‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 289 sur 358 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

on est heureux de retrouver ici les noms. Ils comptent assurément parmi les plus honorables ^

Mais rien désormais ne pouvait arrêter l'exécution de la sentence. La date du l*"" octobre fixée par l'Ordonnance du 16 juin permettait d'achever l'année scolaire. Les maîtres et les élèves avaient six semaines pour se préparer aux adieux définitifs. Nous cueillons dans les Annales des Petits-Séminaires quelques souvenirs de cette période douloureuse. L'approche des vacances, d'ordinaire si joyeuse pour la gent écolière, était cette fois assombrie par la perspective d'une séparation sans retour. Le récit des petits événements, des festivités même de ces derniers jours, est tout empreint de tristesse; on y sent des larmes à tout instant prêtes à s'échapper. Le 21 juin, fête de saint Louis de Gonzague, l'évêque d'Amiens, Mgr de Ghabons s'étant rendu à Saint-Acheul pour la première communion, on lui offrit, selon l'usage, une séance littéraire. Les Ordonnances étaient connues depuis trois jours; on ne pouvait éviter d'y faire des allusions. L'évêque se leva pour répondre, mais dès les premiers mots, l'émotion l'étreignit à la gorge, ses larmes coulèrent et il lui fut impossible de continuer. On s'imagine l'impression produite sur l'assistance. « A cette vue, disent les Annales^ grand-vicaire, maîtres, étrangers, élèves, tout le monde se mit à pleurer, et la séance se termina ainsi-. »

Quelques jours plus tard, la duchesse de Berry, au cours d'un voyage dans l'Ouest et le Midi, était reçue au Petit-

1 . La déclaration des anciens élèves de Saint-Acheul forme une plaquette sans doute fort rare aujourd'hui. La Bibliothèque Nationale en possède un exemplaire, Ld 89.727. Nous reproduisons aux Pièces justificatives n° X la liste des signataires. Nous pensons que beaucoup de familles éprouveront quelque satisfaction à y reconnaître l'un des leurs.

2. Le compliment adressé ce jour-là à l'évêque d'Amiens était l'œuvre d'un élève de rhétoi'ique, Louis Gaverot, mort archevêque de Lyon et

Séminaire de Sainte-Anne d'Auray. Le Supérieur, Père Valantin, lui adressa au nom de ses quatre cents élèves une harangue toute palpitante du loyalisme breton; il termina par le cri de Vive le Roi quand même! Mêmes effusions à Bordeaux, où la princesse arriva vers le milieu de juillet. Poésies, chants et discours laissent paraître l'affliction qui est au fond des cœurs, mais pas une goutte de cette amertume ne rejaillit sur le Roi; il est entendu que les rigueurs dont on est l'objet ne changeront rien aux sentiments de vénération et de dévouement sans mesure envers sa personne et sa famille. C'est vraiment là un trait caractéristique de l'état d'âme des maîtres et des élèves de ces maisons que l'on avait représentées comme dangereuses pour la monarchie.

Le dernier pèlerinage à Notre-Dame de Verdelais, eut lieu le 30 juillet, veille de la Saint-Ignace; les élèves du Petit-Séminaire de Bordeaux voulurent y laisser, pour perpétuer leur souvenir, les bannières de leurs congrégations avec un cœur en vermeil où étaient enfermés leurs noms à tous. Ceux d'Aix traduisirent leur foi religieuse et monarchique dans les inscriptions d'une statue de la Sainte Vierge qu'ils firent ériger à la villa du Tholonet.

Sur l'une des faces du piédestal est gravé ce distique :

Regia pectoribus Marianaque lilia nostris Crescite; quos llemus vos coluere Patres ^

cardinal. L'original écrit et signé de sa main est conservé aux Archives de la Province de Lyon, III, liii. Dans la même séance il lut une poésie de sa façon dont voici une strophe :

D'un sort cruel innocentes victimes,

Vous irez donc sur un sol étranger.

Fiers des vertus dont on vous lit des crimes,

Nous les suivrons; ce sera vous venger.

Contre ces maux votre àme est aguerrie,

Vous succombez, mais n'êtes point vaincus.

