CHAPITRE X
de près de quarante demeurèrent inébranlables. Leurs réponses données secrètement et par écrit ont été conservées dans les annales de la maison d'Avignon. Sous des formes variées, mais avec le même accent de juvénile et ardente tendresse pour la Compagnie, leur mère, c'est la même protestation d'inviolable attachement à leur vocation. Dans la collection les signatures des novices ont été remplacées par des numéros d'ordre. En voici un échantillon pris au hasard : « Mort ou vivant, je suis de la Compagnie de Jésus. Ni l'exil, ni le sabre ne m'en sépareront jamais, je l'espère avec une ferme assurance de la miséricorde de Dieu. Bienloin d'être ébranlé, je sens ma résolution plus affermie que jamais. Que les Supérieurs disent un mot, et il n'est pas au monde un coin de terre où je ne sois prêt à aller de grand cœur pourvu que j'y trouve ma bien-aimée Compagnie de Jésus. »
Dans le catalogue de ce noviciat de 1830, nous relevons les noms de plusieurs religieux qui depuis ont acquis quelque notoriété : François-Xavier Gautrelet, mort en 1886, laissant derrière lui la réputation d'un saint' ; Louis Nègre qui fournit une carrière plus longue encore, infatigable ouvrier apostolique, dont l'ardeur ne s'éteignit pas même dans l'extrême vieillesse; Adrien Nampon, l'apôtre et l'historien de Notre-Dame de France; Louis Parabère, le futur aumônier en chef de l'armée sous Sébastopol; enfin Jean-Marie Prat qui, pendant plus d'un demi-siècle d'un labeur patient et obscur, devait édifier une œuvre historique colossale. Il était entré au noviciat le jour même où la Révolution achevait sa victoire. (29 juillet.) Adrien Nampon était venu le rejoindre quelques jours après, juste au moment de partir pour l'exil.
Devant les dispositions si généreuses de ses novices, le Père de Villefort n'avait plus hésité. Il avait fait partir la moitié d'entre eux, les plus anciens, pour l'Espagne,
1. Cf. Vie du P. Fr.-X. Gautrelet, .S./., par le P. Joseph Burnichon, S. J. In-i2. Paris, Retaux, 1896.
tandis que les autres s'acheminaient par petites bandes vers la frontière italienne. Après avoir séjourné au collège de iNice, ils passèrent à Gênes, puis enfin à Ghiéri, en Piémont, où ils furent réunis au noviciat de la Province de Turin. Le Père de ViJlefort fut cependant autorisé à les y rejoindre et à continuer auprès d'eux ses fonctions.
Gependant le Père Druilhet était resté seul à Paris, n'ayant pour remplir les multiples devoirs de sa charge d'autre ressource que celle d'une correspondance très irrégulière et parfois très infidèle. Dans les derniers jours de ce terrible mois d'août, il faisait confidence de ses tribulations à son sociiis le Père Gury, alors à Brigue : « Vous me manquez bien, mon bon ami, dans ce moment où j'ai la tête si pleine de noms et de choses qu'elle est prête à en éclater. » (22 août 1830.) Et le lendemain : « Bénissons Dieu; voilà que réellement il y a quelque chose à souffrir pour lui. » Trois jours plus tard : « J'ai maintenant des nouvelles à peu près de toutes nos maisons, excepté d'Aix et d'Avignon, d'où l'on ne m'écrit rien de clair... » (25 août.) La foi le soutient et l'empêche de succomber sous le fardeau : « Je sens toute ma faiblesse, et le poids est immense! Gependant c'est la main de Jésus qui l'impose ; et qui ne bénirait pas une si douce main! » (29 août.) Enfin, il esquisse la situation, non sans une pointe de bonne humeur :
« ... Nous sommes tous dispersés; chacun se niche où il peut... Deux à trois fois par semaine changer de logement, déguisés jusqu'aux yeux, cachés souvent tout le jour, ne sortant qu'avec la crainte d'être reconnus, injuriés, houspillés et pis encore par la populace, voilà où nous en sommes... Je m'arrange une petite retraite, non à Paris, mais aux environs, de manière à communiquer avec Paris, si je veux tous les jours. J'ai avec moi un frère intelligent (Isidore Lefèvre) qui nous fait à tous deux une petite cuisine. Je suis déguisé, parfaitement