CHAPITRE IX
déjà rencontré, le soi-disant abbé Martial Marcet de la Roche-Arnaud. Le malheureux avait, en effet, ajouté cette ignominie à toutes les autres; singe de Montlosier, comme il avait eu son Mémoire^ il voulait avoir aussi sa Pétition; seulement, pour varier, au lieu de la Chambre haute, il s'adressa à la Chambre élective. Au milieu du fatras accoutumé de calomnies grossières et de contes saugrenus, on y trouvait des documents inédits qui ne manquaient pas de saveur; c'était une lettre par laquelle le Père Chauchon, recteur de Marcet à Bordeaux, agissant en vertu des pouvoirs reçus du Père Godinot, Provincial de France, le déclarait relevé de ses vœux, et une autre lettre du Provincial, le déchargeant au nom du Père Fortis, Général, de toute obligation envers la Compagnie. Le rapporteur eut soin de faire ressortir toute la valeur de pareilles pièces à conviction. Le pétitionnaire fournissait d'amples détails sur l'état de la Compagnie en France, lui attribuant même des établissements qui n'existaient pas; mais comment ne pas ajouter foi à un témoin aussi bien renseigné?
Après plusieurs autres orateurs, M. Dupin prit la parole et prononça un discours virulent contre les Jésuites; ce ne devait pas être le dernier; désormais il ne manquera plus une occasion de déverser sur eux sa bile de vieux gallican parlementaire, et à chaque récidive le ton deviendra plus acerbe. Décidément Saint-Acheul lui pesait sur le cœur. Ce jour-là une allusion d'un collègue lui fournit le mot de la fin : « On a parlé des Stuarts, dit-il; Messieurs, les Jésuites ont perdu les Stuarts ; empêchons les Jésuites de perdre les Bourbons. » Quand il parlait ainsi, M. Dupin savait très bien que les avocats libéraux de son espèce étaient pour les Bourbons des ennemis plus dangereux que les Jésuites ^ Encore deux ans, et il en donnera en
I . C'est à ce moment que se place une anecdote qui montre que la hantise du Jésuite était passée chez M. Dupin à l'état de manie. Un jour, raconte M. Ïhureau-Dangin, « il arrive à la Chambre des Députés, la voix atterrée par l'effroi, il demande à signaler à ses collègues un fait des plus graves. Il venait de voir, disait-il, avec une juste horreur, le monogramme des Jésuites exposé et arboré dans l'enceinte même du
personne la preuve irrécusable. En attendant, la Chambre, adoptant les conclusions du Rapport, renvoyait au Garde des Sceaux les pétitions pour l'expulsion des Jésuites.
Naturellement, à la suite des Ordonnances, les histoires fantastiques de Montrouge eurent un regain d'actualité. Les tueurs de rois sauraient bien faire expier à Charles X le coup qu'il venait de porter à la Société. Des lettres conservées dans les archives nous apportent l'écho des rumeurs qui circulaient à ce moment dans le public. Un père de famille écrivait au Recteur de Sainte-Anne d'Auray : « C'est vraiment une pitié que les sornettes qu'on débite sur votre compte. On se plaisait l'autre jour à dire devant moi que, non contents d'avoir plongé le poignard dans le cœur de notre bon roi Henri IV et de plusieurs autres princes qu'on se dispensait de nommer, vous n'aviez pas craint d'apposer un nouveau Ravaillac pour vous défaire de notre roi fainéant. Cette tentative, disait-on, est toute récente, et on l'attribuait à votre caractère haineux et à l'esprit de vengeance qui vous a toujours animés ^ »
Mais, en même temps qu'une recrudescence d'hostilité et d'avanies, les proscrits voyaient se former à leur égard un courant de sympathies auxquelles ils n'avaient point été accoutumés jusque-là. Les témoignages d'estime, de regrets, de dévouement que la Compagnie reçut au lendemain des Ordonnances formeraient un livre d'or dont elle aurait le droit d'être fière. Ce serait la meilleure preuve que ces quinze premières années de sa nouvelle existence n'avaient pas été perdues. Les plus précieux de ces témoignages sont ceux qui lui vinrent des évêques et du clergé. Pas un des diocèses où existaient les Petits- Palais. A ces mots la séance fut interrompue. M. Dupin sortit de la salle avec un des questeurs et une foule de députés qui bientôt rentrèrent en séance parfaitement rassurés. Le fameux monogramme était simplement celui du Christ I. H. S. (Jésus hominum salvator), surmonté d'une croix et placé en haut d'un reposoir. On conçoit que les journaux de droite ne se firent pas faute de rire atix dépens de M. Dupin. » (Le parti libéral sous la Restauration^ p. 878.)