‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 266 sur 358 · CHAPITRE YIIJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIIJ

« C'est donc pour obvier à ces difficultés que, depuis plus d'un an, mais surtout depuis le changement de ministère, on nous presse et sollicite si vivement de consentir à une modification qui, dit-on, assurerait et notre existence et la tranquillité des ministres : ce serait de nous agréger à l'Université. On n'exigerait pour cela que trois choses : la première, serait un diplôme que recevraient de l'Université les Supérieurs et professeurs de nos maisons; la seconde, d'être soumis à la visite d'un inspecteur de l'Université ; la troisième, c'est la rétribution universitaire, ou l'impôt imposé à chaque élève. On ajoute qu'il n'y a rien dans ces trois concessions de notre part qui puisse nous alarmer, parce que : — 1" Par rapport au diplôme, ce serait le Provincial qui présenterait les sujets à l'évéque qui, après les avoir fait connaître à l'Université, recevrait les diplômes et les transmettrait au Provincial. — 2° Quant à la visite de l'inspecteur, ce ne serait, dit-on, comme pour l'article précédent, qu'une simple formalité. — 3" Pour ce qui regarde la rétribution, elle ne serait applicable qu'aux élèves qui ne seraient pas inscrits dans la liste des élèves Séminaristes, c'est-à-dire, pour ceux qui se destineraient au monde.

« Agrégés ainsi à l'Université sous le titre de collèges mixtes, c'est-à-dire, collèges et Petits-Séminaires tout à la fois, nos maisons se trouveraient à l'abri de toute attaque, et leur existence serait assurée, sans déroger à l'esprit de la Société.

« Voilà ce que l'on nous demande et ce que sollicitent nos meilleurs amis, mais d'une manière si pressante, et si vive qu'on ne veut plus voir dans notre refus qu'une résistance aux désirs du gouvernement, et une pure obstination qui aliène nos plus zélés défenseurs. Pressé vivement et plus d'une fois sur ce point, j'ai toujours répondu dans le même sens que le Père Provincial qui a eu la même lutte à soutenir. En ce moment, on m'annonce une nouvelle tentative de la part d'une personne attachée au Ministère et qui veut un nouvel

entrelien avec moi; ce sera même réponse. » (11 janvier 1828.)

Il fallait en effet une forte dose d'illusion pour s'imaginer que les Jésuites eussent conjuré le péril en demandant leur affiliation à l'Université. C'est ainsi qu'en des temps plus rapprochés de nous, on a vu les Congrégations religieuses, condamnées d'avance, invitées à faire les démarches nécessaires pour obtenir la reconnaissance légale qui assurerait leursécurité. Il est permis de différer d'opinion sur la conduite à tenir en pareil cas ; mais peut-on blâmer ceux qui refusent de se prêter à ce jeu indécent, on l'on ne sauve rien, et où l'on perd quelque chose de sa dignité ?

M. Portalis était bien résolu en entrant au ministère à rétablir « l'ordre légal ». Avant la fin du mois il présentait au Roi un Rapport qui concluait à la nécessité d'une enquête sur l'état des écoles secondaires ecclésiastiques. Il n'y était pas fait mention spéciale des Jésuites; il s'agissait en apparence des intérêts généraux de l'Eglise et de l'Université. Le ministre proposait en conséquence de nommer une commission qui aurait pour but de rechercher et d'indiquer les moyens « d'assurer dans les écoles ecclésiastiques l'exécution des lois du royaume ». Cette Commission, nommée le 28 janvier, comprenait neuf membres : Mgr de Quélen, archevêque de Paris, président, Mgr Feutrier, évêque de Beauvais (nommé ministre peu après, il fut remplacé par l'archevêque d'Albi); trois pairs, MM. Laine, Séguier, Mounier ; trois députés, MM. Alexis de Noailles, de la Bourdonnaye et Dupin, enfin M. de Courville, membre du Conseil de l'Université.

Quelques jours après, Mgr Frayssinous envoyait une circulaire aux évêques. Les commissaires, disait-il, lui demandaient des renseignements que son administration n'était pas en mesure de fournir. Cette demande n'impliquait ni méfiance ni mauvais vouloir; il priait donc ses collègues de répondre au questionnaire qu'il leur transmettait de la part de la Commission. Ce questionnaire ne

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comprenait pas moins de vingt-trois numéros. Rien n'était oublié : nombre d'élèves dans chaque Petit-Séminaire; nombre des payants, des gratuits, chiffre de la pension, nombre des internes, des externes, l'âge, le vêtement, l'uniforme, la soutane, la qualité du personnel, est-il ecclésiastique, appartenante une Congrégation religieuse, et laquelle? Nature de l'enseignement, nombre et division des classes, escrime, danse, revenus fixes ou éventuels, nombre de prêtres dans le diocèse, nombre d'élèves entrés dans les ordres pendant les quatre dernières années, etc.

