CHAPITRE IX
circonstances comme un véritable bonheur. Votre prudence saura prévenir toutes les conséquences qu'aurait une démarche du Pape qui porterait l'apparence du blâme ou de l'improbation... »
L'espoir que l'on fonde sur le dévouement et l'habileté du noble duc n'empêche pas que Ton ne stimule le zèle du chargé d'affaires ; les dépêches se succèdent de semaine en semaine. Celle du 15 août est particulièrement pressante. La publicité donnée au Mémoire des évêques a compliqué la question ; la sévérité peut devenir nécessaire. Toutefois « le Roi veut éviter d'en venir aux extrémités, et comme nous persistons à croire que, si la Cour de Rome laisse seulement voir qu'elle désapprouve la conduite des évêques, leur résistance ne saurait être poussée jusqu'au bout..., il devient plus que jamais nécessaire que vous redoubliez de soins et d'efforts pour déterminer le Saint- Père et son premier ministre à s'unir au Roi dans une circonstance où un zèle imprudent menace la religion des plus grands malheurs. «
Cette lettre était accompagnée d'un Rapport du comte Portalis, Garde des Sceaux, traitant à fond la question des Ordonnances, au point de vue de l'histoire et du droit aussi bien que des nécessités politiques de l'heure présente. Ce n'est pas sans un étonnement pénible qu'on y voit revendiquer pour l'ancienne monarchie les principes d'une autocratie qui ne connaît guère de limites. D'après le comte Portalis, nul n'aurait jamais pu enseigner en France que par délégation du Roi et avec sa permission'. Le chargé d'affaires devait se pénétrer de la doctrine et des arguments développés dans ce Rapport, et en faire la base de ses entretiens avec le Pape et le secrétaire d'Etat.
I. C'est à cette audacieuse affirmation que Lamennais ripostait en invoquant « non les procès-verbaux des Assemblées du Clergé de France, mais les Registres du Conseil d'État, 23 janvier 1680 » où on lit : « Il est manifeste qu'il n'appartient qu'à l'Eglise de prendre connaissance du fait des écoles. Cet usage a toujours été suivi en France; aussi les jurisconsultes disent que le soin des écoles est soumis aux ecclésiastiques. » {Du progrès de la Révolution, etc., p. 196.)
Mais ce n'était pas encore assez de deux négociateurs ; une autre dépêche du même jour, celle-là « particulièrement secrète » en annonçait un troisième, à savoir « M.Lasagni, conseillera la Cour de Cassation, qui, dit la dépêche, se rend à Rome, d'où il est originaire, pour ses affaires personnelles ^ Le Roi profite de cette occasion pour faire passer confidentiellement à Sa Sainteté et à son ministre de nouvelles explications sur ce qui se passe en France au sujet des Ordonnances du 16 juin... La commission dont il est chargé est tout à fait secrète à Paris; elle doit l'être également à Rome, excepté pour le Saint- Père et le cardinal Secrétaire d'Etat, Pour mieux assurer qu'il n'en transpire rien, vous n'en paraîtrez pas instruit, même aux yeux du gouvernement pontifical. Vous n'en devrez pas moins vous concerter avec M. Lasagni pour les démarches que vous seriez dans le cas de faire l'un et l'autre, vous officiellement, lui confidentiellement. »
Tout ce mystère, qui donnait à la négociation je ne sais quelle allure de complot, n'allait pas sans quelques désagréments pour les négociateurs eux-mêmes, obligés de se cacher les uns des autres. « J'ai évité de voir le duc de Blacas », dira Lasagni rendant compte de sa mission. (2 septembre.) Mais à la même date, le duc de Blacas, rendant compte de la sienne, écrit : « J'en étais là de ma pénible négociation, quand j'ai appris qu'un agent du gouvernement du Roi venait d'arriver à Rome, qu'il avait vu le Saint-Père..., et que sa mission était à peu près
I. S'il y était allé « pour ses affaires personnelles », on ne voit pas pourquoi le ministre lui eût alloué 4.000 francspour ses frais de voyage, comme en témoigne la correspondance même de Lasagni. Quant à ses services de diplomate, ils furent payés par une croix de commandeur de la Légion d'honneur. Il semble donc beaucoup plus vraisemblable (jue M. Lasagni fut député tout exprès à Rome; il était qualifié pour cette mission ; outre son habileté professionnelle, il était Italien, ancien condisciple et ami du Secrétaire d'Etat Bernetti. « Personne, dit fort bien la dépêche confidentielle, n'est mieux à même que lui de faire valoir les motifs sur lesquels le Gouvernement s'appuie pour repousser les prétentions des évèques. »