Regardons bien nos Pères, je vous prie;

Bientôt, hélas! nous ne les verrons plus. I. Lis de nos rois et lis de Marie, croissez ensemble dans nos coeurs ; les uns comme les autres vous avez été cultivés par les Pères que nous pleurons.

A côté, les armes de la famille royale, voisinant avec le nom de Marie.

Sur une autre face, les armes du Pape avec ce distique pour commentaire :

Nos in navicula Patri, duce etauspice Jesu, Una fides jungat, jungat et unus amor^.

Enfin sur une troisième face, un groupe représentant les deux patrons du collège, la Sainte Vierge et saint Louis de Gonzague, avec un élève à genoux. Le vers suivant dit tout à la fois sa prière, l'occasion et la date du monument :

Heu, rapti Patres !... Gremio nos excipe, Mater ^.

La distribution des prix dans les divers établissements eut lieu à Tépoque ordinaire, c'est-à-dire dans la dernière décade du mois d'août. D'après les instructions envoyées par le Père Godinot, elle devait « être faite sans éclat, sans discours qui tendît à faire des allusions ou à exciter des regrets^ ». Il n'est guère dans la tradition des Jésuites de se poser en victimes, et ils sont trop accoutumés à voir saccager leur existence pour perdre leur sérénité dans des occasions semblables. Tout se passa donc de leur part le plus simplement du monde. Ce n'est pas qu'ils assistassent indift'érents à la ruine de l'œuvre à laquelle ils s'étaient donnés sans compter depuis quinze ans. Ce jour, le dernier de leur vie d'éducateurs, était

1. Passagers de la barque de Pierre, sous la conduite et la garde de Jésus, qu'une même foi, qu'un même amour nous unisse I

2. On nous a ravi nos Pères!... O Mère, prenez-nous entre vos bras.

3. La circulaire provinciale aux recteurs des collèges s'exprimait ainsi : « Après votre distribution de prix, qui doit être faite sans éclat et sans discours qui tendent à faire des allusions ou à exciter des regrets, vous donnerez à tous les huit jours de vacances que permet l'Institut ; puis tous feront la retraite annuelle avec le plus de recueillement et de ferveur qu'ils pourront... Enlin vous encouragerez tous les Nôtres à proflter de ces pénibles épreuACS que le Seigneur nous envoie pour se retremper dans l'esprit de générosité, de confiance et de foi et s'avancer dans les voies intérieures... » (^ août 1828.)

bien pour eux un jour de deuil amer, comme celui où l'on enterre l'objet des plus tendres affections et des plus chères espérances. Pareille épreuve devait se renouveler après un demi-siècle pour ceux d'une génération qui n'a pas encore disparu tout entière, et plus d'un pourrait dire quel crève-cœur c'est de se voir interdire, comme indignes, une fonction aimée entre toutes, parce que nulle n'est plus féconde pour le service de l'Eglise et de la Patrie.

Les élèves, leurs familles et les autres amis des Jésuites ne se crurent pas obligés à la même réserve dans l'expression de leurs sentiments. Les journaux, aussi bien que les correspondances particulières, rapportent que celte dernière distribution des prix de 1828 fut accompagnée de beaucoup de larmes'. A Montmorillon, raconte l'historien du Petit-Séminaire, « Charles de Bouille disait délicatement à son oncle, l'évêquede Poitiers qui présidait cette explosion de regrets : Comment témoigner notre reconnaissance à nos maîtres vénérés ? Je leur offre votre douleur. — Louis de Quatrebarbes, le descendant des sires de Montmorillon, à l'expression de ses regrets ajoutait cette fîère protestation : Chrétiens et Français, nous serons fidèles à tous les devoirs que ces noms sacrés nous imposent. — En mourant à Monte-Rotondo au service de la Papauté, en 1867, Bernard de Quatrebarbes signait de son sang le serment de son père^. »

Partout on aurait voulu donner aux Pères quelque témoignage solennel des regrets qu'excitait leur départ, et il ne tint pas à eux que la manifestation de la douleur publique ne revêtit en certains endroits un caractère dont les autorités auraient pu prendre ombrage. A Saint- Acheul spécialement, depuis que la nouvelle des Ordonnances y était parvenue, les élèves avaient eu à cœur d'exprimer hautement en plusieurs circonstances leur attachement pour leurs maîtres et pour leur collège dont

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