Inutile de rappeler que tout ce formidable interrogatoire étendu aux quatre-vingts diocèses de France avait en définitive pour objet d'obliger huit évêques à déclarer que leurs Petits-Séminaires étaient dirigés par des Jésuites. On comprend que l'épiscopat se soit senti blessé d'une mesure aussi iracassière et aussi peu justifiée. Il parut même à quelques prélats qu'il était de leur devoir de résister à une ingérence du pouvoir civil dans un domaine relevant, à leur avis, de leur seule autorité. Ceux qui étaient visés s'exécutèrent loyalement' ; parmi les

I. Voici textuellement les réponses faites par l'archevêque de Bordeaux, Mgr de Gheverus, aux deux questions concernant plus spécialement les Jésuites. Ces réponses concertées avec les Supérieurs et le Provincial des Jésuites, furent les mêmes pour tous les Petits-Séminaires qu'ils dirigeaient.

M N° i4. La direction de l'établissement est-elle conGée à des ecclésiastiques faisant partie d'une Congrégation? — Réponse : Aucun acte extérieur n'annonce qu'ils fassent partie d'une Congrégation. — Aux yeux de la loi, non, puisqu'ils ne forment pas un corps indépendant de l'autorité cpiscopale et qui se produise en dehors par des actes extérieurs et avérés, mais bien une simple association spirituelle d'individus qui veulent vivre ensemble sous une règle commune, laquelle entend ne les diriger que dans leur intérieur.

(( N" i5. Dans le cas de l'affirmative, à quelle Congrégation appartiennent-ils ? — Réponse : La notoriété les regarde comme Jésuites; mais des divers noms qu'on leur a donnés. Pères de la Foi, Jésuites, ils n'en ont adopté aucun ostensiblement, paraissant de simples ecclésiastiques, suivant pour leur conduite intérieure la règle de saint Ignace et vivant sous l'autorité des évêques. » (L. Bertrand, Les Séminaires de Bordeaux, t. II.)

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autres, il y eut eu général assez peu d'empressement; d'ailleurs ni la Commission ni le ministre ne jugèrent à propos d'insister.

11 en avait déjà trop coûté à Mgr Frayssinous de se faire auprès de ses collègues dans l'épiscopat l'auxiliaire de son collègue du ministère. Le but poursuivi par celui-ci ne lui échappait pas, et il répugnait à sa délicatesse de s'y associer. Il n'avait consenti à entrer dans le ministère Martignac que sur les instances du Roi ; mais déjà on parlait de mettre en accusation celui dont il avait fait partie, « ce servile soutien du Jésuitisme' ». Dans son Adresse au Roi la nouvelle Chambre avait obstinément maintenu une expression de blâme pour le ministère Villèle, lui reprochant d'avoir suivi « un système déplorable ». Dans ces conditions, l'évéque d'Hermopolis, ainsi que M. de Chabrol crurent que leur dignité leur imposait d'offrir leur démission. Le Roi donna pour successeur à Mgr Frayssinous l'évéque de Beauvais, Feutrier (4 mars 1828).

Les trois mois qui suivirent furent pour les Jésuites de France une période d'attente anxieuse, quelque chose comme les lourdes heures où le prévenu se prépare à recevoir la sentence des juges qui tiennent son sort entre leurs mains. Plus que jamais, à mesure que le dénouement approchait, leur cause passionnait l'opinion. La presse libérale, tout en chantant une victoire qu'elle tenait pour certaine, ne cessait de stimuler le gouvernement qu'elle craignait de voir mollir ou temporiser.

Les publicistes catholiques de leur côté ne laissaient point se ralentir la défense. Un livre entre autres, qui parut alors. Les Jésuites devant les deux Chambres, la présentait de façon très complète et parfaitement adaptée

I . Le Journal des Débats publiait le 28 février un article violent contre le ministère Villèle, soutenant que rien n'était plus juste que de le mettre en accusation. L'article était anonyme, mais le ton passionné et la grandiloquence du style décelaient aux yeux de plusieurs la plume de Chateaubriand.

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