CHAPITRE X
fait, il n'était point leur adv^ersaire; il les estimait et recourait volontiers à leur ministère pour l'évangëlisation de ses ouailles ^ Mais, pour s'être déchargé sur un collègue d'une partie de la triste lâche qu'il avait acceptée et qui était la sienne, Feutrier n'en reste pas moins aux yeux de l'Histoire l'évêque signataire et exécuteur des Ordonnances. Il mourut à la veille de la tempête qui emporta la royauté légitime, mais il vécut assez pourvoir les résultats d'une politique qui se croyait habile parce qu'elle était faible, et qui ne sut rien sauver, pas même l'honneur.
Cette tempête allait s'abattre avec toute sa furie sur ce qui restait de Jésuites en France. Toutefois Dieu ne permit pas que le doux et vaillant vieillard qui gouvernait la Province depuis six ans eût à subir une épreuve qui eût été sans doute au-dessus de ses forces. Le Père Godinot était presque septuagénaire; la dispersion de 1828 avait singulièrement aggravé les difficultés et les fatigues de son administration. Traverser la France du nord au midi et de Test à l'ouest, avec des pointes hors des frontières, au temps des diligences, c'était certes une lourde corvée; on n'en imagine guère de plus pénible. Le Provincial n'y pouvant plus suffire se vit contraint de la partager avec son socius. A leur retour de la Congrégation générale au commencement de l'automne de 1829, ils reprirent encore le cours de leurs visites, le Père Druilhet au sud, le Père Godinot à l'est et au nord. Ainsi s'acheva l'année. Une lettre, que le Père Druilhet adressait à ce moment au Père Roothaan, nous fait connaître en quelle estime les Jésuites français tenaient le vénérable religieux
I. « ... J'ose insister et vous prier de compléter tout le bien qui a été fait cette année dans mou diocèse par les Jésuites, en nous accordant encore les retraites du collège mixte de Compiègne et du Petit-Séminaire de Noyon... Je serai très reconnaissant de ce nouveau service... Ayez compassion d'un pauvre diocèse où tout est à renouveler... » {Lettre de Mgr Feutrier au P. Godinot, '21 janvier i827.)
et quelles étaient leurs appréhensions à l'approche de la terrible année 1830 :
« Si vous êtes irrévocablement décidé à changer le Père Godinot d'emploi, tout est dit; nous n'avons qu'à nous soumettre et obéir; mais si vous ne l'êtes pas encore, permettez-moi de vous exposer que le R. Père, en restant encore quelques années au gouvernement de la Province de France, y fera un bien certain, qui coule maintenant de lui-même, qui n'est pas au-dessus de ses forces actuelles, tandis qu'un gouvernement nouveau, fût-ce même dans la Province qu'il a déjà gouvernée, me paraît beaucoup trop pesant pour son âge actuel, sa mémoire qui se perd, et quelques infirmités incompatibles avec les détails toujours immenses d'une nouvelle administration. Ici, le R. Père est honoré et aimé ; il a la confiance de tous ; son extrême vertu, sa modestie, sa douceur lui ont concilié l'affection générale ; en me laissant auprès de lui pour socius, une année encore, ou môme plus, si Votre Paternité le croit utile, et lui préparant, pendant ce temps-là, un nouveau socius, peut-être même un successeur au Provincialat,dansla personne du Père Gury, que de toute la Province, je crois le plus digne de cet emploi, il me semble qu'alors les choses iraient toutes seules, sans interruption, sans secousse, au grand contentement de tous.
« Je dois ajouter que, selon toutes les apparences, Tannée où nous entrons sera fort orageuse... Grand nombre de personnes sages prévoient une lutte à mort entre le pouvoir, qui se défend mal et n'a pas confiance dans ses propres forces, et une faction furieuse, dont l'audace va toujours croissant, et qui se promet bien, si elle reste maîtresse du champ de bataille, d'en finir une bonne fois avec la religion comme avec la monarchie... Au milieu de toutes ces secousses, que deviendra la Société en France ? Il est impossible de le prévoir. Toujours est-il siir qu'il lui faut un chef prudent et expérimenté, qui soit vraiment un homme de Dieu, en qui l'on ait pleine confiance, à