CHAPITRE rx
Ce n'était pas d'ailleurs par attrait naturel qu'il dispersait ainsi son activité. Nous en avons pour preuve cette confidence qu'il faisait à M. Rusand, sou éditeur et son ami : « L'administration et les charges de cette nature ne sont point mon lot. J ai porté assez longtemps la croix de Saint-Acheul. Elle pouvait avoir quelque chose de brillant ; mais qu'elle était pesante pour moi, qui ne me sens ni goût ni talent pour les relations extérieures ! » (27 février 1830.) Par goût le Père Loriquet eût été plutôt homme d'étude et écrivain. Doué d'une facilité prodigieuse, assez peu soucieux d'ailleurs de la forme littéraire, il avait toujours un ou plusieurs ouvrages sur le métier, faisant faire par d'autres à l'occasion ce qu'il n'avait pas le temps d'exécuter lui-même. « A voir combien j'ai griffonné, écrivait-il au Père Roothaan, on croirait que c'est en moi une passion exclusive. La vérité est que je ne pouvais, alors comme à présent, rester oisif et qu'il me fallait user à quelque chose mon activité naturelle, encore aujourd'hui vivante quoiqu'un peu refroidie par l'âge. » (13 février 1832.)
A une époque où les Jésuites français trop peu nombreux, absorbés par les ministères extérieurs, ne songeaient guère à l'apostolat de la plume, le Père Loriquet aurait voulu que quelques-uns d'entre eux y fussent appliqués de bonne heure, de préférence même aux Missions. Dussent-ils ne rien produire de leur fond, écrivait-il au Père Général, « ils trouveraient assez à faire que de mettre en état de reparaître au jour une foule de bons ouvrages en tout genre, meilleurs que ceux qu'on écrit aujourd'hui, et qui restent ensevelis dans les grandes bibliothèques, faute d'avoir été rajeunis et rendus au public par des mains amies ». (4 novembre 1836.) Quant à lui, il donnait l'exemple, publiant avec une inépuisable fécondité ses propres œuvres ou celles des autres, ignorant absolument toute gloriole d'auteur, au point de ne mettre sur ces différentes publications d'autre signature que la devise léguée aux Jésuites par saint Ignace, A. M. D. G., Pour la plus grande Gloire de Dieu. La bibliographie du Père Loriquet
ne remplit pas moins de quinze colonnes dans la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus ; elle comprend trente- six numéros ; mais le trente-sixième représentée lui seul plus de soixante volumes, c'est-à-dire a les ouvrages corrigés et épurés par lui ou sous sa direction par d'autres écrivains, Jésuites ou non ». On y trouve par exemple, V Abrégé de VHistoire générale des Voyages, de Laharpe, 30 volumes in-8o; les Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire, 3 volumes in-12; Cours d'histoire, publié par E. Mazasde Sarrion. A propos dece dernier ouvrage, le Père Loriquet écrivait, le 3 mars 1844 — ■ il avait alors soixante-dix-sept ans — : « Outre ce que je fais moi-même, j'ai (aux dépens de l'imprimeur, bien entendu) de jeunes écrivains qui m'aident à compléter mon Cours d'histoire. Je leur indique le plan; ils l'exécutent, et je revois, je corrige à ma façon leur ouvrage ^ »
Dès avant 1810, le Père Loriquet avait publié toute une collection de classiques latins et français à l'usage des collèges; ces sortes d'ouvrages faisaient alors totalement défaut. On a fait mieux depuis, sans doute ; mais là comme en toute chose, les progrès réalisés ne doivent pas faire oublier le mérite de ceux qui ont ouvert la voie. Les manuels qui composent le Cours d'Histoire du Père Loriquet étaient alors des nouveautés, et constituaient en leur genre des œuvres originales. Son Histoire ecclésiastique n'avait pas de précédent. Le succès de ces modestes livres
I . Parmi ces publications dont l'initiative et la direction sont dues au P. Loriquet, nous devons mentionner le Recueil de Cantiques spirituels à l'usage des Petits-Séminaires . On sait que les anciens missionnaires aimaient à adapter des paroles pieuses à des airs de chansons connues ; telle est l'origine de beaucoup de nos cantiques les plus populaires. Le P. Loriquet en composa ainsi lui-même un certain nombre qui ont pris place par la suite dans tous les Recueils. Citons entre autres : Vive Jésus .' SMT l'air Vive le Roi ! ; Perçant les voiles de l'aurore, sut l'air du Serment français ; ainsi encore le cantique au Sacré-Cœur : Oui, je l'entends, ta voix m'appelle, sur l'air : O toi qui n'eus jamais dû naître!... etc.
