‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 40 sur 358 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

rempart qui la protégeait. C'est parmi eux, semble-t-il, que se trouvent les fanatiques^ comme les appelle Gonsalvi, qui pensent que l'Église ne peut vivre sans les Jésuites. D'un autre côté, les meilleurs esprits, parmi les fidèles laïques aussi bien que parmi les prêtres et les évêques, ont l'impression que la religion, la morale, lasociété chrétienne ont été ébranlées par la chute des Jésuites.

Vingt ans se sont à peine écoulés depuis le Bref de Clément XIV. Pie VI, son successeur, écrit à un prince catholique : « Nous n'expérimentons que trop aujourd'hui les effets ruineux de leur absence '. » L'éducation publique surtout se ressentit de la disparition de ces maîtres qui depuis deux siècles formaient aux lettres et à la vertu la meilleure partie de la jeunesse des Etats catholiques. On connaît le témoignage de Chateaubriand. « L'Europe savante a fait une perte irréparable dans les Jésuites. L'éducation ne s'est jamais bien relevée depuis leur chute ^... »

En s'opposant à la publication du Bref de Clément XIV,

I. ... Ed ora pur Iroppo si sperimentano gl' effeti ruinosi délia mancanza... (Au duc de Parme, i5 fév. 1794.) Dans une autre lettre au même souverain, Pie VI est plus explicite encore : Il parle des maux incalculables qui ont été la conséquence de la destruction des Jésuites, et qui se font sentir non pas à l'Italie seulement, mais à l'Europe entière : « ... Non rileviamo i motiA'i dei inali incalcolahili prodotti dall' abolizione dei Jesuiti, perché sono troppo noti e sperimentati; direm solo che la mancanza dell' educazione e il risorgimento dei Giansenismo fanno sentire ail' Europa i desastri che noi proviamo. » (Archives privées de S. A. R. le Duc de Parme.)

•2. Le passage vaut d'être cité plus au long. Chateaubriand poursuit : « Ils étaient singulièrement agréables à la jeunesse; leurs manières polies étaient à leurs leçons ce ton pédantesque qui rebute l'enfance. Comme la plupart de leurs professeurs étaient des hommes de lettres recherchés dans le monde, les jeunes gens ne se croyaient avec eux que dans une illustre académie. Ils avaient su établir entre leurs écoliers de différentes fortunes une sorte de patronage qui tournait au profit des sciences. Ces liens formés dans l'âge où le cœur s'ouvre aux sentiments généreux ne se brisaient plus dans la suite et établissaient entre le prince et l'homme de lettres ces antiques et nobles amitiés qui vivaient entre les Scipion et les Lélius. » {Génie du Christianisme, 4' partie, liv. VI, chap. V.)

Frédéric II et Catherine de Russie eurent surtout en vue de conservera leurs sujets catholiques un corps d'instituteurs que personne n'était en mesure de remplacer. Dans le reste de l'Europe, ceux qui prirent leur place n'étaient pas toujours à la hauteur de leur tâche; c'est le jugement le moins sévère que l'on en puisse porter. Trop souvent ces collèges d'où les Jésuites avaient été expulsés furent sous leurs successeurs plus ou moins semblables à celui de Parme, dont le duc Ferdinand écrivait à Pie Yl qu'il était devenu « une auberge scandaleuse d'irréligion et de libertinage ».

Quant à la France, c'est un lait hors de conteste que la disparition des Jésuites laissa le service de l'éducation publique dans un état de désorganisation lamentable. On en trouve l'aveu jusque sous la plume de leurs adversaires les plus acharnés. « On ne saurait se dissimuler que l'éducation publique en général n'ait éprouvé une décadence sensible, surtout dans sa partie morale et religieuse ^ » Ainsi parle l'ex-oratorien Tabaraud, un de ces écrivains de la Restauration, pénétrés jusqu'aux moelles de l'esprit janséniste et gallican et parla même violemment hostiles aux Jésuites. Aussi ce « dépérissement » et « cette décadence qu'on déplore dans toutes les parties de l'éducation publique », l'auteur prétend qu'on doit l'attribuer non pas précisément à la proscription des Jésuites, mais bien plutôt à leurs intrigues. Ils furent mal remplacés dans leurs collèges, ici « par des maîtres pris au hasard » dont « la conduite morale » laissait souvent trop à désirer; ailleurs par « des ecclésiastiques plus décents » mais incapables. C'est que depuis longtemps, le gouvernement, « excité par les Jésuites, avait porté la désolation dans tous les corps enseignants pour y faire recevoir la fatale Bulle (la Bulle Unigenitus), qui a frappé d'une paralysie mortelle tout ce qu'elle a atteint de son souille », et qu'après leur chute,

I. Tabaraud : Essai historique et critique sur l'état da, Jésuites en France, p. 284. S>. Paris, Pichard, 1828.

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