Séminaire. C'est déjà beaucoup et je tiendrais bien à ne pas aller plus loin. » (Mémoires du Comte de Villèle, tome V.) Le 24 janvier, Villèle écrit : « Le Roi a nommé un commissaire pour les Petits-Séminaires. Nous pensions qu'il y avait quelque chose à faire sur cet objet délicat et si difficile. »

vembre. Le résultat trompa les espérances du ministère ^ A Paris le triomphe des libéraux fut l'occasion d'un commencement d'émeute, où l'on poussa les cris de : Vive l'Empereur ! Sans attendre la réunion des Chambres, le comte de Villèle offrit au Roi sa démission et celle de ses collègues. Le nouveau ministère, constitué au début de l'année 1828, avait pour chef M. de Martignac. Portalis fut nommé garde des Sceaux. Mgr Frayssinous garda les Affaires ecclésiastiques, mais l'Instruction publique fut donnée à M. de Vatimesnil.

Avec le ministère Martignac l'affaire des Jésuites entrait dans une phase nouvelle. M. Portalis ne la laisserait pas dormir. Elle semble bien avoir eu la primeur de ses sollicitudes ministérielles. On voit dans les billets que Charles X écrivait presque quotidiennement à M. de Villèle que, dès les premiers jours de janvier, son gouvernement lui avait déjà communiqué ses vues relativement aux huit Petits-Séminaires. Une lettre du Père Varin au Père Général montre quelles étaient à ce moment les appréhensions des Jésuites et leur embarras à se défendre des gens sages qui se chargeaient de sauver la situation pourvu qu'on suivît leurs conseils :

« Le changement de ministère doit aussi en opérer un très prochainement parrapport à nos établissements. Déjà, hier, on s'attendait à voir paraître l'Ordonnance royale qui devait décider de notre sort. Ce qui paraît tout à fait certain, c'est qu'elle doit paraître avant la session convoquée pour le 5 février, le ministère voulant avoir entre les mains le moyen de répondre aux attaques qu'il devra soutenir par rapport à nous jusqu'à l'ouverture de la prochaine session. On croit que l'Ordonnance est déjà signée; mais on ignore encore le mode qu'on aura choisi pour nous attaquer...

i. Gomme d'ordinaire, les journaux libéraux attribuèrent aux Jésuites la décision ministérielle. Une expédition fut organisée contre Montrouge; une bande de six cents individus prêts à tout faire semiten route pendant la nuit; elle fut dispersée par la police. (Mémoires de Montrouge, p. Sgg.)

Page 1