CHAPITRE X
même ce qui était à leur usage personnel. Ils devaient être acheminés sur Lisbonne, où ils prendraient passage sur le premier bateau en partance.
Le surlendemain, 30 mai, les dix-sept religieux escortés de dix-sept soldats se mirent en route à pied, comme des voleurs conduits en prison; il ne leur manquait que d'être enchaînés; c'est la seule ignominie qui leur fût épargnée. Ils refirent ainsi les mêmes étapes que quelquesuns d'entre eux avaient parcourues presque en triomphateurs. Après six jours de marche ils atteignirent Villafranca sur le Tage, d'où une barque les amena jusqu'à la capitale. Mais au lieu de s'arrêter en ville, on poursuivit jusqu'au fort Saint-Julien, la sinistre prison où Pombal avait enterré ses victimes. C'est là que les Jésuites français furent internés à leur tour. Ils auraient eu peut-être le sort de leurs devanciers ^ si le ministre de France, le baron Mortier, ne fût intervenu énergiquement pour obtenir leur délivrance. L'ordre d'élargissement signé par Don Pedro le 28 juin, fut encore retenu plusieurs jours par les ministres, et ce ne fut que le 7 juillet que les prisonniers firent voile pour Gênes, où ils arrivèrent après un mois de traversée.
Ainsi se termina la première tentative de rétablissement de la Compagnie de Jésus en Portugal. Elle aurait pu s'y maintenir au moins temporairement, si elle eût consenti à servir les vues politiques du parti triomphant. A tort ou à raison Don Pedro considérait les Jésuites comme une puissance dont il avait avantage à se faire une auxiliaire. Dès avant son entrée dans la capitale, il avait envoyé un négociateur au Supérieur de la Mission. Il s'agissait d'obtenir que les Pères du Collège des Arts
I. « Nous vîmes les cachots dans lesquels nos anciens Pères avaient passé dix-huit ans... Nous en trouvâmes un complètement privé de lumière. Le Père qu'on y avait enfermé y resta plus de dix ans et n'y fut pas longtemps sans perdre la A'ue. » (Lettre du P. Soimié. Documents publiés par le P. Garayon, Portugal, p. i25.) Deux cent vingt Jésuites avaient été enfermés par Pombal au fort Saint-Julien ; trente-sept y périrent de misère.
employassent leur influence à détacher la population de Goïmbre de la cause de Don Miguel; moyennant quoi non seulement la Compagnie de Jésus ne serait point molestée, mais elle était assurée de la reconnaissance du nouveau gouvernement.
On aurait peine à croire à pareille manœuvre, si elle n'était garantie par le récit très circonstancié d'un témoin oculaire et digne de foi : « J'avoue, écrit le Père Delvaux, que je ne pouvais me persuader que cet agent me parlât sérieusement, jusqu'à ce que j'eusse vu dans ses mains la lettre autographe de l'empereur % par laquelle, dès le mois de mars, il offrait à la Compagnie, comme régent, au nom de sa fille, rétablissement, protection et faveurs, à la honteuse condition de méconnaître et trahir son unique et royal bienfaiteur'^. »
Pendant les deux années qui s'écoulèrent entre l'exécution des Ordonnances et la Révolution de 1830, les Jésuites restés en France ne formèrent plus qu'un bien petit troupeau : à peine une centaine de prêtres, parmi lesquels une assez forte proportion de vieillards ou d'invalides; d'autres encore remplissaient les fonctions de professeurs dans les différents scolasticats; le nombre des ouvriers apostoliques se trouvait réduit d'autant. Il leur fallut se multiplier pour suffire à la tâche qui s'offrait à eux. Pour plusieurs ce fut une période d'activité exubérante. Peu après son entrée en charge comme Provincial, le Père
1. Don Pedro P'' avait accepté le titre d'empereur du Brésil, et c'est pourquoi il avait abdiqué ses droits à la couronne de Portugal, en faveur de sa fille Dona Maria da Gloria, au nom de laquelle il agissait en qualité de régent.
2. Lettre du P. Delvaux, i5 août i83'i. Documents historiques, etc., XIX^ p. ^Sg. On peut voir dans cette lettre tout le détail de cette étrange négociation.