Au Père Gury, 22 mai
2. « Les troLs Pairs (Liiné, Séguier, Mounier) et M. Dupin étaient notoirement hostiles aux Jésuites; l'espoir de Portalis reposait sur eux, comme aussi sur M. de Gourville, dont la voix devait faire la majorité et qui, en sa qualité d'universitaire, ne saurait se refuser à une persécution contre les Jésuites. Mais M. de Gourville était honnête homme et il se rangea de l'avis des catholiques. Laine, Séguier, Mounier et Dupin se déclarèrent « trahis », montrant ainsi maladroitement le bout de l'oreille, « bondissant de surprise comme des gens ])ris pour dupes », a dit un témoin oculaire; la Gommission mit lin à ses séances au milieu des menaces et des protestations de la minorité ». Note manuscrite d'Alexis de Noailles, citée dans La Congrégation, p. 348.
religieux, mais des prêtres comme les autres ; leurs vœux sont « affaire de for intérieur, inscrutable sous le régime de la Charte, de la liberté civile et religieuse ». En conséquence, « la situation des écoles secondaires ecclésiastiques dirigées par ces prêtres ne lui paraît point contraire aux lois du royaume, et elle est dans l'impossibilité de proposer à l'égard de ces prêtres, aucune mesure qui puisse être exécutée autrement que par des moyens et dans des formes arbitraires et vexatoires ».
Mais le siège du comte Portails était fait. Apparemment il n'avait pas attendu la fin des travaux de la Commission pour rédiger son Ordonnance; on ne voit pas quelle lumière l'enquête poursuivie depuis trois mois aurait pu lui fournir pour la confection de ce document législatif, lequel d'ailleurs ne tenait pas compte, ou même allait à rencontre des vœux de la Commission. Quoi qu'il en soit, dès le commencement de juin, l'Ordonnance (il y en avait une seule à ce moment) était arrêtée en conseil des ministres et présentée à la signature du Roi. Disons tout de suite qu'elle prononçaitla fermeture des Petits-Séminaires dirigés parles Jésuites et une série de mesures de rigueur contre les Petits-Séminaires en général. Charles X ne se résigna pas de prime abord. Nous allons voir le malheureux prince se débattre pendant deux longues semaines entre les protestations de sa conscience et les exigences de la raison d'État. Il est difficile d'imaginer un spectacle plus douloureux. Mgr Frayssinous en a noté les principales phases dans des pages intimes que leur simplicité rend encore plus émouvantes ^ Nous avons pour garantie de la fidélité de son récit « cette loyauté qui le caractérisait, cette véracité qui ne l'abandonnait jamais^ ». Ce sont les propres expressions du comte Portails.
Entre toutes les personnes qui avaient sa confiance le Roi estimait particulièrement l'évêque d'Hermopolis son premier aumônier. Du 2 au 14 juin, il fut mandé cinq fois
!. Vie de Mgr Frayssinous, par le Baron Henrion, pp. 643 sqq. 2. Cf. Dupanloup, Lettre {seconde) au duc de Broglie, p. 33. i844.
au château de Saint-Cloud, résidence de la Cour pendant la belle saison. « Dès la première audience, raconte-t-il, je demandai à Sa Majesté la permission de m'exprimer en toute franchise : Sire, lui dis-je, il semble que cette Ordonnance ait été conçue dans un esprit de défiance et de haine contre l'épiscopat et la religion catholique, tant dans chacune de ses dispositions elle est dure, humiliante et pleine dans son ensemble de précautions et d'entraves contre les évéques... Pour rien au monde, je ne voudrais contresigner une pareille Ordonnance ; je n'aurais pas le courage de me perdre à jamais dans l'esprit du clergé et des gens de bien. «
Le prélat reconnaît pourtant qu'elle offre trois avantages : 1<» Elle consolide l'existence légale des écoles secondaires ecclésiastiques qui n'ont jusqu'ici pour base que l'Ordonnance de 1814, non insérée au Bulletin des Lois ; 2° elle assure leur indépendance vis-à-vis de l'Université ; 3" elle leur accorde une dotation.
En ce qui concerne les Jésuites, il avait lui-même songé à réprimer « certaines irrégularités » ; mais il ne se croyait pas pour cela autorisé à les frapper dans la jouissance de leurs droits de citoyens français. « M. Portails regarde leur existence comme illégale; mais je professe l'opinion contraire..., et cette opinion est partagée par de savants jurisconsultes, comme M. Pardessus et M. Delvincourt, doyen de la Faculté de Droit. » Le prélat exposait alors sa thèse, mais, ajoute-t-il, « je savais bien que, en cette matière, le Roi écoute plusvolontiers le Garde des Sceaux ».
