CHAPITRE X
qui l'on obéisse à l'aveugle, et, je vous parle en pleine vérité, je ne vois que le R. P. Godinot sur qui puissent se réunir tous ces caractères. » (23 novembre 1829.)
Quelques semaines plus tard, le signataire de cette lettre était lui-même désigné comme Provincial de France. Le Père Julien Druilhet entrait en charge le 4 janvier 1830.
Le Père Godinot retourna dans la Province de Germanie à laquelle il appartenait ^ 11 emportait dans sa retraite la vénération et la reconnaissance de la Province française où il avait beaucoup contribué à affermir la régularité, l'esprit religieux et la charité. On pourrait recommander ses lettres circulaires aux gens désireux de connaître les arcanes de la politique et de la stratégie des Jésuites. Alors qu'ils sont en butte aux attaques les plus passionnées et les plus implacables, leur Supérieur ne sait que les presser d'être plus fidèles que jamais aux obligations de leur vie religieuse, plus généreux et plus dévoués au service de Dieu et du prochain, plus attentifs et plus délicats à ne donner aucun sujet de plainte, en un mot d'être sans reproche afin d'être sans peur.
Deux de ces lettres demeurent comme monument de charité vraiment paternelle : l'une adressée en 1827 aux Supérieurs sur les soins qu'ils doivent avoir de la santé de tous ceux qui leur sont soumis; l'autre de 1829, sur la manière de recevoir les membres de la Compagnie dans les maisons où ils descendent au cours de leurs vo3^ages. 11 y a là des prescriptions touchantes qui rappellent les usages des vieux monastères racontés avec tant de charme par Montalembert dans les Moines d'Occident. Les règlements du Père Godinot sur l'hospitalité fraternelle n'ont pas cessé depuis lors d'être en vigueur chez les Jésuites français.
11 n'avait garde d'ailleurs de laisser la bonté dégénérer en faiblesse; l'administration du Père Godinot se distingua
1 . Il y vécut encore onze années, à Estavayer d'abord, comme instructeur des Pères du troisième an, puis au collège de Fribourg comme Père spirituel. Il y mourut âgé de 80 ans, 24 mai i84i.
plutôt par une fermeté quelque peu rigide. Nulle complaisance humaine n'avait prise sur sa volonté en face de ce qu'il croyait être son devoir. On le vit bien au lendemain des Ordonnances. N'ayant plus à pourvoir aux exigences des Petits-Séminaires, le Père Provincial n'hésita pas à procéder à une sorte d'épuration dans les rangs même de son personnel. Il avait fallu, à raison des circonstances, admettre et conserver des recrues qui ne donnaient pas toute satisfaction. Plusieurs furent invités à examiner à nouveau leur vocation, d'autres reçurent leur congé en forme; plus de quarante furent de la sorte éliminés dans l'espace de quelques semaines. C'est ainsi que, pour la première fois, l'effectif de la jeune Province de France baissa d'une année à l'autre. Du chiffre total de 456 religieux qu'elle comptait au début de 1828, elle était tombée à 433, au début de 1829, bien qu'elle n'eût enregistré que 5 décès, et que d'autre part 32 novices eussent été admis dans l'intervalle. De nouvelles baisses allaient se produire encore les trois années suivantes; le minimum sera atteint en 1832, avec 416 unités ; mais il faudra dix ans pour remonter au chiff're de 1828.
Le Père Julien Druilhet, qui succédait au Père Godinot, est une des figures les plus attachantes du groupe des premiers Jésuites français au siècle passé. L'aménité de son caractère, jointe à une distinction naturelle et à une sérénité d'âme que rien ne pouvait troubler, lui donnait une sorte de séduction à laquelle se laissaient gagner même les indiff'érents, même les ennemis. C'est l'impression qu'il avait laissée dans le souvenir des vieillards qui l'ont connu et qui nous ont parlé de lui. L'âge et l'expérience de la vie avaient encore accentué cette bienveillance inaltérable qui formait le trait saillant de sa physionomie.