INTRODUCTION IX
La Compagnie de Jésus en France compte donc bien cent ans d'âge, et c'est l'flistoire d'un siècle que nous avons à raconter.
Cette date, au premier aljord, pourrait paraître fâcheuse. C'est celle de l'efFondrement de l'empire et de la prejuière invasion de la France. Ceux qui n'aiment pas les Jésuites ne manqueront pas de dire qu'ils sont rentrés avec l'ancien régime « dans les fourgons de l'étranger ». Rien ne serait plus contraire à la vérité historique. Proscrits par l'ancien régime à son déclin, les Jésuites sont revenus en France et y ont vécu sous le seul abri des libertés publiques qui sont à la base du droit moderne et que la monarchie restaurée a dû tout d'abord reconnaître et proclamer dans la Charte. S'ils se sont bercés quelque temps de l'espoir d'être rappelés et rétablis par un acte de la volonté royale, comme au temps de Henri IV, ils n'ont pas tardé à s'apercevoir de leur illusion. Les Jésuites du dix-neuvième siècle n'ont joui que du droit commun à tous les citoyens ; ils n'en ont pas réclamé d'autre et il leur a suffi jusqu'au jour oîi il a plu à une majorité républicaine de mettre hors la loi les gens coupables de pratiquer les conseils évangéliques.
Ce qui frappe à première vue dans cette Histoire de cent années, envisagée d'ensemble et d'un peu haut, c'est le double courant de sympathies ardentes et d'hostilité acharnée qui s'attache à l'Institut renaissant, depuis le premier jour jusqu'à ceux où nous vivons. Ce n'est pas, à la vérité, un phénomène nouveau dans l'existence des Jésuites, et c'est là une preuve comme une autre que la moderne Compagnie de Jésus ne diffère pas de l'ancienne. Les sympathies ne sont assurément ni moins sincères ni moins constantes que l'hostilité ; mais celle-ci, plus
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bruyante, apparaît plus puissante et surtout plus agissante de beaucoup.
Aussi, en repassant les cent années qu'elle vient de vivre en un pays où jadis sa prospérité lui attira tant d'envieux, la Compagnie de Jésus pourrait bien demander : « Pourquoi les temps anciens furent-ils meilleurs que les nôtres*? » Et ce ne serait pas une « sotte question ». i)e fait, les temps nouveaux ont été pour elle des temps mauvais. A aucun jour du siècle qui s'achève elle n'a connu la paix, ou du moins la sécurité pour le lendemain. Son droit à la vie lui fut toujours contesté, parfois violemment dénié. Ces cent ans se partagent pour elle en périodes d'inégale longueur, qui se terminent uniformément par une exécution, dont elle se relève, mais qui, dans la pensée de ceux qui l'ont préparée, devait être mortelle.
Dès son apparition, la Compagnie de Jésus ressuscitée voit se lever contre elle une coalition étrange : c'est le parti libéral. A côté des voltairiens et des révolutionnaires athées et furieusement impies, s'y rencontrent les parlementaires gallicans, jansénistes et régaliens. Sus aux Jésuites! devient le cri de ralliement de tout ce qui fait opposition à la royauté traditionnelle et chrétienne. Alors sont mises en circulation des fables inimaginables ; et l'on apprend jusqu'où peut aller la crédulité populaire quand on lui sert du Jésuite. Le gouvernement de la Restauration, après quelque résistance, cède au torrent ; croyant sauver la paix publique et la monarchie elle-même, il sacrifie les Jésuites ; après quatorze ans d'une existence précaire et toujours menacée, ils sont expulsés, une première fois, par le pouvoir ro^^al, des maisons d'éducation qu'ils dirigent, et du même coup expulsés de l'enseignement lui-même. Deux ans plus tard, la révolution
I. Ne dicas : Quid causîe est quod priera tempora meliora fuere quani nunc sunt? Stulta enim est hujusmodi interrogatio. Eccle., vu, ii.