A noter encore dans le compte rendu de l'entretien : « Il me semble, dit Frayssinous, que Votre Majesté a aussi quelque affection pour les Jésuites. » Sur quoi le Roi reprit : « Je ne puis dire ni que je les aime ni que je ne les aime pas. »
Enfin, comme l'évéque concluait avec quelque chaleur que les difficultés juridiques devaient s'effacer devant les avantages que le service du Roi et le bien de l'État retiraient de l'éducation donnée par les Jésuites, que, à cet
égard on pouvait consulter des milliers de pères de famille parmi les meilleurs et les plus dévoués à la monarchie, le Roi répondait que tout cela était parfaitement vrai; mais le ministère ne l'entendait point ainsi; le ministère était dans une situation très difficile, il ne pouvait se maintenir, s'il ne donnait satisfaction aux exigences de l'opinion.
« Je répondis que la question du ministère, de sa position, de ses embarras ne me regardait pas...; que, au surplus, le Roi était juge de ce que peut commander le bien de l'Etat, que des choses d'ailleurs très fâcheuses et d'un très mauvais effet pouvaient être excusées par la nécessité d'éviter de plus grands maux; que c'était là une question de haute politique qu'il ne m'appartenait pas de décider. Je me souviens qu'une fois je tenais déjà le bouton de la porte du cabinet du Roi pour me retirer, lorsque je me retournai pour dire : Sire, qu'il me soit permis de le répéter : Cette mesure me paraît si fâcheuse que la nécessité seule peut l'excuser. »
Le prélat toutefois insistait sur ce point que le Roi était juge en dernier ressort, et que, s'il estimait devoir céder à la nécessité, personne n'avait le droit de le blâmer. Il lui citait l'exemple même de Clément XIV : « A-t-il commis un crime en supprimant les Jésuites? — Oui, s'il le fit par lâcheté. Non, s'il le fit pour éviter dans l'Église de plus grandes calamités. » Ainsi encore Pie Yll imposant la démission de leurs sièges à des évêques irréprochables, confesseurs de la foi.
Pour apaiser les angoisses de sa conscience, le Roi chargea le premier aumônier de proposer le cas à une Commission ecclésiastique. Elle se réunit à l'archevêché de Paris le 6 juin; elle se composait de l'archevêque de Paris, de son vicaire-général, l'abbé Desjardins, de Mgrde Cheverus, archevêque de Bordeaux et de Mgr Frayssinous. Après quatre heures de délibération, les quatre consultants s'arrêtèrent aux conclusions suivantes : 1" L'Ordonnance présente plus d'inconvénients que d'avantages ; 2° aucun d'eux ne consentirait à la contresigner; 3° le
Roi est juge de ce qu'exige l'État; s'il croit l'Ordonnance nécessaire, aucun d'eux ne le condamnera ; 4° enfin ils sont d'avis que les évêques ont agi dans les limites de leurs droits.
Le lendemain, ces décisions furent communiquées au Roi par le premier aumônier. Charles X n'était déjà qu'à demi rassuré; c'est alors qu'un incident se produit qui redouble ses perplexités. Averti de ce qui se passe, l'évêque de Beauvais s'effraie de la responsabilité dont il va se charger devant Dieu et devant les hommes. En plein Conseil, devant le Roi, il déclare que sa conscience ne lui permet pas de contresigner l'Ordonnance et donne sa démission. Les ministres, déconcertés d'une résolution à laquelle ils ne s'attendaient pas, représentent au Roi que si leur collègue se retire, ils sont obligés de se retirer eux-mêmes. « On conçoit, dit Frayssinous, que le Roi dut se trouver dans le plus étrange embarras, persuadé que dans les circonstances il ne pouvait sans danger changer son ministère. »
On a rapporté que, à ce moment, Charles X quitta son fauteuil et allant vers Feutrier, « lui prit les mains avec beaucoup d'émotion et les larmes aux yeux : Evéque de Beauvais, lui dit-il, vous voulez donc m'abandonner? — Non, Sire, repartit l'évêque, mais je ne puis signer un acte qui répugne à la conscience de M. d'Hermopolis ^ »
« Le 11, continue le prélat, Sa Majesté m'envoie un message; je me rends à Saint-Gloud, La première chose qu'Elle me dit est celle-ci : « Voyez, l'évêcjue, dans quelle situation diabolique je me trouve. L'évéque de Beauvais ne veut plus contresigner, et les ministres m'ont offert en conséquence leurs portefeuilles. — Sire, je conçois
I. Ce fait est consigné dans nne note ajoutée par le baron Henrion au récit de Mgr Frayssinous. Il ne dit pas quelle est cette « source d'information » où il a puisé. Le fait n'a donc pas d'autre garantie d'authenticité que l'autorité de l'historien dont i'allirniation est d'ailleurs d'autant plus digne de foi que, à l'époque où il publiait la Vie de Mgr Frayssinous, plusieurs des ministres témoins de la scène qu'il raconte, étaient encore vivants.