D'autres Jésuites, professeurs dans les Petits-Séminaires, P. Lounieau, P. Barelle, etc., fournirent aussi leur contingent au Recueil de cantiques spirituels.
fut prodigieux; leurs éditions ne se comptent plus, et beaucoup d'autres venus après eux ne faisaient guère que les reproduire en les adaptant aux exigences du jour.
Le plus célèbre est l'Histoire de France. Prête à paraître dès 1810, mais interdite par la censure impériale, elle fut publiée pour la première fois en 1814 ; elle s'arrêtait alors à la mort de Louis XVI ; dans les éditions subséquentes elle fut continuée jusqu'en 1816. La Révolution et l'Empire y furent traités avec la sévérité qui était d'usage au début de la Restauration. Il s'en faut que le Père Loriquet soit aussi dur pour celui qu'on appelait « l'usurpateur » que ne l'était Chateaubriand ou même le Journal des Débats, qui pourtant s'était appelé le Journal de r Empire*. Mais on a passé condamnation sur ce que d'autres ont pu écrire de plus violent et de plus injuste; on a retenu seulement quelques pages regrettables du Jésuite dont on a fait le type de l'historien partial et fantaisiste. Tout le monde connaît la phrase qu'un rédacteur du Constitutionnel prétendit un jour avoir découverte dans le manuel du Père Loriquet : « M. le marquis de Buonaparte, lieutenant-général des armées de Louis XVIII. » Cette ineptie est demeurée comme article de foi dans la créance de gens qui se piquent de probité et de rigueur dans l'étude des sources de l'Histoire ; aujourd'hui encore on l'entend répéter par des maîtres qui enseijjnent à la Sorbonne -.
1. Voir par exemple le Journal des Débats du lo août i8i5, cité par Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, tome VI, p. 2o4.
2. En 19 10, la phrase sotte était citée à la Tribune de la Chambre des Députés. La Riposte d'Amiens se donna la peine de répondre à l'orateur. Peu après, M. Aulaid, professeur à la Sorbonne, y revenait encore. Le rédacteur d'une vaillante petite Revue La Réponse, l'abbé Duplessis offrit publiquement 10.000 francs à ce savant historien s'il voulait bien enfin montrer la fameuse phrase dans une édition quelconque du P. Loriquet. C'est tout comme le grand serpent de mer; il se trouve toujours de temps en temps un naïf ou un farceur qui prétend l'avoir vu, et cela suffît à entretenir la légende.
Nul n'a mieux élucidé la « question Loriquet » que le P. Bliard : Revue des Questions historiques, 1" juillet igo^, pp. gSô-gôo, et Etudes, 1910, tome CXXIl, p. 471.
INIais, en dépit des sarcasmes et malgré des imperfections inévitables, VHistoire de France du Père Loriquet fut en son temps un manuel sans rival ; le baron Henrion ne craint pas de le qualifier de petit chef-d'œuvre. Son premier mérite, dit-il, w est d'être venu avant tous les autres. Composé dès 1810, il prit en 1814 possession de l'enseignement public et privé... Il a fallu la réaction politique de 1830 pour l'exclure des collèges de l'Université, qui l'avait d'abord accepté à contre-cœur, puis conservé en dépit des concurrences, à cause de sa supériorité. » Aussi en fut-il tiré, en diverses éditions revues par l'auteur, plus de 100.000 exemplaires, et en tenant compte des contrefaçons, ce chiffre devrait être doublé. Avec son esprit pratique, le Père Loriquet s'était rendu compte que ce qui importe dans un ouvrage de ce genre ce n'est pas de ramasser scrupuleusement une grande multitude de faits, comme s'il s'agissait d'un inventaire, mais bien plutôt de choisir dans la masse ceux qui résument et concrètent chaque moment de l'histoire. C'est la méthode à laquelle on revient aujourd'hui, après en avoir essayé d'autres, en apparence plus scientifiques et plus rigoureuses.
En dehors du Cours cV Histoire et des autres livres classiques, les publications du Père Loriquet touchent à des sujets très divers. Ce ne sont point des œuvres de grande envergure, mais toutes témoignent d'un certain sens d'initiative qui prend l'avance et fraie la voie; on pourrait dire, si le mot n'était pas trop prétentieux, qu'en plus d'un point le Père Loriquet fut un précurseur. Le premier il esquisse l'histoire du « mystère d'iniquité » sous lequel son Ordre a succombé au siècle précédent. Cette étude, publiée d'abord sous le titre de Poîubal, Choiseul et d'Aranda^ ou l'Intrigue des Trois Cabinets^, n'était qu'une ébauche qu'il se promettait de remanier ou de compléter
I. N" 21 des Documents historiques, critiques, apologétiques, etc., édités par M. de Saint-Victor.