CHAPITRE IX
ils étaient fiers'. Ils eurent l'idée originale de rédiger un Testament par lequel Saint-Acheul, sur le point de mourir, léguait aux hommes de bonne volonté d'Amiens les œuvres de zèle et de charité qu'il avait exercées au dedans et au dehors pendant ses quatorze années d'existence. Le Père Loriquet n'en permit pas la publication, qui aurait pu donner occasion d'accuser de vanité les véritables testateurs. Il semble bien aussi qu'il s'était opposé à un autre projet que les élèves exécutèrent pourtant, mais alors qu'ils n'étaient plus sous son autorité. Voici, en effet, les principaux passages d'une lettre qu'ils adressèrent à plusieurs journaux le lendemain de la distribulion des prix :
« Réunis hors des murs de Saint-Acheul, les élèves, avant de se séparer, ont signé et rendu publique la Déclaration suivante :
« Le jour des adieux est arrivé; en nous rendant à nous-mêmes, il nous donne le droit d'unir nos voix à celles qui s'élèvent de toutes parts en faveur de nos maîtres. Ceux que nous justifions ici n'existent plus pour nous que dans nos souvenirs et dans nos cœurs ; dégagé de crainte et d'espérance notre témoignage est désormais désintéressé.
« Il ne servira peut-être qu'à irriter davantage les passions qui demandent aveuglément le sacrifice des Jésuites nos Pères. Ceux que leur innocence et leurs vertus n'ont pu protéger ne sauraient être sauvés par nos réclamations ni par nos louanges. Naguère un roi de France vertueux, juste et innocent comme eux fut immolé à la
I. Ils imaginèrent un tableau de Saint-Aclieul, où toutes les institutions qui y étaient en honneur (iguraient sous des allégories ingénieuses. Ce tableau, exécuté par un artiste du collège, fut offert au Père Recteur par une députation de la division des grands. Il portait en légende ce quatrain où l'on faisait parler Saint-Acheul lui-même : Si des cris de fureur outragent ma mémoire, Amis, consolez-vous ; de mes nombreux enfants Les noms seuls suffiraient, même aux yeux des méchants Pour assurer ma gloire.
calomnie et à la haine; le dévouement et les cris de douleur de ses vrais enfants ne l'arrachèrent point à son sort ; les élèves des Jésuites ne seront pas plus heureux, mais nous devons à notre conscience d'acquitter la dette de la reconnaissance et de rendre témoignage à la vérité.
« Convaincus par l'expérience de plusieurs années que la maison dont nous sortons est l'école de la fidélité comme l'asile de la religion, nous déclarons ici que nous restons fidèles au malheur. Nous conserverons à jamais gravés dans nos cœurs les sentiments que nous emportons de Saint-Acheul; loin de renier les leçons que nous y avons reçues, nous mettrons toute notre gloire à nous en souvenir. Chrétiens et Français, nous saurons les pratiquer dans tous les instants de notre vie, et un jour peutêtre notre conduite confondra les ennemis de Dieu et du Roi. »
Suivent environ 450 signatures et en Post-Scriptum : « Nous regrettons que le départ précipité de plusieurs de nos condisciples ne leur ait pas [)ermis de joindre leur témoignage au nôtre en faveur de nos malheureux maîtres; mais nous ne craignons pas de publier cette proclamation au nom de tous, parce qu'elle a été acclamée d'un consentement unanime par des enfants reconnaissants. »
Tel fut le premier coup de force qui s'abattit sur la Compagnie de Jésus après son rétablissement en France. De nouveau s'affirmait cette loi de son histoire d'après laquelle les périodes de tranquillité sont pour elle de courte durée. Elle avait eu quatorze années d'une paix très précaire et toujours menacée; pendant les trois dernières elle avait subi un des plus furieux assauts qui lui aient jamais été livrés. Toute cette agitation, d'ailleurs absolument factice, aboutissait à l'expulser de huit Petits-Séminaires où elle avait été appelée par les évêques et qu'elle dirigeait sous