‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 328 sur 358 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Au reste, rien n'était épargné pour entretenir l'exaspération dans l'esprit public. Brochures et journaux déversaient continuellement sur le clergé les accusations les plus monstrueuses ; l'invraisemblance non plus que l'ignominie ne connaissaient plus de limites. Pendant que des petits livres paraissaient avec des titres affriolants : Histoire scandaleuse du clergé de France; L'infamie des prêtres dévoilée; L'Archevêque de Paris accusé d'assassinat sur la Sœur Véronique^ etc., VAnii du peuple annonçait des découvertes sensationnelles : « Des milliers de poignards empoisonnés ont été trouvés dans les maisons des Frères Ignorantins, dans les Séminaires et jusque dans le palais de notre premier prélat... Les prêtres les plus fanatiques de nos campagnes avaient été invités à se rendre à Paris le 30 août pour l'exécution de cet infernal projeta » Le théâtre faisait sa partie dans ce concert d'irréligion forcenée. Inutile de reproduire les titres des pièces qui tenaient l'affiche; ce sont pour la plupart des inepties malpropres. Mais voici un détail relevé par le grave historien de la Monarchie de Juillet et qui donne une idée des spectacles de l'époque : « Chaque théâtre a dû ajouter à son magasin de costumes et d'accessoires un assortiment complet de robes de cardinaux, de rochets, soutanes, surplis, frocs, croix, bannières d'église... On fait parader sur les tréteaux d'une scène bouffonne les saints, les anges, la cour céleste tout entière 2. »

Naturellement les Jésuites étaient les premiers désignés à la vindicte populaire; tout était bon pour attiser contre eux des fureurs aveugles. Un diplomate étranger consignait cette observation dans son Journal : « Les rôles d'intrigants, de fourbes, de malfaiteurs, dans les comédies ou mélodrames sont toujours représentés par des Jésuites. Aussi le plus grand outrage qu'on puisse faire à quelqu'un

1. Cf. Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de juillet, t. P"", p. 210.

a. Ibid.

c'est de l'appeler Jésuite '. » Un mois après la Révolution le Père Druilhet écrivait : « Les rues sont tapissées d'affiches incendiaires contre les Jésuites. Ce sont eux qui ont dirigé les fatales journées, mitraillé le bon peuple; ce sont eux qui soulèvent maintenant les ouvriers, incendient dans les campagnes, etc.^ » On peut juger du résultat de ces excitations sur l'esprit public par un placard qui fut affiché sur les murs de Versailles au mois de février 1831 :

« Un rassemblement de Jésuites doit avoir lieu vendredi soir, le 18 février, au Gymnase, avenue de Saint- Gloud. On engage les bons patriotes de cette ville à vouloir bien se munir d'armes à feu et à se transporter au lieu de la conspiration, afin de détruire toute cette canaille-là, ce qui servira de bon purgatif à Versailles, car il en est empoisonné. On craint très fort la peste. A bas les Jésuites^! »

C'étaient non pas les Jésuites mais les Saints-Simoniens qui devaient se réunir à Versailles. Mais la méprise, pour être un peu forte, n'enlève rien à la valeur du document. Il donne la note du diapason. C'est bien la même que faisait entendre le Père Provincial écrivant deux mois plus tard au Père Roothaan : « Si vous saviez, mon Très Révérend Père, combien on est parvenu à nous rendre l'horreur et l'exécration du peuple !... Qui dit Jésuite en France, à Paris du moins, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus. Les autres prêtres eux-mêmes à Paris participent à notre disgrâce; ils n'oseraient se montrer dans les rues en soutane. Au fatal mot de Jésuite, ils seraient ou jetés à la Seine ou assommés. » (17 octobre.)

Voici d'ailleurs, en raccourci, ce qui se passa dans les

1. Autour de la Révolution de 1830. Mémoires du comte Rodolphe Apponyi. Revue des Deux Mondes, i5 octobre 191 2; p. 798.

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